mercredi 2 mars 2016

"Imagine-toi un homme dont les plus brillants espoirs ont été anéantis ; à qui les joies de l'amour et de l'amitié n'apportent rien d'autre que les plus atroces souffrances..."

Cette phrase est attribué dans notre roman du jour à un des personnages importants du livre, Franz Schubert. Important, parce qu'il est omniprésent, même si l'histoire se déroule de nos jours. Mais sa musique, bien plus que ses mots, imprègne également ce premier roman, d'une grande qualité. Un hommage appuyé au romantisme allemand, à travers deux personnages qui, comme les aimants, s'attirent autant qu'ils se repoussent. "Wanderer" (à prononcer à l'allemande et pas à l'anglaise) est le premier roman de Sarah Léon et sort cette semaine aux éditions Héloïse d'Ormesson. Un huis clos sombre, glacé et tourmenté, dans lequel le passé et le présent se mêlent, se complètent. Et forcément très musical, cette musique romantique si expressive et envoûtante...



Voilà cinq ans que Hermin Peyre, violoncelliste, maître de musique et compositeur, a choisi de quitter la capitale pour s'installer dans une maison isolée, dans les Monts du Bourbonnais. Dans cette maison, qui porte pour nom "le Pommier chenin", n'est certes pas la baraque la plus confortable dont on puisse rêver, mais Hermin en a fait un lieu, espère-t-il, propice à la création.

L'endroit est complètement isolé, encore plus lorsque l'hiver arrive et que la neige se met à tomber. La maison est flanquée d'une espèce d'appentis dans lequel Hermin a installé une sorte de cabinet de travail où le compositeur essaye de donner forme à ce qu'il espère être sa grande oeuvre : un hommage à Franz Schubert.

Mais, force est de constater que l'inspiration le fuit, à moins que ce ne soit la concentration, car l'hommage, malgré ses séances de travail, reste encore embryonnaire. Ce ne sont pas les idées qui manquent, mais autre chose, quelque chose d'indéfinissable, une étincelle créative que Hermin ne parvient pas à allumer.

Un soir, alors que l'hiver est bien installé, on frappe pourtant à la porte du "Pommier chenin". Une situation fort inhabituelle, mais qui va prendre un tour plus inattendu encore quand Hermin va découvrir qui est son mystérieux visiteur. Un visage revenu du passé, un souvenir qui redevient une réalité, un moment confusément espéré autant que redouté.

Le visiteur s'appelle Lenny Wieck, et les deux hommes se sont connus une douzaine d'années plus tôt, alors que Lenny n'était encore qu'un gamin, frêle, timide et pourtant plein de culot. Lors de leur première rencontre, Hermin travaillait dans une boutique vendant des pianos et le gamin est entré en lui demandant tout simplement de lui apprendre à en jouer.

Une situation absurde en soi, mais qui a éveillé la curiosité d'Hermin. Et lorsqu'il retrouve Lenny au Conservatoire où lui-même suit des cours, toujours avec cette même volonté d'apprendre le piano, il va accepter de faire le test. Et découvre alors que Lenny, 13 ans à peine, possède un véritable don pour le piano, qu'il est en fait bien plus doué qu'Hermin lui-même.

C'est un des virtuoses les plus connus au monde qu'accueille Hermin au "Pommier chenin". Lenny est une star de la musique classique, un pianiste qui joue sur les plus grandes scènes du monde et interprète avec un talent inouï les plus grandes oeuvres du répertoire, et particulièrement les romantiques allemands.

Mais, si Lenny a fait le difficile chemin jusqu'aux Monts du Bourbonnais, c'est pour annoncer à celui qui fut son ami qu'il a décidé de mettre un terme à sa carrière. Comme ça, brusquement. Après un concert raté, qui lui vaut quelques papiers incendiaires dans la presse spécialisée. Blessure d'orgueil, pense Hermin, qui espère convaincre le jeune homme de changer d'avis.

Dans cette maison qui menace ruine, alors que, dehors, l'hiver va se déchaîner, tempête de neige et vague de froid glacial, Hermin et Lenny vont s'affronter, comme au bon vieux temps. Car leur relation n'a jamais été un long fleuve tranquille, tout au contraire. Et ces retrouvailles vont faire remonter cette amitié tourmentée dans la mémoire du compositeur...

Voilà un premier roman terriblement sombre et froid, la faute à ce climat, et pourtant lumineux. Une ambiance en clair-obscur qu'il sera bien difficile de réchauffer, à part peut-être au feu de la passion. La passion commune de Lenny et Hermin pour Schubert et, plus largement, pour les musiciens romantiques allemands.

Hermin essaye de comprendre ce qui a pu pousser son ami, qui en a vu d'autres, à interrompre sa glorieuse carrière sur un coup de tête. Mais peut-être plus encore à comprendre pourquoi Lenny a décidé de venir le retrouver, alors qu'ils ne se sont pas quittés en très bons termes des années plus tôt. De quoi raviver la blessure jamais refermée d'Hermin.

Le "Wanderer", c'est Lenny. Surnom donné par la presse lorsqu'il a commencé à se faire connaître. Une allusion également à un lied de Franz Schubert, morceau typiquement romantique (tout comme la "Wanderer Fantaisie", autre oeuvre, instrumentale, celle-là). Un morceau dont le texte se termine ainsi : "Où tu n'es pas, là est le bonheur".



D'une certaine façon, cette phrase terrible est un résumé parfait de la relation qu'ont nouée Hermin et Lenny des années auparavant de se retrouver dans cette baraque branlante et mal chauffée. Cette histoire passée, on va la découvrir petit à petit, au gré des souvenirs d'Hermin, lors de ces journées passées avec Lenny, coincés par la neige.

Sarah Léon a choisi une méthode un peu spéciale, mais tout à fait intéressante. Plutôt que de faire alterner les chapitres, présent-passé, comme on le voit beaucoup, les deux époques sont imbriquées, presque comme si l'un découlait naturellement de l'autre. Pas de rupture dans la narration, mais, lorsqu'un souvenir affleure, alors, on passe à l'italique, le temps de quelques lignes.

Et le passé vient soutenir, éclairer le présent, cette relation si spéciale qui unit les deux hommes. En fait, c'est comme si ces deux époques formaient une seule partition. C'est exactement comme si le passé et le présent étaient chacun représentés par une main, toutes deux courant sur le clavier pour que la mélodie s'épanouisse.

L'histoire prend alors petit à petit forme, d'allegro en andante, jusqu'au final, à la tonalité forcément dramatique. Eh oui, il est ainsi, le romantisme allemand, teinté de noirceur et de désespoir. Où les sentiments positifs ne s'imposent jamais, les amours comme les amitiés sont impossibles, voire carrément source de souffrance, et la solitude, nécessaire, bien que pesante...

Il y a, dans le romantisme allemand, un mouvement, d'ailleurs un des premiers mouvements de cette école, qui s'appelle le "Sturm und Drang". Tempête et passion, si l'on traduit cette expression. Avec "Wanderer", Sarah Léon remet au goût du jour le "Sturm und Drang", jouant aussi bien avec ses codes et sa symbolique qu'avec la sensibilité de ses deux personnages.

La tempête, elle est autant figurée que réelle, car il fait vraiment un temps de chien dans ce livre. Et ce climat n'est pas juste un décor, c'est un personnage secondaire de l'histoire. Sans cette neige et ce froid, omniprésents, variant d'intensité au cours de l'histoire, le roman serait forcément différent. A commencer par l'isolement que cela impose aux deux hommes.

Quant à la passion, c'est bien évidemment avant tout autre chose la musique, à qui les deux protagonistes ont consacré leur vie. Et particulièrement la musique de Franz Schubert, qui n'est pas la seule qu'on retrouve au fil des pages, de nombreux morceaux et compositeurs sont évoqués, mais qui domine largement. On en a un joli tour d'horizon.

Schubert... Mort à 31 ans, dont l'oeuvre incarne toute entière le romantisme allemand, à l'image de ces lieder, dont il est le grand spécialiste. Il en a composé plusieurs centaines, s'inspirant de poèmes des plus grands auteurs allemands, eux aussi romantiques, comme Schiller ou Goethe, pour citer deux des plus fameux.

Un musicien au talent immense, à la vie brève et certainement pas heureuse. Comment ne pas songer à lui, lorsque l'on considère Lenny ? Le jeune pianiste virtuose est une incarnation contemporaine du romantisme allemand, un de ces figures terriblement tourmentée et souffreteuse qui jalonnent ce courant, que ce soit en musique, en peinture ou en littérature.

La passion l'habite, le consume, littéralement. Mais l'exprimer par la musique, par ses interprétations acclamées qui en ont fait le "Wanderer", ne lui suffit sans doute pas. Ce roman, assez court, 170 pages, doit mener à comprendre les maux qui rongent Lenny, tout en réveillant ceux dont Hermin espérait se débarrasser en s'installant ainsi à l'écart de tout.

Les destins de ces deux hommes sont inextricablement liés, et pourtant, cette alliance ne débouche que sur du malheur. Lors de leur première rencontre et de ce qu'elle a entraîné, l'un comme l'autre a connu des moments très durs, douloureux. Mais, Lenny fascinait littéralement Hermin qui lui a sans doute tout sacrifié.

Si le roman est écrit à la troisième personne du singulier, on adopte pourtant clairement le point de vue d'Hermin. Ce sont ses souvenirs qui remontent et qui nous sont relatés. De là vient sans doute l'impression que la fascination d'Hermin est à sens unique. Mais que pense Lenny, lui ? Et pourquoi s'est-il ainsi précipité auprès de son mentor et ex-ami lorsqu'il a décidé de cesser la musique ?

L'amitié entre Hermin et Lenny, sa difficulté à déboucher sur quelque chose de bénéfique, est magnifiquement racontée par Sarah Léon. Elle fait monter petit à petit la dimension dramatique de son sujet, recréant la tension entre les deux garçons, qui ne s'étaient dissipée que du fait de la rupture, de l'éloignement, jusqu'au dénouement déchirant.

J'ai beaucoup aimé ce premier roman, tant par son atmosphère lourde, envoûtante, que par cette amitié hors norme, qu'on voudrait tant voir s'épanouir, mais qui ne peut qu'aller droit au drame. La musique, omniprésente (et, même si certains lecteurs n'aiment pas forcément cela, lire en écoutant les oeuvres citées dans le roman est un vrai bonheur), vient en appui de l'histoire, l'illustre idéalement.

Et il est intéressant de confronter le travail de Sarah Léon avec ce que l'on peut trouver au sujet du romantisme allemand. Car rien n'est laissé au hasard, dans ce livre, tout nous y ramène, jusqu'au plus petit détail (tenez, un exemple, Lenny a pour patronyme Wieck, qui était aussi le nom de jeune fille de Clara Schumann, épouse d'une autre figure romantique, Robert Schumann). Un travail d'orfèvre !

Premier roman, mais pas le premier texte publié. Sarah Léon est en effet une des lauréates du Prix Clara, un prix destiné aux écrivains débutants, puisqu'il faut avoir moins de 18 ans pour y participer. Chaque année, les éditions Héloïse d'Ormesson publient un recueil rassemblant les meilleures nouvelles en lice. Ce fut le cas pour "Mon Alban", signé Sarah Léon, en 2012.

"Wanderer" est la confirmation d'un jeune talent prometteur, qu'il va falloir garder à l'oeil. Avec ce premier roman d'une grande richesse, malgré sa brièveté, la jeune normalienne (étudiante en lettres et en musicologie, étonnant, non ?) se lance dans une carrière littéraire qui s'annonce sous les meilleurs auspices. Vivement le prochain livre !

Un dernier mot, pour terminer ce billet en musique. J'ai évoqué le "Wanderer", ce lied qui donne son titre au livre de Sarah Léon. Mais une autre oeuvre traverse ce roman, dans un troublant parallélisme : un cycle de 24 lieder baptisé "Winterreise", le voyage d'hiver. Couvrez-vous bien, parce que ce livre est une véritable invitation à suivre Lenny et Hermin au coeur du Bourbonnais enneigé...


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