jeudi 17 août 2017

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais un millier de livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est en ligne de mire, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"L'Empire a toujours existé. Il existe, il a existé, il existera, c'est ce qu'on nous enseigne à l'école avant même que nous n'apprenions à lire".

Curieux ce que cette phrase résonne à mes oreilles de lecteur de 2017... Cela fait écho avec tant de débats, de polémiques, de concepts plus ou moins fumeux. Ici, en France, bien sûr, et puis dans d'autres pays à travers le monde (enfin, parmi les plus riches). Et pourtant, notre livre du soir n'a rien à voir avec tout cela. Rien, et pourtant tout à voir, comme un message placé dans une bouteille et jetée à la mer, en espérant qu'il sera lu par quelqu'un, un jour, quelque part. Publié entre 1983 et 1984, "Kalpa Impérial", d'Angélica Gorodischer, romancière argentine âgée aujourd'hui de 89 ans, est un livre totalement inclassable, qui semblera peut-être hermétique à certains lecteurs, mais qui est incontestablement un ouvrage qui sort de l'ordinaire. Les éditions de la Volte ont décidé d'en commander enfin une version française, confiée à Mathias de Breyne, et nous ouvrent ainsi les portes de cet extraordinaire empire. Du moins, c'est ce que tout le monde raconte, se transmet, de bouche de conteur à oreille de spectateur, et ainsi de suite, depuis des temps immémoriaux. Troublant, dérangeant, mais fascinant, entre fable, conte philosophique et satire mordante du pouvoir politique...


Comment vous parler de "Kalpa Impérial" ? Beau challenge, en vérité ! Il ne s'agit pas d'un roman, mais d'un recueil, composé de onze textes, initialement publiés en deux tomes, puis rassemblés en un seul au début des années 1990. Onze textes qui ne se suivent pas, on est donc dans un recueil de nouvelles ou de contes ayant tout de même pour cadre un seul et même empire.

Un empire mystérieux qui semble exister depuis toujours, en tout cas, c'est ainsi que le voient la plupart des personnages que l'on rencontre. Mais, ceux qui en parlent le mieux ne sont pas des historiens, non, ce sont des conteurs, des baladins qui transmettent oralement les épisodes marquants qui ont jalonné l'existence de cet empire.

Aussi bien les périodes fastes que d'autres, bien moins glorieuses. Mais, toujours, l'empire a su surmonter les crises. A un mauvais empereur, à une dynastie déficiente, ont toujours succédé des dirigeants éclairés et juste, donnant naissance à des dynasties beaucoup plus solides et engendrant la prospérité jusqu'à leur extinctions.

Au fil des récits, on croise une incroyable série d'empereurs et d'impératrices. Certains n'ont laissé aucune trace dans l'imaginaire collectif, d'autres y sont inscrits en lettre d'or et d'autres, enfin, traînent une effroyable réputation, sans doute loin de s'atténuer. Mais, bien peu, parmi tous ces gens augustes font l'unanimité.

Lorsqu'on prononce leur nom, les réactions sont le plus souvent très différentes d'une personne à l'autre. Il y a des héros, indéboulonnables, que d'autres conspuent. Et puis, il y a ceux dont le destin, le règne, les bonheurs comme les malheurs, ont accédé à la postérité et sont devenus, depuis bien plus longtemps qu'on puisse s'en souvenir les thèmes des histoires que les conteurs propagent.

Parmi eux, il y a des héritiers, des membres de familles impériales qui ont un jour pu s'asseoir sur le trône, qu'ils soient des héritiers légitimes ou qu'il ait fallu manigancé un peu. D'autres sont arrivés de nulle part et ont gravi toutes les marches de la société impériale jusqu'à son sommet. Soit par ruse, soit par opportunisme, soit par alliance, soit parce qu'ils étaient plus éclairés que les autres.

A chacun, princesse ou prince, général ou vagabond, voleur ou aristocrate, furet ou chat, une histoire particulière qui justifie qu'on parle d'eux si longtemps après leur mort, alors que, bien souvent, il ne reste rien d'autre d'eux que ces récits, variant d'un conteur à l'autre, d'une époque à l'autre, d'un lieu à l'autre. Des récits que nous lisons, comme si nous étions au milieu d'une foule, à une veillée au coin du feu...

De même, des lieux, des palais, des villes, des régions, des routes, que sais-je encore, autant d'entités constituant des parties de cet empire, aux contours aussi flous que son histoire. On voyage sur ce territoire qui semble gigantesque, digne d'un empire, de régions autrefois puissantes et désormais en déshérence à d'autres qui ont émergé plus récemment ou sont un des poumons de longue date de l'empire.

Bref, vous l'aurez compris, il n'est pas facile du tout de parler de ce livre, qui rassemble des contes tous assez différents dans le fond, mais qui ont pour dénominateur commun cet empire dont on nous vante sans cesse la grandeur. Cet empire est-il autre chose qu'un mythe savamment entretenu ? Existe-t-il vraiment ?

Je n'évoquerai qu'un seul de ces chapitres, le dernier. Et surtout, lisez-le bien en dernier, car il ouvre de vraies perspectives sur ce qu'on a lu auparavant. Il s'appelle "La Vieille route de l'encens" et, comme la plupart des autres contes de "Kalpa Impérial", il repose sur des contes, sur des récits à la veillée, sur la voix de l'expérience, celle d'un ancien qui raconte ce qui fait la grandeur de l'Empire.

Or, dans ce conte, pour la première fois, on voit apparaître des éléments qui font directement référence à un imaginaire collectif dans lequel le lecteur peut se reconnaître. C'est fait de manière très drôle, très maligne, en ne jouant plus seulement sur le passé supposé de l'Empire. On sent le conteur de plus en plus mal à l'aise au fil de ses récits et l'on comprend pourquoi...

Enfin, le flagrant délit d'imagination (et donc de mensonge) est constitué et l'on voit ce pauvre homme, soirée après soirée, s'emberlificoter dans son histoire, jusqu'à la chute, l'ultime chute du livre, qu donne une dimension plus troublante et ironique encore à ces récits. Et pourrait laisser également penser que "Kalpa Impérial" contient une dimension dystopique non négligeable.

La phrase placée en titre de ce billet, trouvée dans la dernière histoire contée dans le livre, est à lire avec un ton dans lequel pointe une indignation certaine. Comment peut-on douter de la grandeur éternelle de l'Empire, enfin ! Puisque tout est fait dès le berceau pour vous en persuader, il est impossible de penser autrement !

Or, tout ce que l'on apprend de cet empire appartient au passé et émane de sources indirectes, de récits aux origines inconnues, d'une transmission essentiellement orale, avec toutes les déformations, même involontaires, que cela peut entraîner, par la voix de personnages dont c'est le métier de conter. On peut penser que, pour intéresser leur auditoire, il leur faut enjoliver, embellir...

Ajoutez à cela cette dernière note : "on nous l'enseigne à l'école avant même que nous n'apprenions à lire". Mais qui décide alors de ce qui sera effectivement enseigné et de ce qui sera soigneusement effacé, si ce n'est ceux qui font "la grandeur de l'empire" ? Et comment exercer son libre arbitre quand le bourrage de crâne arrive aussi tôt dans la vie qu'il n'y a pas moyen d'en user ?

Du mythe à la propagande, il n'y a finalement qu'un pas, que dis-je, un fil, sur lequel les conteurs jouent les funambules d'un point à l'autre de leur errance et ce qui est en vogue aujourd'hui ne le sera peut-être plus demain, ce qui est une exagération flagrante devient une vérité inattaquable... L'Empire, quel qu'il soit, peut alors se reposer sur une population gentiment façonnée à l'image souhaitée.

A notre époque où les fake news, les alternative facts, les romans nationaux et autres histoires (avec ou sans h majuscule) revisitées, reformatées, il est clair que, sans avoir l'air d'y toucher, "Kalpa Impérial" doit nous toucher, nous faire réfléchir. Et pourtant, c'est un roman argentin écrit il y a près de 40 ans, tombant sous le coup de la censure d'un régime totalitaire sanguinaire qui nous rappelle cela !

Angélica Gorodischer n'a pu faire paraître "Kalpa Impériale" lorsque la junte militaire du général Videla dirigeait l'Argentine, jusqu'en 1982. D'ailleurs, vous verrez que les personnages de généraux que l'on croise tout au long du livre en prennent sérieusement pour leur grade (c'est le cas de le dire), le plus bel exemple étant l'une des plus courtes nouvelles du volume : "Siège, bataille et victoire de Selimmagud".

Elle a profité de la chute du régime et du retour à la démocratie pour que ses textes soient enfin proposés au public. S'il a fallu attendre presque 35 ans avant de pouvoir lire "Kalpa Impérial" en français, les anglo-saxons connaissent cet ouvrage depuis la fin des années 1990, lorsque Ursula K. Le Guinn en personne, a traduit "la fin d'une dynastie", troisième nouvelle du recueil, puis la totalité des textes le composant en 2003.

Le succès, dans le monde hispanique comme dans la sphère anglo-saxonne, a fait de "Kalpa Impérial" un livre culte, qui s'est vu récompensé par de nombreux prix. Il faut dire que cette histoire, dont il est difficile de parler, vous l'aurez compris, puisque le fil conducteur, c'est cet empire lui-même dont on ne sait que ce qu'on en raconte, et rien d'autre, est servie par une écriture magnifique.

Il faut un peu de temps pour y entrer, comme dans une eau un peu fraîche, et puis, rapidement, on s'y sent bien. On ne sait pas trop où l'on va, ni très bien ce qu'on essaye de nous dire, mais peu importe. On se laisse porter par ce style très visuel, dense, un peu hermétique, parfois, c'est vrai, porté par des panégyriques et des généalogies, quelquefois, mais grâce à lui, on voyage dans cet empire.

C'est terrible, il y a quelque chose d'hypnotique dans cette écriture et c'est parfaitement en phase avec le propos, puisque le lecteur se laisse prendre au récit comme une mouche dans la toile de l'araignée. "Aie confiance", susurre le conteur, qui trouve ainsi un terrain favorable pour son histoire, une oreille attentive à qui glisser ses contes.

Des contes souvent sombres, souvent plein d'un humour très fin et assez noir, mais toujours empreints de préoccupations sociales et politiques, de l'apprentissage du pouvoir à son exercice, et faisant la part belle à l'art populaire, comme les chansons, les danses... Et les contes, bien sûr ! On est dans la droite ligne d'un courant littéraire majeur en Amérique latine : le réalisme merveilleux.

On pourrait songer aux contes des Mille-et-une nuits, il y a un peu de cela, même s'il n'y a pas dans "Kalpa Impérial" d'équivalent au fil conducteur qu'est la survie de Shéhérazade. En revanche, il y a ce même mélange de raffinement et de violence, voire de cruauté, de riches personnages exerçant le pouvoir et profitant de la vie, et de pauvres hères cherchant à s'en sortir comme ils peuvent, sans renoncer à leurs ambitions...

Beaucoup d'articles consacrés au livre d'Angélica Gorodischer évoquent à son sujet Italo Calvino, qu'elle remercie, d'ailleurs, au même titre que J.R.R. Tolkien et Christian Andersen, en exergue. Mes souvenirs du "Baron perché" sont lointains, on me l'a fait lire au primaire, allez comprendre pourquoi, mais je puis dire qu'on retrouve dans "Kalpa Impérial" la même dimension philosophique que chez l'écrivain Italien.

Oui, ce sont des contes qu'on retrouve dans cet ouvrage, mais des contes dans la tradition européenne du conte philosophique, car il y a toujours quelque enseignement à tirer de leur lecture. Et des contes qui, comme chez Calvino, jouent avec la réalité, en sortent parfois pour prendre une dimension fantastique et merveilleuse, dans un cadre imaginaire, celui de l'Empire, encore et toujours...

Il faut ajouter une dimension satirique très forte chez Angélica Gorodischer, une manière de critiquer avec virulence, mais tout en finesse, les dérives politiques de l'Argentine. Bien sûr, la junte, mais difficile de ne pas aussi songer aux gouvernements de Juan Peron (un des contes, me semble-t-il, fait référence directe à Evita) et à tous ceux qui se sont succédé à la tête du pays...

On n'est pas dans une charge frontale et musclée, on est dans une dénonciation sarcastique des choses, servie par un humour très présent, parfois grinçant, parfois doucement ironique, parfois grotesque. Une manière aussi d'exorciser les maux d'un pays malmené par ses dirigeants (et que dire de ceux qui ont gouverné dans les années 1990-2000 ?).

Pour Tolkien, la référence est intéressante : Hubert Prolongeau, dans Télérama, a consacré un article à "Kalpa Impérial" et il y souligne une différence fondamentale entre l'auteur du "Seigneur des anneaux" et Angélica Gorodischer. L'Anglais est un démiurge qui a crée son monde de A à Z, en en contrôlant chaque détail dans un souci de vérité ; l'Argentine nous parle d'un Empire éthéré, sans contours précis, incertain et n'existant que par ouï-dire...

Enfin, Andersen, pour la tradition contée, je ne pense pas qu'il soit utile de développer cet aspect plus longuement. On n'est évidemment loin des traditions germaniques ou nordiques, chères à Andersen, mais la noirceur qui préside à cet empire mystérieux et ce côté parfois romantique des personnages, aux destins rarement heureux, justifient cet hommage.

J'ajouterais une dernière référence, que je ne vois nulle part, donc je vais peut-être surprendre, provoquer des réactions agacées ou quelques désaccords. Ce serait bien d'en discuter, d'ailleurs. J'ai trouvé l'univers de "Kalpa Impérial" très lynchéen. Ce côté sans cesse assez flou, déroutant, sautant parfois du coq à l'âne, revenant en arrière, absurde et pourtant envoûtant, tout ça m'a fait penser au créateur de "Twin Peaks"...

Il est certain que l'oeuvre phare d'Angelica Gorodischer n'est pas un livre ordinaire et qu'il mérite le statut qui est le sien. C'est une lecture exigeante qui en déroutera forcément certains, qui en fascinera d'autres, mais qui ne devrait laisser personne indifférent, tant cette langue est belle, riche, et cet imaginaire profond et original.

Une nouvelle occasion de rappeler l'incroyable diversité et la remarquable qualité de cette littérature argentine, de la littérature blanche aux littératures de l'imaginaire, en passant par le polar. Et s'il a fallu attendre 35 ans avant de voir traduit un livre connu et reconnu de longue date dans le monde, combien d'autres perles rares n'avons-nous pas su déceler dans ce pays ?

Mais, et c'est le moment de faire la promo de l'imaginaire, en optant pour un univers de fantasy, finalement assez neutre, les histoires de "Kalpa Impérial" peuvent s'appliquer un peu partout, dans n'importe quel pays où l'on se monte vite du col, où la fierté nationale a vite fait de se muer en un nationalisme agressif. Où l'on se croit, depuis toujours, le plus grand et le plus bel empire du monde.

mercredi 16 août 2017

"Toute l'île était un fantasme, et ceux qui y échouaient finissaient par se couler dans ces rôles prédéfinis, et lui-même devrait prendre garde à ne pas s'y laisser enfermer à son tour".

Lors du dernier Festival des Mondes Imaginaires, à Montrouge, en avril dernier, alors que nous discutions avec Jean-Luc Rivera (dois-je préciser que c'était à la buvette ?), j'ai fait la connaissance de l'auteur de notre roman du jour, qui nous avait alors dit quelque mot de sa nouvelle publication à venir. A l'écouter, ça donnait très envie et me voilà en train de rédiger le billet sur "l'Île de Peter", d'Alex Nikolavitch, disponible aux Moutons Electriques. Un roman qui revisite l'univers de Peter Pan et mène une réflexion sur les archétypes que créent la littérature, les personnages qu'on fige entre les pages, sur la pellicule ou avec des pixels, au point de leur supprimer toute liberté d'être. Une histoire dans laquelle le côté sombre de l'oeuvre de J.M. Barrie ressort plus nettement et les personnages que l'on connaît bien (ou que l'on croit connaître) nous apparaissent sous un angle différent... Un livre qui nous rappelle que nous avons bien grandi et que conserver sa part d'enfance est un combat quotidien...



En plein coeur de New York, un vieil homme semble perdu. On dirait qu'il revient dans la ville après une très longue absence et qu'il peine à se repérer. Dans l'intervalle, tout a bien changé et il ne retrouve pas ce qu'il cherche, entre les fast-foods et les boutiques de fringues qui n'étaient pas là à sa dernière visite.

Lui, ce qu'il voudrait, c'est une herboristerie, car il est revenu à New York pour refaire ses provisions de plantes. Des plantes aux effets un peu particulier et qu'on ne trouve pas n'importe où. Il lui faut donc non seulement une échoppe, dont le nombre semble avoir énormément diminué, et des tenanciers compréhensifs...

Pour cela, il compte sur ces billets verts qu'un cambiste lui a donnés en échange de ces vieux doublons espagnols en or. Oh, il a bien conscience que l'homme l'a arnaqué et lui a rendu une somme inférieure à la valeur des pièces, mais il n'est pas en position de faire un scandale. Il lui faut agir avec discrétion, car il ne devrait pas se trouver là...

Ce que ce drôle de bonhomme ignore, c'est que quelqu'un est déjà sur sa piste, à cause de ces fameuses pièces d'or... Joab, un ambitieux chef de gang haïtien qui aimerait bien s'approprier les secrets du bonhomme, a décidé de l'intercepter au plus vite. Ce même Joab que les flics surveillent depuis qu'il a éliminé les responsables d'un gang adverse...

Le drôle de bonhomme, avec son bonnet de marin sur la tête, est très méfiant. Aussi, quand il comprend que Joab le suit, il décide de se carapater. De rentrer chez lui. Quelques bouffées de sa pipe d'écume devraient suffire... Le temps de l'allumer et de tirer suffisamment dessus... Vite, on approche ! Une étrange fumée se dégage et...

... Et l'inspectrice Wednesday, du NYPD, qui se préparait à interpeller un drôle de petit bonhomme avec un bonnet de marin sur la tête pour savoir ce que lu voulait Joab, un des plus redoutables chefs de gang de Big Apple se réveille dans un endroit bien différent... Plus... exotique, on va dire. Un décor sans rapport avec les blocks qu'elle arpente habituellement, mais qui lui rappelle quelque chose.

Elle est sur une île, dirait-on, il y a un volcan, une forêt assez dense où se perdent quelques sentiers, des marécages, un vieux bateau est ancré dans une crique... Et lorsqu'elle aperçoit une étrange lueur virevoltante, elle comprend soudain ce que lui rappelle cet endroit : elle l'a vue dans un dessin animé qu'elle regardait lorsqu'elle était enfant ! Impossible !

Pourtant, Joab, qui lui aussi a été happée par la mystérieuse fumée sortie de la pipe du drôle de bonhomme, lui confirme qu'elle ne rêve pas... Elle est bien à Neverland, le pays où vivent Peter Pan, le garçon qui ne voulait pas grandir, l'horrible capitaine Crochet, la ravissante fée Clochette, les Indiens, emmenés par Lily la Tigresse et les Enfants perdus...

Sauf que bien des choses ont changé, depuis qu'elle a vu la version de Walt Disney...

Ca commence comme un polar bien noir, dans les rues de New York. Une ballade à la Scorsese autour de Tompkins Square Park, caméra à l'épaule, derrière cet étrange bonhomme... Et puis, à le fin du premier chapitre, on plonge dans tout autre chose, avec l'irruption du fantastique et l'atterrissage forcé de Wednesday (c'est son nom, son prénom, on l'ignore) à Neverland.

Lorsqu'on comprend où l'on a suivi l'inspectrice et ce vieux grigou de Joab, naturellement, notre âme d'enfant prend le dessus. Comme Wednesday, d'ailleurs, qui fait plusieurs références à Disney (mais jamais à Barrie, révélateur, non ?). Mais, l'émerveillement passe vite lorsque l'on comprend que ce Neverland-là n'a plus grand-chose à voir avec les souvenirs que notre imaginaire collectif a enregistrés.

En fait, c'est comme si on voyait l'envers du décor. Comme si on découvrait que Neverland n'était pas un simple décor, mais un bout de monde emprisonné quelque part... Une porte existe, elle a été empruntée dans un sens et dans l'autre, on l'a vu au début du livre, mais tous ceux qui habitent là ne semblent pas en avoir conscience.

Dans "L'Enfer du Troll", évoqué récemment sur le blog, des personnages fabriquent et vendent des boules à neige contenant de vrais personnages, eh bien, c'est un peu l'effet que m'a fait la version de Neverland imaginée par Alex Nikolavitch. Sans la neige, parce que l'île caribéenne s'y prête moyennement, mais avec le même sentiment de réclusion.

Je ne vais évidemment pas entrer dans les détails, car il vous faut découvrir les personnages que vous connaissez. On se croirait dans une télé-réalité : que sont-ils devenus ? Et c'est bien là qu'est le coeur de cette histoire, qui fait directement référence à l'univers de Peter Pan, mais lorgne aussi vers d'autres univers littéraires et cinématographiques à travers quelques clins d'oeil bien distillés.

Tous, nous avons des références, justement. Nous gardons des souvenirs de ce que nous lisons, de ce que nous regardons. Et, comme on s'abreuve aux mêmes sources, ces souvenirs deviennent communs. Si je vous dis "capitaine Crochet", certains visualiseront aussitôt le personnage de la version Disney, d'autres Dustin Hoffmann dans "Hook", mais personne n'imaginera sa propre vision du personnage.

Or, tout est là : un personnage, surtout lorsqu'il est aussi connu, lorsqu'il appartient à un univers aussi populaire que celui de Peter Pan, devient un archétype. Et il est désormais gravé dans l'esprit des spectateurs comme dans du marbre. Il se fige, comme pris dans la carbonite. Mais, souhaite-t-il cette espèce d'éternité, le personnage, hein, je vous le demande ?

D'ailleurs, à l'ère des réseaux sociaux, je suis toujours frappé par les réactions, par exemple, lorsqu'on apprend la mort d'un acteur ou d'une actrice. Ce n'est plus Carrie Fisher qui disparaît, mais la princesse Leia, ce n'est plus Alan Rickman qui s'éteint, mais Severus Rogue... Et derrière le personnage, l'humain s'efface, exactement comme dans "l'Île de Peter"...

A son tour, Wednesday se retrouve prisonnière de cet univers, avec un choix de possibilités très limité : rester là, et devenir, à terme, elle aussi un archétype, ou bien comprendre ce qui se passe à Neverland et pourquoi ce décor familier ne ressemble plus du tout aux souvenirs qu'elle en avait gardés. Tout en échappant aux multiples dangers que recèlent l'endroit...

Ne croyez pas que ce soit un roman figé, justement. C'est tout le contraire, c'est un court livre de 220 pages qu'on lit d'une traite ou presque qui ne baisse pas de rythme, en alternant différents points de vue, en croisant les trajectoires des personnages. On se croise, se jauge, se dispute, se réconcilie, se bat... Et c'est comme si l'arrivée de ces nouveaux intrus avait sorti Neverland d'un long sommeil.

On retrouve l'énergie et le mouvement perpétuel des versions cinématographiques, qu'elles soient animées ou avec de véritables comédiens. Pourtant, l'ambiance, on le ressent, a changé. Elle est fort sombre, vénéneuse, empoisonnée, et pas seulement par les vapeurs de soufre qui doivent émaner du volcan... Il y a de la violence dans l'air. Non, pire, du désespoir.

Alors, bien sûr, on pourra accuser Alex Nikolavitch d'avoir perdu son âme d'enfant et de vouloir, par jalousie, forcément, ruiner la notre... C'est un peu vrai, parce qu'on ressort un peu dépité d'avoir revu des personnages qu'on a aimés dans cet état. Mais vous verrez aussi tout le travail qu'il fait sur les personnages, jusqu'à une fin assez touchante.

Je fais attention à ce que j'écris, j'ai déjà repris plusieurs de mes phrases parce que je me laisse vite aller à vouloir parler de ce livre en en dévoilant trop... Il y a un mélange de roman noir, de fantasy, mais aussi d'humour, un Crochet toujours aussi détestable et un crocodile aux aguets, vous l'imaginez bien. Tout ne change pas non plus.

Et l'on comprend bien que tout le monde, à Neverland, n'est pas sur la même longueur d'ondes, que certains s'accommodent de cette situation figée quand d'autres y dépérissent. L'arrivée de Wednesday et de Joab est en quelque sorte l'ouverture d'une boite de pandore. Il suffit juste de savoir dans quel sens elle s'ouvre...

Un dernier mot, que je prends sur moi... On se souvient que Michael Jackson avait baptisé sa demeure californienne transformée en parc d'attractions "Neverland", en référence au pays imaginaire où se réfugie Peter Pan pour fuit la réalité. Je peux me tromper, mais il me semble que Alex Nikolavitch joue aussi avec cet élément dans son livre.

Je ne vais pas développer, mais mon mauvais esprit proverbial s'est amusé et a ricané de façon sardonique en découvrant ce "clin d'oeil", si je puis l'exprimer ainsi. C'est fait avec finesse et nuance, mais sans ambiguïté, en jouant non pas sur la facette "King of pop", mais plutôt sur les zones d'ombre du personnage... Une espèce de retour de manivelle un peu glauque...

Dans "l'Île de Peter", Alex Nikolavitch ne renverse pas les icônes pour le plaisir, par esprit de rébellion, ce qu'il bouscule, c'est finalement l'uniformisation de notre imaginaire collectif, et donc la sclérose de notre capacité d'imagination individuelle. Il veut redonner une certaine autonomie à ces personnages pris dans le feu des projecteurs.

Plus qu'une autonomie, une liberté.

"La mission qu'il nous propose est totalement absurde, mais elle est dotée d'un budget. Il se passe quelque chose de vraiment inhabituel, tu ne trouves pas ?"

Il y a deux ans, paraissait "l'Instinct du Troll", un court roman plein d'humour où la vie de bureau devient un univers de fantasy. Un mélange détonant servi par l'humour déjanté et riche en calembours de Jean-Claude Dunyach. Une lecture qui se dévorait aussi vite qu'un troll n'avale une poignée de pierres précieuses et l'envie de retrouver le Troll, la Trollesse, Cédric, le stagiaire, Sheldon, l'écuyer geek, et sa chère et tendre Brisène était grande. Voici nos voeux exaucés, avec un deuxième volet aux aventures de ce troll pas comme les autres, bougon et soupe au lait, mais avec un coeur tendre, même s'il est de pierre, gros comme ça. "L'Enfer du Troll", paru aux éditions de l'Atalante, est dans la même veine (sacré boulot, les nains !) que le premier volet, une espèce de super production plein de clins d'oeil, de jeux de mots terrifiants, de situations incongrues et de stress. Eh oui, ça reste quand même la vie de bureau, même s'il est particulier, et le burn-out n'est jamais très loin...


Incroyable, mais vrai : le Troll est en vacances ! Lui, l'infatigable et intransigeant contremaître, a pris un congé ! Oh, pas un congé payé, non, ces vacances impromptues sont la conséquence de sa démission, suite au fiasco relaté à la fin de "l'Instinct du Troll". Le Troll a assumé pleinement la responsabilité de cet échec et en a tiré les conséquences en se retirant de la vie de l'entreprise...

Bon, forcément, les vacances, ce n'est pas trop son truc. Il a bien profité des premiers jours pour agrandir le salon de coiffure que dirige sa belle et douce amie, la Trollesse, mais il est arrivé au bout des possibilités et commence un peu à tourner en rond. L'ennui guette, l'oisiveté menace, il va vite falloir trouver une occupation... Ou se résigner à retourner au fond de la mine...

C'est alors que le couple de trolls, encore tout étourdi d'amour partagé, voit débarquer au salon l'ex-chef du Troll, l'oncle de son ancien stagiaire, Cédric. Il ne vient pas se faire pomponner, mais proposer un job au Troll. Pas celui qu'il occupait avant, mais une mission, assortie d'un budget, oui, un budget ! Dingue, non ?

Et en plus, il y a un beau voyage à la clé ! En effet, la mission consiste à accompagner le mââââgnifaïk couple que forment Sheldon et Brisène dans son voyage de noces. Croisière, paquebot de luxe, mer turquoise... Et, oh, juste une petite visite de mine, une mine creusée au coeur d'un volcan. Ce ne sera rien que l'affaire de quelques minutes, comme ça, juste pour voir, bien sûr...

Le Troll est dubitatif, mais la Tollesse, elle, se montre enthousiaste, au point que c'est à elle que le chef décide de confier la mission. Oh, ils ne sont pas dupes, nos gigantesques et rocailleux amis. Ils se doutent bien que le chef ne leur a pas tout dit. Qu'au mieux, il leur a caché des choses, qu'au pire, il leur a menti les yeux dans les yeux... C'est ainsi. Mais comment refuser ce voyage de rêve ?

Et voilà donc nos deux trolls embarqués sur un navire genre "Pacific Princess". On ne leur a pas réservé de suite, faut pas rêver, non, ils dormiront à fond de cale, leurs massives personnes pouvant idéalement servir de lest. Ainsi logeront-ils tout près de la chaudière, un environnement si proche de son boulot d'avant que cela ne dépaysera pas vraiment le Troll...

Avec eux, Cédric, l'indéboulonnable stagiaire pistonné par son oncle et en quête d'éléments à mettre dans son rapport de stage pour qu'il soit le plus impressionnant possible. Bien sûr, les deux tourtereaux, Sheldon et Brisène, amoureux comme au premier jour. Leur couple paraît déjà bien rôdé : Brisène mène la danse et parle fort, Sheldon acquiesce et ne la contredit surtout pas...

Sur ce bateau, on croise aussi un elfe mystérieux, trop mystérieux pour être honnête, d'ailleurs, une troupe de chevaliers placée sous la férule d'un terrible formateur chargé d'en faire illico des héros sans peur et sans reproche, prêts à être envoyés au champ de bataille, et quelques nécromants, VRP d'une société fabriquant divers bibelots souvenirs, comme ceux qu'on trouve à la boutique du bateau...

Et là, c'est le drame... (Merci de mettre la tonalité qui va bien).

Sheldon, le jeune marié, celui sur lequel la Trollesse et le Troll devaient veiller, dans la mesure du possible et du budget qui leur a été alloué, disparaît sans laisser de trace... Brisène est inquiète, et en colère, aussi. L'ambiance "Croisière s'amuse" laisse soudain la place à un climat façon "Mort sur le Nil", et la Trollesse et le Troll endossent les costumes d'Hercule Poirot et du colonel Race...

Et dire que le voyage ne fait que commencer. Que nos deux Trolls, qui découvrent ensemble la position du missionné, ignorent encore exactement ce que l'on attend d'eux. Et que leur présence sur le bateau n'est pas du goût de tout le monde, chacun de leur déplacement occasionnant un roulis pour le moins inconfortable...

Deuxième volet de cette série, et déjà des vacances, est-ce bien raisonnable ? Comment, dans ces conditions, développer la satire du monde de l'entreprise qui en est le principal argument ? En organisant des vacances qui n'en sont pas vraiment, vous l'aurez compris. De toute façon, le Troll est un hyperactif, les vacances, ce n'est pas pour lui, alors, le chômage !

Mais, ce n'est pas lui qui commande, dans cette histoire. C'est bien la Trollesse qui, avec son regard décalé, moins expérimenté, mais du coup moins blasé, tient les rênes de cette mission au combien importante, ont-ils cru comprendre, et qui débute le plus mal possible... Pourtant, croyez-moi, ils ne sont qu'au début d'un voyage fort mouvementé...

On retrouve donc la plupart des personnages présents dans "l'Instinct du Troll", plus quelques nouveaux, qui, pour l'occasion, vont se retrouver dans des rôles à la Agatha Christie : ce sont tous des coupables potentiels de la disparition de Sheldon... J'ai évoqué Poirot et Race, mais peut-être faudrait-il parler de Prudence et Bélisaire Beresford, pour évoquer le duo trollesque, cela leur siérait mieux.

A croire que ce pauvre Troll attire les ennuis... Lui qui rumine encore son échec se retrouve dans une situation bien délicate. Un échec, c'est déjà dur à encaisser, mais un second dans la foulée, ce serait inacceptable. Et il se le reprocherait certainement encore plus que ses supérieurs. Il est comme ça, le Troll, un perfectionniste, un idéaliste, que la culpabilité ronge vite...

La suite, bien évidemment, je ne vais pas vous la raconter. On va encore changer de tonalité, avec un final digne de James Bond, des clins d'oeil très drôles à Star Wars et Harry Potter, entre autres, quelques calembours "Made in Dunyach", c'est vous dire si c'est du bon (ou du mauvais, si l'on considère, comme Boby Lapointe, que plus un calembour est mauvais, meilleur il est).

De l'aventure, des rebondissements, de l'action, du danger, un suspense insoutenable, ce billet ressemble de plus en plus à une bande-annonce de film des années 1950-60, avec une voix off qui surjoue à peine... Bref, si le livre ne fait que 200 pages, tout au plus, et dans un mi-format, il s'y passe plein de choses, suffisamment pour que le Troll ait effectivement l'impression d'être en enfer...

Souhaitons-lui qu'il ne perde pas son Eurydice en en remontant, car dans son état de nerf actuel et avec son caractère qui le pousse vite à broyer du noir (et pas seulement pour en tirer des diamants), ce serait la dépression assurée. Et un Troll qui déprime, c'est tout à fait incontrôlable, mieux vaudrait qu'il reprenne le travail !

Le duo Troll/Trollesse est un bonheur, tant ils sont différents l'un de l'autre. Deux opposés qui s'assemblent et se complètent parfaitement, que ce soit dans leur vie privée (dont tout les passagers du bateau vont profiter, vous le verrez, et pas seulement eux, d'ailleurs), mais aussi dans cette mission qui leur a été confiée.

Il est un indécrottable pessimiste, elle voit toujours le bon côté des choses, il se résigne sans cesse à ce que tout se passe mal, elle cherche à tirer le meilleur des situations qu'elle doit affronter... A se demander si elle ne serait pas la contremaîtresse idéale et si lui, ne devrait pas songer à une reconversion express dans un domaine qui serait moins néfaste pour son moral...

Et puis, il y a le jeu avec l'univers du travail, de l'entreprise, le jargon (qu'est-ce que ce sera dans le tome suivant, quand Jean-Claude Dunyach, je n'en doute pas, s'attaquera à l'esprit start-up cher à notre nouveau président !), les situations... Et franchement, je le dis avec sincérité et admiration, l'idée qui préside à la partie finale du livre est tout simplement géniale et hilarante.

La combinaison entre le roman d'action, ses schémas, ses archétypes, et les éléments issus de la politique managériale de l'entreprise et la touche de fantasy qui fait la spécificité de cette série est juste parfaite. C'est une émulsion qui monte, qui monte et qui nous mène à un enchaînement de situations plus délirantes les unes que les autres.

Vous cherchez une lecture idéale pour vos derniers jours de vacances ? Laissez-vous tenter, il y a certes quelques allusions qui pourraient vous rappeler ce boulot que vous allez retrouver bientôt avec joie (si, si, je n'ai aucun doute à ce sujet, vraiment...), mais pour mieux le tourner en dérision et exorciser ces démons qui vous attendent de pied ferme à la rentrée...

Entre les deux romans de la série, Jean-Claude Dunyach a su prolonger et renouveler son concept. Euh, rassurez-vous, je ne vais pas vous rédiger une conclusion à la façon des briefings et des mémos qu'on croise dans les deux romans. Non, je vais rester humain et clair jusqu'au bout, promis. Simplement pour vous le redire : si vous cherchez des bouquins pour rire, ne cherchez plus !

C'est le Troll qu'il vous faut !

mardi 15 août 2017

"Odin, Vili et Vé tuèrent le géant Ymir. Il le fallait. Il n'y avait pas d'autre moyen de créer les mondes. Ce fut le début de toute chose, la mort qui rendit toute vie possible".

Raconter des histoires. Les hommes, depuis toujours, racontent des histoires, les transmettent, par oral ou par écrit. Les mythologies comme les littératures sont nées de cette façon et parfois se rejoignent. Alors que la série tirée de son roman "American Gods" est en cours de diffusion, un autre des livres de Neil Gaiman arrive en France : "la Mythologie viking" (en grand format au Diable Vauvert, traduction de Patrick Marcel). Une façon de découvrir une des grandes sources d'inspiration d'un des auteurs cultes de l'imaginaire dans le monde. Et de remettre aussi certaines de ses connaissances à niveaux sur cette mythologie que l'on retrouve dans beaucoup de livres, de films, de séries. Un livre à mi-chemin entre le roman et le recueil de nouvelles, presque la saison d'une série, avec plusieurs épisodes qui forment une histoire, de la création du monde jusqu'à la chute des dieux.



"La Mythologie viking", ce sont quinze histoires qui retracent l'époque où les dieux, mais pas seulement eux, les nains, les géants et quelques autres créatures aujourd'hui disparues, vivaient et dominaient le monde. On va suivre ces personnages de la création de ce monde, qui a la forme d'un disque entouré par d'immenses et profondes mers, et la chute des dieux, lors du fameux Ragnarok.

Une période riche où les dieux, qui sont les personnages centraux, ont connu de nombreuses aventures, parfois épiques, parfois étranges, parfois baroques. Certaines sont plus sombres, plus dramatiques, d'autres, au contraire, vous feront sourire et peut-être même rire, avec quelques chutes qui valent le détour, et des personnages capables de se fourrer dans des situations délicates.

Difficile de vous parler de l'histoire, puisqu'il n'y en a pas une, mais une série d'histoires qui forment une mythologie complète. On lit d'une traite et presque trop vite ce livre. On aimerait bien un petit rab, quelques histoires de plus, dans lesquels Neil Gaiman met son talent d'écrivain, son imaginaire foisonnant et son humour, parfois potache, au service de ces dieux turbulents.

Il y a un petit côté "village d'Astérix", à Asgard, le royaume des dieux. On se chamaille volontiers, on va chercher noise aux voisins et aux ennemis désignés, on se réconcilie autour d'une table bien garnie et de verres bien remplis. Ces dieux-là ne sont pas des personnages omnipotents, omniscients, invincibles et invulnérables, bien au contraire.

Ils ont pourtant des pouvoirs très importants, la puissance, la magie, la métamorphose, la capacité à ressusciter (enfin, avec un coup de main des copains). Mais aussi un orgueil gigantesque, des émotions qu'on retrouve souvent chez les humains, avec des côtés très sombres, une sacrée tendance à la vengeance et à régler certains problèmes par une grosse baston, voire un gros massacre.

Neil Gaiman ne nous présente pas le panthéon viking dans son ensemble et en détails. Ce qui l'intéresse, ce sont les histoires les plus marquantes, pour diverses raisons, celle dont on se souvient, celle qui font la renommée de ces dieux auprès des humains. Celles dans lesquelles ils impriment leur marque indélébile...

Parmi les dieux, trois ressortent, et ils sont d'ailleurs présentés dès les premières pages. Un court prologue rien qu'à eux, sous le titre "les Acteurs". Trois dieux aux personnalités bien différentes, bien contrastées, dont les agissements rythment les aventures qui composent cette mythologie. Un père et deux gamins hyperactifs et pas très bien élevés, il faut bien le dire...

Odin, c'est le plus grand et le plus ancien des dieux. Par son ancienneté, et aussi par le choix de perdre un de ses yeux, il a obtenu la sagesse. Voilà pourquoi on ne peut rien lui cacher... Mais il a aussi été capable d'un courage fou, il a pris des risques insensés jusqu'à presque perdre la vie pour obtenir le pouvoir des runes.

Il sait tout et son courroux peut être terrible. Il est également un dieu guerrier, capable de ruse, voire de sournoiserie pour arriver à ses fins. C'est un dieu sévère, pouvant se montrer impitoyable, mais qui se veut juste. Des trois dieux que nous allons d'évoquer, il est certainement le plus équilibré, le moins fantasque. Mais pas le moins dangereux.

A côté de lui, Thor est un vrai gamin. Bon, c'est le fils d'Odin, remarquez... Mais, loin du héros sans peur et sans reproche que l'on a tendance à dépeindre, c'est un dieu pas toujours très malin, capable de se retrouver dans les situations les plus improbables, inconfortables. Il fonce tête baissée, agi avant de réfléchir, quand il réfléchit, ce qui n'est pas sa qualité première.

C'est un dieu à l'appétit insatiable et à la dalle sérieusement en pente, capable d'impressionner son monde dès qu'il s'agit de faire bombance. Un être impulsif et bagarreur, mais c'est un gentil garçon, dans le fond, un enfant dans un corps d'hercule. Sa force est légendaire et s'incarne dans son fameux marteau, Mjollnir, dont l'origine est le sujet d'une des histoires racontées par Neil Gaiman.

Thor, c'est malgré lui l'un des ressorts comiques de ce livre, par son côté entier et nature, ses manières pas toujours très raffinées et sa candeur. Qu'il aille à la pêche, alors qu'il n'y connaît rien, ou qu'il joue les mariées (oui, vous avez bien lu, mariée au féminin), qu'il recherche un chaudron ou défie des géants, on s'amuse bien en sa compagnie, même s'il reste un combattant hors pair.

Et puis, le dernier personnage qui va nous intéresser, c'est peut-être le plus intéressant des trois : Loki. Fils de Laufey, son père est sans doute un géant, même si on n'en a pas la certitude. Une filiation qui en fait d'emblée un dieu à part à Asgard. La cause, sans doute, aussi de son caractère torturé, nous y reviendrons.

Loki, c'est le plus charmeur des dieux, le plus beau parleur, le plus éloquent. Le dieu capable de convaincre n'importe qui de n'importe quoi, parfois lors d'une simple discussion ou, quand la situation l'exige, en se transformant. Tout est bon pour parvenir à ses fins, obtenir ce qu'il veut, y compris la ruse et la tromperie.

Car, si Loki pourrait être le don juan patenté d'Asgard, le séducteur invétéré du panthéon, ou le petit comique de la bande, toujours en quête d'une bonne blague à faire à un confrère, c'est en fait un personnage bien plus sombre, dont les manigances laissent transparaître une certaine fourberie, pour ne pas dire une vraie méchanceté, qu'il ne manque jamais de mettre en oeuvre.

Loki est un jaloux, un envieux, un coléreux qui cache ses sentiments très violents derrière un côté fantasque qui lui vaut souvent les circonstances atténuantes. Son intelligence est remarquable, peut-être la plus aiguisée d'Asgard, mais il préfère l'utiliser pour piéger les gens, manigancer dans l'ombre, faire souffrir et même carrément trahir les siens...

Un personnage indigne de toute confiance, qu'on blâme puis qu'on absout, qu'on tolère plus qu'on ne l'apprécie. Odin n'est pas dupe : il l'appelle le fauteur de trouble. Mais, Loki a aussi un instinct de survie très développé. Quand il sent qu'il est allé trop loin, il n'hésite pas à réparer les dégâts qu'il a commis. Il n'a certainement pas le courage de Thor, mais son pouvoir de nuisance est réel.

Je n'ai pas eu envie, dans ce billet, de passer en revue les quinze histoire qui compose "la Mythologie viking", de Neil Gaiman. Mais j'ai quand même mes petites préférées. Par exemple, "les trésors des dieux", chapitre à la fois très drôle et très instructif, car on y voit apparaître les personnalités des trois dieux dont je viens de parler, mais on y apprend également l'origine de Mjollnir.

Une histoire de pari stupide à l'enjeu particulièrement important. Il va falloir à Loki déployer tous ses talents pour se sortir sans trop de mal du mauvais pas dans lequel il s'est mis tout seul. Et, comme il arrive que les mauvaises intentions soient punies, tout aboutira à la réalisation d'un véritable trésor, l'un des plus extraordinaires jamais vus.

"Le Maître d'oeuvre" est aussi un récit très amusant, dans lequel un étranger va défier les dieux, en misant sur leur arrogance et leur vanité. La déconfiture divine est un vrai nectar pour le lecteur. Ils comprennent, mais un peu tard, qu'ils ont été joués et sont bien embarrassés. Pour une fois, Loki sera le sauveur, avec une idée fort originale qui aura quelques conséquences...

Enfin, deux histoires qui m'ont bien fait rire, une déjà évoquée, "Les noces insolites de Freya", avec un Thor embarqué dans une situation qui, pour tout autre que lui, gentil géant pas toujours très malin, aurait pu être fort embarrassante, et "l'hydromel des poètes", où l'on nous explique l'origine de la poésie et des autres arts, y compris celui des conteurs.

Et l'on y découvre que la poésie, c'est comme les chasseurs, si vous voyez ce que je veux dire. Il y a la bonne et la mauvaise... Mais, à la différence des chasseurs croqués par les Inconnus, on découvrira ce qui distingue la bonne poésie de la mauvaise, et croyez-moi, rien que pour la chute de ce chapitre, cela vaut le coup de lire "la Mythologie viking".

Un dernier mot, en conclusion : je ne suis pas un grand connaisseur de ces mythes nordiques. Quelques bases, diverses et variées, des bribes... J'ai énormément appris à la lecture du livre de Neil Gaiman et j'ai été charmé par son écriture, parfois sombre, parfois très drôle, dressant des portraits très intéressants des dieux et des autres créatures, en particulier les nains et les géants.

Cela m'incitera certainement à approfondir le sujet, car je suis sorti presque frustré de cette lecture, avalée d'une traite (une expression qui s'impose, puisque, à l'origine de tout, il y a une vache, Audhumla, et le lait sortant de ses pis). J'ai eu envie de prolonger l'aventure en compagnie de cette bande turbulente et finalement, pas si différente des humains qui leur ont succédé sur terre...

Le plus troublant, et ce n'est pas la première fois que je me fais cette remarque en lisant des livres qui ont trait aux mythes et aux légendes, ce sont les points communs qui apparaissent entre les grandes mythologies du monde. Certes, les mythes vikings s'adaptent à leur environnement très froid, mais on pourrait quasiment trouver des équivalents à chacun des membres du panthéon dans la mythologie gréco-romaine, par exemple.

Ces histoires, comme le souligne Gaiman lui-même dans son texte introductif, on a envie de les raconter, d'y mettre son grain de sel, de les jouer, le soir, au coin du feu, lorsque d'une longue soirée d'hiver ou d'une fête estivale. Une envie de partager autour de quelques victuailles et d'hydromel (ou autre boisson à consommer avec modération), pour rire et se faire peur. Passer un bon moment.

Et vivre, tout simplement.

"L'Ether, c'est moi !"

En 2000, Johan Heliot entamait avec "La Lune seule le sait" sa trilogie de la Lune, dans laquelle il mêlait uchronie, science-fiction, steampunk, humour et clins d'oeil littéraire, en choisissant Jules Verne pour personnage central. En 2017, il reprend l'essentiel de cette recette pour ce qui sera une nouvelle trilogie uchronique, mais il change d'époque et de point de vue, également. "L'Académie de l'Ether", en grand format aux éditions Mnémos, est le premier tome de "Grand Siècle", une histoire qui s'installe au début du règne de Louis XIV, jeune homme qui aspire à gouverner par lui-même, mais se trouve encore sous la tutelle de Mazarin. Une histoire de pouvoir et de conquête, tout à fait surprenante. Car c'est bien vers le firmament que le regard de celui qui n'est pas encore le Roi Soleil se tourne. Vers cet infini espace qui surplombe nos têtes et qu'à l'époque, on appelle encore l'Ether...



Baptiste Rochet est lieutenant de frégate sur un navire baptisé la Superbe. Mais, il sait que ses origines roturières seront un frein à ses ambitions : jamais il ne pourra commander les plus importantes vaisseaux de la marine royale et devra se contenter de poste de second ou de commandements modestes.

Lorsqu'il est témoin, avec tout l'équipage de la Superbe d'un événement extraordinaire, il se dit qu'il y a peut-être là un tremplin pour ses ambitions. Un corps céleste s'est abattu tout près du navire, dans un bruit d'enfer et un sillage de feu, faisant trembler et craquer la coque comme si on l'attaquait. Mais aucun navire ennemi n'est en vue.

Et, plus surprenant encore, cette... disons météorite, faute de mieux, ne s'est pas enfoncée sous la surface de l'océan : elle flotte ! Et elle brille ! Surmontant leur frayeur et leurs interrogations, les marins remontent l'objet à bord. Baptiste Rochet, plus troublé encore que le reste de l'équipage, au point de frôler le malaise, sent en lui une confiance inédite.

Lors de l'escale suivante, à Brest, il déserte, emportant avec lui le mystérieux objet. C'est comme s'il suivait les recommandations de celui-ci... Direction Paris et la cour du Roi. Avec ce prodige, nul doute qu'on le laissera approcher le jeune Louis XIV et que cette révélation sera le début d'une nouvelle vie, pleine de gloire et d'honneurs...

Dans le même temps, la famille Caron doit quitter le Barrois, dont elle est originaire. La pauvreté, les récoltes de moins en moins abondantes, la famine qui menace... La situation est devenue intenable. A la mort soudaine de leur père, ses cinq enfants comprennent que leur destin n'est plus dans leur village natal.

Suivant les derniers conseils prodigués par leur défunt père, ils décident de se rendre à Paris, où vit le dernier membre de leur famille. Un oncle qu'ils n'ont jamais rencontré, imprimeur de profession. Est-il encore en vie ? Ils n'en savent rien, mais plus rien ne les retient en Lorraine, désormais, alors, ils prennent la route, le coeur gros, mais pleins d'espoir.

Pierre, l'aîné, est prêt à défendre ses frères et soeurs coûte que coûte. A ses côtés, Jeanne, qui remplit le rôle de mère depuis que la leur a disparu, et Estienne, tout feu, tout flamme, mais encore bien jeune. Et puis, Marie et Martin, les deux petits derniers, qui ne sont encore que des enfançons, bien fragiles pour un si long voyage...

A Paris, la vie des Caron va changer, et pas seulement parce qu'ils ne sont plus à la campagne, mais dans une ville immense. En fait, ils n'ont plus leur destin en main et il faut trouver comment subvenir aux besoins de cinq personnes, que l'oncle grincheux n'a ni envie ni les moyens de prendre en charge. Alors, aux trois aînés de se débrouiller. En suivant des voies bien différentes...

A la Cour, au grand dam de Mazarin, le jeune Louis XIV, âgé de 16 ans, semble comme envoûté depuis que Baptiste Rochet lui a présenté son drôle d'objet et ses mystérieux pouvoirs... Le nouvel arrivant est devenu une espèce d'éminence grise, à la fois discrète et omniprésente, et le souverain entend désormais gouverner seul.

Avec une nouvelle lubie en tête : en finir une bonne fois pour toutes avec les Frondeurs, qui menacent toujours la couronne, à l'image de Condé, rétablir la paix dans le Royaume et même en Europe, afin de se consacrer à un nouveau projet qui assiéra forcément son pouvoir et fera de lui plus encore qu'un monarque de droit divin : conquérir l'espace !

Car, l'Ether, c'est lui !

Vous aurez certainement reconnu la citation originale, habilement détournée pour les besoins de la cause uchronique. Elle plante assez bien le décor de ce qui s'annonce pour ce "Grand Siècle", c'est-à-dire le lancement, bien avant l'heure, de ce que nous appelons la conquête spatiale. Pour le coup, l'expression est bien anachronique, il s'agit d'abord de trouver le moyen de... s'envoler !

Pour autant, l'idée d'aller sur la lune n'est pas si bizarre qu'on pourrait le croire. Après tout, c'est à cette époque que vit Savinien de Cyrano de Bergerac, qui a la tête dans les étoiles et imagine "l'Histoire comique des Etats et Empires de la Lune et du Soleil" (ouvrage posthume, d'ailleurs, en tout cas, dans notre réalité...).

D'ailleurs, Cyrano fait une apparition dans "L'Académie de l'Ether", mais ce n'est pas vers lui que va se tourner Louis XIV pour mener à bien son projet démentiel. Non, le jeune roi n'a pas besoin d'un rêveur pour cela, mais d'un scientifique, d'une personnalité connue et reconnue pour ses compétences et qui saura comment faire pour gagner l'Ether.

Cette personne, Louis XIV n'a aucun doute sur son identité : le plus grand scientifique de son temps, le plus à même de concevoir les machines capables d'aller jusque dans l'Ether, c'est Blaise Pascal. Et il sait que, malgré ses nombreuses activités, il ne pourra pas dire non à son souverain. Le roi ne se trompe pas, un tel défi ne peut que convenir à un personnage comme l'inventeur de la Pascaline.

Un défi technologique, bien sûr, mais aussi philosophique : gagner l'Ether, c'est se rapprocher de Dieu, de la preuve de son existence. Ou de sa non-inexistence, d'ailleurs. Il y a dans ce projet a priori impossible la perspective de trouver la réponse parfaite au fameux pari de Pascal. Et peu importent les conséquences d'une telle découverte !

Ce premier tome permet de planter le décor, d'installer l'histoire et les personnages, qu'ils soient réels, comme Louis XIV, Pascal et Mazarin, ou totalement fictifs. On n'en est qu'aux prémisses de l'histoire et du projet incroyable qui est au coeur. Autour des recherches menées par Pascal (et, là encore, l'uchronie passe par-là), il se passe énormément de choses.

On pourrait qualifier ce livre de roman choral, car les points de vue narratifs sont nombreux et permettent d'aller dans différentes directions, de ménager rebondissements et surprises. A la fin de "l'Académie de l'Ether", on se retrouve bien frustré de ne pas en savoir plus et l'on voudrait pouvoir attaquer la suite. Découvrir ce que va réaliser Pascal, voir ce qu'il va advenir des uns et des autres.

Bien sûr, on est dans une uchronie et on a tendance à se focaliser sur ce qui sort de l'ordinaire, de l'histoire telle qu'on la connaît. Mais, c'est aussi un roman qui repose, forcément, par essence, sur un fond historique. Et il n'est pas anodin. Johan Heliot a enseigné l'histoire avant de se consacrer à l'écriture et il ne se gêne pas pour utiliser ce matériau dans ce roman.

Il y a la Fronde, déjà évoquée plus haut, qui, en ces années 1650, sévit encore, fragilisant le règne naissant de Louis XIV. Mais, plus largement, toute la société du milieu du XVIIe siècle qui n'est pas seulement un décor, mais une partie importante du récit, conditionnant le rôle des personnages fictifs, et en particulier des membres de la famille Caron.

Johan Heliot s'amuse également dans ce roman, j'ai évoqué le détournement de la phrase "l'Etat, c'est moi !", mais ce n'est pas le seul clin d'oeil que l'on repère. Alexandre Dumas aussi est présent, dans l'esprit comme dans la forme, et il le sera sans doute encore par la suite. Mais, pas tout à fait de la façon dont on l'attend, car l'auteur est facétieux, et même un brin provocateur.

D'autres fils narratifs, portés par d'autres personnages, dont je ne vais pas parler ici, complètent le récit. Je n'en parle pas pour ne pas tout révéler, mais aussi parce que, pour l'un d'entre eux en particulier, son rôle est encore loin d'être clair. Mais, on peut imaginer sans risque de se tromper que son influence ira croissant dans les prochains volets.

Je me suis énormément amusé à lire "l'Académie de l'Ether", roman plein de fantaisie et d'imagination, riche grâce à son contexte historique, à sa dimension uchronique et aux possibilités que tout cela offre. Pour autant, c'est aussi un roman qui possède des côtés bien plus sombres, certains personnages connaissant des destinées dramatiques.

C'est vivant, intrigant, inquiétant, par certains aspects, plein d'inventivité, comme souvent avec Johan Heliot. On se demande où va aller cette histoire et comment vont évoluer les différents personnages. Un mot, d'ailleurs, sur Louis XIV, qui est un des moteurs de ce premier volet. On le découvre encore jeune, loin de l'homme plein d'assurance et d'autorité que l'on connaît.

Sa première apparition est d'ailleurs loin d'être à son avantage, on a devant nous un enfant apeuré que la menace des Frondeurs terrifie jour et nuit. La métamorphose à laquelle nous allons assister n'en est que plus saisissante et bientôt, c'est un monarque déterminé et intraitable que l'on retrouve, comme guidé vers un absolu...

Ce Louis XIV-là n'est pas sans rappeler le Louis XIV de la série "Versailles", en tout cas pour ce qui est de l'homme de pouvoir. Il va bientôt détenir le pouvoir absolu dans ces mains et, lorsque se termine ce premier tome, on peut dire qu'il entre vraiment dans l'âge adulte, que son règne débute véritablement et qu'il n'écoutera désormais plus personne avant de décider.

Enfin, presque plus personne...

lundi 14 août 2017

"Son cerveau la trahissait. Elle était persuadée de vivre deux réalités différentes, de dériver sans cesse de l'une à l'autre".

Lors de la dernière édition des Imaginales, à Epinal, un des événements était la présence pour la première fois de Jo Walton, immense romancière britannique, dont les lecteurs français découvrent depuis quelques années l'imaginaire riche et foisonnant. Un imaginaire qui n'oublie pas, comme on va le voir avec notre livre du soir, de s'intéresser au monde tel qu'il est pour interroger le lecteur, le pousser à réfléchir. Son dernier roman en date publié en France s'intitule "Mes vrais enfants" (en grand format aux éditions Denoël dans une traduction de Florence Dolisi) et c'est une histoire bouleversante à plus d'un titre. J'allais écrire l'histoire d'une vie, mais en fait, non, l'histoire de deux vies, les deux vies d'une seule et même personne. Deux parcours sensiblement différents, mais qui ont un point commun : la place de la femme dans la société au XXe siècle et jusqu'au début du XXIe. Deux destins tourmentés au cours desquels Patricia, la principale protagoniste de ce roman, connaîtra des moments très durs, mais aussi de vrais bonheurs. Bouleversant, je vous dis !



Patricia Cowan est née en 1926 et vit désormais en maison de retraite. Comme sa mère avant elle, elle souffre de pertes de mémoire qui n'ont cessé de s'accentuer avec l'âge. Au point d'être de plus en plus confuse, pour employer le mot que le personnel de la maison de retraite inscrit sur son dossier. Une confusion qui ne cesse de s'accroître et l'ennuie, parce qu'elle finit par voire s'effacer ses deux vies.

Ce n'est pas une formule : les souvenirs qui lui restent appartiennent à deux existences distinctes, mais elle est persuadée de les avoir bel et bien vécues. Et pleinement. Encore aujourd'hui, ces deux vies sont présentes, et pas seulement dans sa mémoire : ainsi, la maison de retraite elle-même change selon l'heure de la journée, comme si elle en habitait deux à la fois... Troublant...

Patricia se souvient de son enfance, de sa jeunesse et de sa vie à Oxford où elle a fait des études. Elle se souvient de cet après-guerre où, très tôt, elle a appris à se débrouiller seule : elle ne s'entendait pas vraiment avec sa mère et son père et son frère ont péri pendant la guerre. Elle se souvient de ce garçon avec qui elle a entretenu une correspondance après avoir quitté Oxford pour travailler en Cornouailles.

Et puis, soudain, tout se dédouble, Patricia devient Pat, mais aussi Tricia, elle se souvient d'une vie où elle épouse un homme, Marc, quelques années après la fin de la guerre, et d'une autre vie où elle est également en couple, mais avec une femme, Beatrice. Deux vies bien différentes qui nous sont racontées, en alternance, période par période...

Il ne s'agit pas de comparer ces deux vies, puisque Pat et Tricia ne forment qu'une seule et même personne, elle en est certaine, mais on découvre deux existences au cours desquelles cette femme ordinaire, dont la vocation était l'enseignement, va traverser des moments très durs et d'autres de bonheur complet.

Bref, une vie comme les autres, ni pire ni meilleure que bien d'autres vies à travers le monde, si ce n'est qu'elle ressemble à un brin d'ADN avec ses deux filaments qui s'entrecroisent. Patricia ne se sent complète qu'à travers ces deux destins parallèles et tant pis si ça n'a pas de sens rationnel. Si elle racontait ça, on ne la croirait pas, on ne la jugerait pas simplement confuse, mais folle à lier.

Alors, elle garde ces souvenirs pour elle, comme un jardin secret, les chérit aussi différents soient-ils, conserve pour ceux qu'elle a aimés, ses proches, ses enfants, ses amis, qui changent d'une vie à l'autre, une affection profonde. Elle est encore triste de tout ceux qu'elle a perdus au cours de ces deux vies et souffre de sentir sa mémoire s'enfuir, comme sa mère avant elle...

Ah, j'allais oublier un élément fondamental : non seulement les deux vies de Patricia diffèrent dans les événements personnels qui la composent, mais elles se déroulent dans deux mondes qui sont également différents. Deux mondes où l'Histoire a pris des voies différentes, où la politique, aussi bien en Grande-Bretagne qu'à travers la planète, s'est déroulé différemment, influant différemment sur les vies de Patricia, comme sur celle des autres femmes de son temps.

Avouez que, ainsi présenté, "Mes vrais enfants" a de quoi dérouter. Pourtant, on est dans la droite ligne des précédents romans de Jo Walton que l'on peut lire en français. D'abord, comme dans "Morwenna", un personnage dont la vie est embellie par le merveilleux pouvoir de l'imagination. Entre Morwenna, l'enfant solitaire, et Patricia, la vieille dame confuse, un lien très puissant...

Et puis, il y a eu la trilogie du Subtil changement ("le Cercle de Farthing" [en poche chez Folio], "Hamlet au paradis" [qui sera en poche en septembre, toujours chez Folio] et "Une demi-couronne") qui se déroule dans un cadre uchronique. Une histoire alternative, différente de celle que nous connaissons. Et on retrouve également cela dans "Mes vrais enfants".

Je ne vais pas trop entrer dans le détail de cette partie du livre, car il faut vous laisser découvrir les choses par vous-mêmes. Mais, je peux vous dire qu'il y a une idée absolument géniale, un déclic extrêmement habile qui lance ce processus de double vie. Quelque chose qui rappelle le film d'Alain Resnais, "Smoking / No smoking", du moins pour le principe.

Le romanesque, ici, vient se nicher d'abord dans l'entrelacement de ces deux existences qui, en elles-mêmes, n'ont rien d'extraordinaires. Ce que Jo Walton explore, c'est bien le quotidien de Patricia au cours de ses deux longues vies. Et c'est donc le contexte qui va venir directement influer sur cette existence.

Là encore, pardonnez-moi, ce n'est pas d'une grande clarté pour qui n'a pas lu "Mes vrais enfants", mais la construction de ce roman est magistrale et le fond qui y est développé également. Car, d'une vie à l'autre, sans être tout à fait la même, on retrouve Patricia, qu'on l'appelle Pat, Patty, Patsy, Tricia ou Trish, avec son grand coeur et son courage.

Elle va endurer bien des tourments, particulièrement au début d'une de ses deux vies. Dans la seconde, c'est plus tard que viendront les problèmes. Et puis, elles connaîtra également les soucis d'une fille qui doit gérer une mère déclinant bien trop vite, ceux d'une mère dont les enfants grandissent et font à leur tour des choix aux conséquences pas toujours joyeuses...

Dans les deux vies, on retrouve une femme bien plus solide qu'il n'y paraît de prime abord, militante et rebelle, essayant de faire bouger la société dans laquelle elle vit, et particulièrement, d'obtenir pour les femmes des droits qui se rapprochent de ceux qu'on accorde aux hommes, pour les homosexuels des droits qui se rapprochent des hétérosexuels.

Mais, ce qui est également très fort, c'est de voir comment Jo Walton travaille sur la question du progrès dans son ambivalence : progrès technologique et social qui va dans le sens de l'amélioration de nos vies ; mais un progrès qui, quelquefois, va trop loin, s'emballe et débouche sur des situations terribles, dramatiques.

Pour cela, la période est parfaite : Jo Walton introduit l'uchronie dans la période de la Guerre froide, joue habilement avec le péril nucléaire, évoque les changements sociétaux profonds apparus dans les années 1960, la libération sexuelle, les possibilités nouvelles de devenir parents, l'évolution du regard sur l'homosexualité où l'apparition de nouvelles maladies, telles que le sida...

Tout cela est ciselé, parfaitement intégré dans l'existence de Pat comme dans celle de Tricia, donnant naissance à deux histoires parfaitement équilibrés qui ne tombent pas dans le manichéisme facile : l'une n'est pas le strict contraire de l'autre, l'une ne symbolise pas le bonheur et l'autre le malheur, non, ce sont deux chemins empruntés par la même personne suite à un choix fait en toute conscience.

C'est un magnifique personnage, cette Patricia, mais elle n'est pas la seule que l'on rencontre dans son sillage. Oh, il y en a bien quelques-uns qui paraissent moins sympathiques, des relations plus tendues que d'autres, des atomes plus ou moins crochus, mais dans l'ensemble, elle est le centre de deux familles très différentes qui, pour elle, n'en font qu'une.

La question féminine, féministe, même, est vraiment au coeur de ce roman. Près d'un siècle (et on pourrait d'ailleurs arrondir, car l'évolution n'a pas été si grande entre 1917 et 1926 dans ce domaine) que retrace Jo Walton en montrant avec délicatesse mais fermeté, à petites touches mais avec insistance, ces "petites choses" qui font des femmes des citoyens de second rang.

Même indépendante, et dans chacune de ses deux vies, Patricia le sera, à un moment ou à un autre, elle est entravé, contrariée. On lui complique la tâche quand elle ne se trouve pas carrément face à des situations insolubles, parfaitement absurde, l'obligeant à mentir, dissimuler. Et quand ce n'est pas la loi qui pose problème, c'est le regard des autres et la nature humaine qui font obstacle.

Cette double existence permettra ainsi à une grande majorité de lectrices de se retrouver dans les destins de Patricia. C'est également l'une des grandes forces de ce livre, qui attrape le lecteur, le surprend sans cesse et finit par le bouleverser profondément. Car, doublement, on approche de la fin inexorable, de ce moment où l'on va retrouver Patricia dans cette maison de retraite...

Et l'on sait que non seulement, on aura laissé derrière nous nombre des personnages dont on a fait la connaissance grâce à elle, mais que, bientôt, il faudra la laisser, elle aussi, confuse, de plus en plus confuse, perdue au milieu des souvenirs de sa double vie en train de s'effacer. Et il est bien difficile de ne pas terminer cette lecture avec la gorge bien serrée et les yeux humides...

En lisant "Mes vrais enfants" (qui est, je le précise, la traduction littérale du titre anglais), j'ai repensé à un autre livre qui m'avait profondément ému lorsque je l'avais lu : "Korsakov", d'Eric Fottorino. Des sujets assez proches, des traitements et des points de vue très différents, des problématiques également éloignées, mais le même mal à l'oeuvre.

Il y a surtout une réflexion pleine de tendresse sur l'existence et sur la perpétuelle quête du bonheur. Et si, pour y parvenir, il fallait plus d'une vie ? Et si, par essence, nos existences étaient vouées à l'incomplétude faute de pouvoir expérimenter différents modes de vie ? On se retourne sur sa propre vie en se demandant : et moi, de quoi me souviendrai-je quand ma mémoire commencera à me fuir ?

Un dernier mot, pour parler des décors : l'Angleterre, bien sûr, pas celle des grandes villes, mais Oxford, Cambridge ou Lancaster. Et puis, une ville qui finit par être bien plus qu'un simple cadre. Pas une ville anglaise, celle-là, mais Florence, l'une des perles de l'Italie, avec toutes ses richesses héritées de la Renaissance.

On pourrait d'ailleurs y voir un symbole fort : la Renaissance... Exactement ce que représente le récit au coeur de "Mes vrais enfants", puisque c'est bien la renaissance de Patricia à laquelle nous assistons. Une renaissance qu'incarnent ces deux existences parallèles dont, aucune, peut-être, mais qu'en sais-je, après tout, n'a été la véritable existence de cette femme merveilleuse...

"Pas un moineau ne peut tomber à terre sans que votre Père le sache" (Matthieu, 10:29).

Ce billet aurait parfaitement pu s'appeler "les Jésuites dans l'espaaaaaace !, avec un ton de voix digne du Muppet Show. Une idée pas si saugrenue, puisqu'elle est suggérée dans le roman lui-même. Mais j'ai décidé de rester sérieux, avec cette citation de l'évangile selon saint Matthieu, telle qu'elle est présente dans la traduction de Béatrice Vierne. Sorti en 1996, publié en France en 1996, "Le Moineau de Dieu", de Mary Doria Russell, vient d'être réédité par les éditions ActuSF dans sa collection Perle d'épices. Un roman à la construction remarquable, qui laisse monter les tensions et même un certain suspense autour d'un thème ultra-classique de science-fiction, la découverte d'une planète habitée et les premiers contacts avec les créatures qui y vivent. Mais la romancière choisit des angles d'attaque originaux, quelques partis pris intéressants qui vont lui permettre de traiter ce sujet de manière différente de ce qu'on a l'habitude de lire. Et, en choisissant un prêtre jésuite pour personnage central, elle ajoute des réflexions profondes sur la vocation religieuse, la foi, la question du mal...



2059. Emilio Sandoz est pris en charge par le Vatican dans la plus grande discrétion. L'homme est, bien malgré lui, au coeur de l'actualité et l'Eglise souhaite le mettre à l'abri, car les informations qui ont filtré à son sujet en ont fait non seulement un sujet de curiosité, mais l'ont placé également dans une position inconfortable, une sorte d'ennemi public n°1.

Emilio Sandoz est un prêtre jésuite. Il vient de revenir sur Terre après un long voyage à destination d'une planète encore inconnue, où les grandes oreilles du SETI ont permis, une quarantaine d'années plus tôt, de détecter des signaux de vie. Membre de l'expédition qui a été chargée, dans la plus grande discrétion, d'aller à la rencontre de ces populations extraterrestres, il est le seul à être revenu vivant.

Manifestement très éprouvé, physiquement et moralement, Emilio Sandoz souffre d'impressionnantes blessures aux mains, au point de ne plus pouvoir les utiliser sans l'aide de prothèses. De quoi faire de lui une victime, un symbole. Mais, de rares compte-rendus ont laissé entendre que, sur Rakhat, le père Sandoz n'avait pas eu le comportement irréprochable que l'on attend d'un prêtre.

L'image du martyr a volé en éclats quand on a appris que Emilio s'était prostitué, rompant au passage la plupart des voeux faits lors de son ordination, et qu'il avait tué une enfant... A Rome et à la tête de la Compagnie de Jésus, on ne tient pas à juger trop vite le père Sandoz. Car, à part ces informations lapidaires, on ne dispose que de bien peu d'éléments...

On voudrait entendre le témoignage du jésuite avant, éventuellement, de le juger, mais surtout, de le livrer en pâture à une opinion publique que le sujet chauffera forcément à blanc. Mais, Emilio est-il en état de raconter ce qu'il a vécu sur Rakhat ? Pourquoi est-il le seul à être revenu et pourquoi ces "rumeurs" sur son comportement ?

Emilio, prêtre irréprochable ayant rempli diverses missions compliquées dans des régions aussi différentes que le cercle Arctique ou le Soudan, linguiste émérite et polyglotte reconnu, homme bon salué par tous avant son départ, ayant finalement choisi de retourner à Porto-Rico pour venir en aide aux habitants de la Perla, quartier pauvre de l'île San Juan, où il a vu le jour...

Difficile de l'imaginer se livrant à la débauche tarifée dans un bordel extraterrestre. Plus difficile encore de voir en lui un criminel capable de tuer un enfant, même issu d'une race extraterrestre... Alors, appliquant la présomption d'innocence, ou bien la charité chrétienne, plusieurs dignitaires religieux ont décidé de laisser le temps au temps et de le confesser...

A condition qu'il accepte de jouer le jeu... Et ce n'est pas simple. Emilio est dans un tel état qu'il refuse de se livrer. Il est profondément abattu, voire désespéré, peine à dormir, à manger, à s'exprimer, souffre de ses mains, pique des colères violente, semble proche d'être suicidaire... Son transfert de Rome à Naples ne change rien et les autorités ecclésiastiques commencent à s'impatienter.

Mais que cache donc Emilio Sandoz ?

Ces secrets, il va falloir près de 460 pages pour qu'enfin on en découvre l'ampleur. Et, pour cela, on va suivre en parallèle deux trames : le présent, donc les événements de 2059-2060, le retour sur terre difficile d'Emilio Sandoz et les interrogatoires dont il fait l'objet ; et puis les événements passés, depuis les années 2010, lorsqu'il est encore un jeune prêtre passionné de linguistique.

On va ainsi assister à la découverte du signal émanant de Rakhat, ces ondes qui laissent penser que la planète est habitée, à la constitution de l'équipe qui partira à la rencontre de cette civilisation inconnue, à l'élaboration secrète de ce voyage, sous l'égide non pas des agences spatiales ou de l'ONU, mais des Jésuites, le voyage en lui-même et l'arrivée sur cette planète évidemment.

Je n'en dis pas plus sur les faits, juste un mot de cet équipage, dont Emilio sera l'unique survivant. A ses côtés, Jimmy Quinn, jeune homme de très grande taille, qui a découvert par hasard l'existence de Rakhat, alors qu'il travaillait à l'observatoire d'Arecibo, à Porto-Rico ; Sofia Mendez, spécialiste de l'intelligence artificielle qui a rencontre Emilio et Jimmy dans le cadre de son travail.

Sont aussi partants Anne et George Edwards, des amis d'Emilio. Ce sont les doyens de l'expédition. George est un ingénieur, du genre touche-à-tout, qui se passionne pour plein de choses et que l'idée de voyager vers une lointaine planète fascine ; Anne, son épouse, est bien moins convaincue, mais son profil est idéal pour accompagner l'équipage, en tant que médecin, mais aussi anthropologue.

Enfin, puisque c'est la Compagnie de Jésus qui est à l'origine du projet, trois autres prêtres sont du voyage : D.W. Yarbrough, provincial des Jésuites en poste à la Nouvelle-Orléans, le supérieur d'Emilio, Marc Robichaux, un Québécois débonnaire, presque rêveur, le naturaliste de l'expédition, et Alan Pace, Anglais et musicologue, choisi car le message initial capté à Arecibo ressemblait à de la musique...

Au-delà de ces personnalités, toutes liées entre elle avec Emilio Sandoz comme point commun à tous, ce qui est intéressant, c'est la composition : des religieux et des scientifiques. Comme s'il s'agissait d'une des grandes expéditions parties sur les mers aux XVIe et XVIIe siècle, en particulier. Et c'est bien là qu'est l'idée de Mary Doria Russell.

Elle a choisi de transposer ces grandes expéditions de l'époque classique dans le futur et des mers vers l'espace. Voilà aussi pourquoi c'est un Jésuite qui est au centre de cette histoire : linguiste, enseignant et dévoué aux pauvres, il correspond parfaitement aux vocations de l'ordre, définies à sa création par Ignace de Loyola.

Mais, là où le pari de Mary Doria Russell est passionnant, c'est qu'elle va utiliser habilement cette vision ultra-moderne des grandes expéditions pour décaler le point de vue : on n'est plus à l'époque de la Controverse de Valladolid, on ne se dispute plus sans fin pour savoir si les populations que l'on rencontrera auront une âme ou pas, seront des êtres inférieurs ou pas...

Au contraire, on est au XXIe siècle, et il va de soi que ceux que l'expédition sera amenée à rencontrer seront traités en égaux, avec un regard scientifiques et curieux, bien sûr, mais sans l'ambition de conquérir, de convertir, simplement d'étudier et de comprendre. Un premier contact pacifique, et c'est loin d'être un détail pour la suite.

En lisant "le Moineau de Dieu", on pense à "Contact", de Carl Sagan, avec tout un questionnement philosophique fort sur la nature de cet autre que l'on se prépare à rencontrer. On est bien loin de "la Guerre des Mondes" et de l'idée, elle aussi fréquemment traitée, de l'affrontement entre civilisations. Ici, c'est même tout l'inverse. Au moins dans le projet de départ...

Du peu que l'on sait lorsque débute le roman, on comprend que tout ne s'est pas tout à fait passé comme prévu et que cette expédition, préparée avec les meilleures intentions du monde, a tourné au fiasco... Pourquoi ? Là est la question clé, celle que détient Emilio Sandoz, mais qu'il répugne à révéler, comme si elle était l'un des symptômes de son traumatisme...

On le sait, il faut toujours se méfier des apparences. Or, malgré toutes les précautions prises, malgré leur regard de scientifiques et d'érudits, les membres de l'équipage chargé de découvrir la civilisation vivant sur Rakhat, va commettre des erreurs fatales. J'ai écrit "malgré", mais le plus terribles, c'est qu'il faudrait mieux dire : "à cause" de ces précautions.

Les bonnes intentions, l'enfer, on connaît tout ça par coeur...

Et puisqu'on évoque l'enfer, abordons aussi la question de la foi présente dans "le Moineau de Dieu". L'expédition est composée de quatre prêtres et de quatre autre personnages, d'horizons différents, mais tous athées. Pourtant, et logiquement, puisqu'il est au coeur de l'histoire, cette question se concentre sur le personnage d'Emilio.

Sa vocation n'est pas franche, elle est la conséquence de certaines circonstances. Son ordination et son entrée dans la Compagnie de Jésus relèvent encore plus du hasard, presque de l'accident. Lorsqu'on le rencontre, Emilio se définirait certainement comme un agnostique, si on lui demandait sa position.

Emilio est un bel homme, très séduisant (on songe aussitôt à Aramis, un de ses fameux prédécesseurs, au sein de la Compagnie), sur lequel courent bien des rumeurs : on l'imagine mal respectant son voeu de chasteté, on murmure qu'il serait homosexuel, on l'idéalise, on comprend mal son choix d'avoir pris l'habit...

De même, ses origines en font un personnage complexe : il serait issue d'une lignée métissée, il appartient à une famille violente, il serait sans doute devenu un délinquant voire un criminel si on ne l'avait pas sorti de son quartier de la Perla... Déplacé dans des lieux extrêmes et très différents lors de ses premières années au sein des Jésuites, il apprend, découvre des langues et des cultures, s'enrichit.

Une richesse culturelle, mais également spirituelle. Sa foi, embryonnaire quand il est devenu prêtre, croît et embellit depuis. Et, lorsque se présente la possibilité de mener cette expédition vers Rakhat, il en est certain, c'est pour la plus grande gloire de Dieu. "Ad majorem Dei gloriam", la devise de la Compagnie de Jésus...

La vie spirituelle tourmentée d'Emilio Sandoz est un des moteurs du roman. Il passe d'agnostique à prêtre irradié par la foi, poussé par une mission divine. A-t-il le profil d'un martyr ? On se pose la question, et de plus en plus au fil des pages et des chapitres. Sauf qu'on sait que, au mieux, le martyre n'a pas voulu de lui, au pire, il a douté et rejeté l'idée. La vie plus fort que la mort, même la mort pour Dieu.

Enfin, dans la partie présente, celle du retour sur Terre, on assiste au combat intérieur du père Sandoz. Sa foi a été violemment ébranlée, au point de remettre en cause tout ce qu'il est, tout ce qu'il pensait jusque-là, tout ce en quoi il croyait (un imparfait à moduler). Au-delà des blessures physiques et du choc de ce qu'il a vécu, son plus grand traumatisme est peut-être là...

Avec une question que tout le monde s'est certainement un jour posé, que l'on soit croyant, et pas seulement catholique, ou que l'on rejette l'existence d'une transcendance quelle qu'elle soit : si Dieu existe, comment peut-il tolérer l'existence du mal au sein de sa création ? Et comment ne pas se révolter contre lui lorsqu'on doit traverser d'aussi pénibles épreuves ?

Maey Doria Russell ne nous plonge pas directement dans l'esprit de Sandoz, c'est impossible, puisqu'il doit rester le plus longtemps possible impossible à cerner. En revanche, on est le témoin de ce combat très violent qu'il mène contre lui-même. C'est troublant, dérangeant, douloureux... Et, avant même de savoir ce qui a tant bouleversé le prêtre, on partage ses doutes, sa douleur.

Profond, puissant, dur parfois, mais empreint d'un véritable humanisme, malgré les limites de celui-ci, "le Moineau de Dieu" nous amène à réfléchir à la question de l'autre et comment nous l'envisageons. Car, même l'inconnu fait l'objet de stéréotypes et de préjugés. Cette lecture remet énormément de chose en perspective, jusqu'à notre situation propre.

Il y aurait encore énormément à dire, je pense, sur ce roman, ses thèmes, ses personnages, tous très attachants, malgré leurs erreurs, leurs défauts, car ils en ont. Ils ont même quelque chose d'admirable dans leur démarche, aux antipodes, justement, de ces grandes expéditions de l'époque classique qui ont débouché sur tant de drames et dont les conséquences restent encore aujourd'hui très présentes.

Un dernier mot, qui sera un conseil de lecture : en lisant "le Moineau de Dieu", j'ai beaucoup pensé à "Défaite des maîtres et possesseurs", de Vincent Message. Je serais curieux de faire se rencontrer le romancier français et Mary Doria Russell, car ces deux livres ont, pour moi, bien des pistes de réflexion communes ou voisines.

Un dernier mot, sur l'auteure du "Moineau de Dieu". Mary Doria Russell est elle-même une scientifique, paléoanthropologue de formation, et sans doute assez proche du personnage d'Anne Edwardes. Je vous conseille de lire attentivement l'interview qu'elle a donné aux éditions ActuSF et qui se trouve en fin d'ouvrage.

Là encore, plein de pistes de réflexion avant, pourquoi pas, de lire prochainement "Children of God", la suite du "Moineau de Dieu", encore inédite en France, il me semble. Est-ce dans les projets des éditions ActuSF ? Je l'ignore, mais ce serait une bonne idée pour poursuivre le voyage et prolonger les questionnements profonds qu'entraîne cette lecture...

dimanche 13 août 2017

"Nous ne pensons pas à la place des gens. Nous ne faisons que réaliser leurs rêves".

Lorsqu'on parle de littérature islandaise, ce sont les polars, ceux d'Arnaldur Indridason en tête, qui viennent naturellement à l'esprit. Pourtant, l'an passé, un auteur islandais s'est vu décerner un Grand Prix de l'Imaginaire pour un roman de science-fiction, un roman d'anticipation, une dystopie, choisissez le genre qui vous conviendra le mieux. Et non seulement ce roman est remarquable de profondeur, mais il joue aussi avec un humour sarcastique qui confine par moments à l'absurde. Bienvenue dans "LoveStar", d'Andri Snaer Magnason (en grand format aux éditions Zulma et désormais disponible en poche chez J'ai Lu ; traduction de l'incontournable Eric Boury), bienvenue dans un monde où un conglomérat tentaculaire s'occupe de tout avec, comme priorité, votre bonheur, de la naissance à la mort, et même après... Vous le sentez, le petit frisson désagréable qui descend le long de votre colonne vertébrale ?



LoveStar. C'est le nom d'un homme et celui de la société qu'il a fondée. Une société qui, petit à petit, s'est imposée et a su construire un empire sur une idée simple : la technologie sans fil. En connectant tout le monde à distance et en devançant n'importe quel désir, Love Star est devenu un gigantesque monopole qui a pris, mine de rien, le contrôle des vies des Islandais d'abord, puis au-delà.

Au départ, il y a des phénomènes inquiétants : les sternes arctiques, au lieu de migrer vers l'Afrique australe, s'installent sur la Tour Eiffel, rappelant la cage à poules des "Oiseaux", d'Alfred Hitchcock... A Chicago, ce sont des mouches à miel qui déferlent, chassant les habitant et rendant la ville à la nature et la transformant en une immense ruche fabriquant un miel d'une exceptionnelle qualité.

Quant aux papillons monarques, au lieu d'aller passer l'hiver au Mexique, ils prennent la direction de la banquise, couvrant la glace de la couleur rouge orangé de leurs ailes, et modifiant en profondeur l'écosystème, déroutant les malheureux ours polaires, incapables de se chasser puisque se voyant désormais comme le nez au milieu de la figure sur une banquise rouge orangé...

Ces dérèglements, se disent des scientifiques plus malins que les autres, viennent de la saturation de l'atmosphère terrestre en ondes de toutes sortes. Et si on pouvait maîtriser ces ondes, celles qui régissent les désirs, les prises de décision, et appliquer ce principe aux êtres humains ? C'est sur cette idée, et dans la plus grande discrétion, qu'a été fondée LoveStar, à Reykjavik.

Bientôt, grâce à cette technologie très innovante, LoveStar et son mystérieux fondateurs vont permettre à l'humanité de se libérer des appareils, des fils, de la connectique, des ordinateurs, des smartphones et tant d'autres outils désormais obsolètes. Désormais, on interagit directement avec l'esprit des individus, pour son plus grand bonheur.

La minuscule entreprise islandaise, qui a misé sur la discrétion, l'anti-marketing, une communication ultra-maîtrisée mais volontairement profil bas, assurée par le service iSTAR, s'est étendu et est devenu extrêmement puissant. Elle s'est surtout diversifiée, proposant de plus en plus de services sur mesure à toutes et à tous.

Ainsi, avec ReGret, on peut rembobiner la vie d'un enfant qui s'écarte du droit chemin ou ne répond pas aux ambitions de ses parents pour repartir de zéro ; avec LoveMort, la société s'occupe de tout lorsqu'un client décède. Un système de pompe funèbre pas tout à fait classique, puisque le mort est envoyé littéralement au ciel, où il devient une étoile...

Et puis, il y a InLove, un service qui trouve votre âme soeur, "la seule et unique", comme le veut la formule consacrée, grâce à de savants calculs prenant en compte les ondes de chacun et trouvant celles qui s'harmonisent parfaitement... La naissance, l'éducation, la mort, l'amour, toute activité humaine n'est plus qu'un phénomène scientifique entièrement maîtrisé de A jusqu'à Z...

De quoi assurer le bonheur de tous ? Vraiment ? Indridi, jeune homme apparemment sans histoire, n'en est plus aussi certain, quand le service InLove lui apprend que la femme qu'il aime, Sigurdur, va devoir le quitter pour rejoindre "son seul et unique" qui n'est pas lui... Et les sentiments, dans tout ça, n'ont-ils aucune place dans ce monde ?

Et la tendresse ? Bordel ! Hum... Désolé...

Alors que l'empire LoveStar semble avancer à sa vitesse de croisière, imposer sa vision strictement scientifique et contrôler une partie sans cesse croissante de l'humanité, quelques petits couacs se produisent. Tant en externe qu'en interne. Que se passera-t-il si ce modèle parfait est soudainement remis en cause ? Qu'adviendra-t-il de LoveStar, l'entreprise, mais surtout, l'homme ?

Cette société, décrite dans "LoveStar" par Andri Snaer Magnason, fait rapidement penser à celles que décrivirent en leur temps Aldous Huxley ou George Orwell. LoveStar, c'est le meilleur des mondes 3.0, une version ultramoderne du contrôle des esprits. Avec une différence de taille : ce n'est plus un Etat, une idéologie qui exerce ce contrôle, mais une entreprise commerciale...

Précisons que le livre est sorti à l'origine en 2002, et pourtant, il est d'une incroyable actualité. Le modèle LoveStar est à rapprocher de celui d'Amazon, par exemple, avec, en particulier, un travail de fond sur l'image, la communication et les services, assuré de main de maître par iSTAR, afin de se rendre carrément indispensable.

LoveStar possède sa novlangue, fait de ses clients ses premiers relais, y compris comme contrepartie de ses services (vous découvrirez ainsi les aboyeurs ou encore les hébergeurs clandestins, chargés de susciter les besoins, les envies, de façonner les opinions...), espionne allègrement ses clients pour mieux anticiper les réactions, joue sur l'instantanéité que lui procurent les ondes pour tout contrôler.

Oui, ce que décrit Andri Snaer Magnason a de quoi faire froid dans le dos, mais il choisit de recourir à la satire et donc à l'humour (noir et même absurde, particulièrement dans le final du roman) pour mieux dénoncer à la fois la société de consommation, mais surtout ce capitalisme sauvage qui voudrait nous imposer une façon de vivre et de penser, sans avoir l'air d'y toucher...

Un vrai pouvoir de suggestion, et parfois d'auto-suggestion, comme un hypnotiseur qui serait sans cesse en train de vous susurrer à l'oreille "vos paupières sont lourdes... Très lourdes... Vous dormez... Et quand je vais compter jusqu'à trois, vous aurez irrésistiblement envie de recourir aux différents services LoveStar... Même si vous n'avez besoin de rien... Surtout si vous n'avez besoin de rien..."

Le système imaginé par Andri Snaer Magnason n'est pas une entité anonyme, invisible, dont on ne devine pas tous les contours, comme ça peut l'être dans "1984", par exemple. Non, c'est une entreprise qui fait corps avec son créateur, au point de partager avec lui ce pseudonyme si particulier, si léger, si tendre, si rose... Si inoffensif en apparence : LoveStar.

Cet homme est un des personnages à part entière du livre, car c'est son destin qui se joue dans cette histoire. On le découvre très rapidement, dès les premières pages, dès qu'on fait sa rencontre en fait. Et l'on apprend un élément qui va rythmer le livre, d'une certaine manière, car il donne une unité de temps qu'il faudra respecter, à moins d'un hypothétique Deus ex-machina...

LoveStar... C'est un mystère, son identité, sa situation, on va en découvrir des bribes, on va, si ce n'est le cerner, effleurer sa personnalité. Il serait commode de voir en lui un super-méchant, un horrible personnage, un homme exécrable et cruel, avide et fou furieux... Or, il n'est pas le monstre assoiffé de pouvoir et d'argent qu'on pourrait attendre.

A l'inverse, on comprendrait mal que LoveStar soit une espèce de sain laïque. Il faut qu'il ait des défauts, des zones d'ombre, des ambiguïtés... Il faut qu'on sente aussi que sa création peut, tel Frankenstein, prendre le dessus sur lui, le dépasser. On ressent surtout l'usure d'un homme, sa solitude et son isolement, comme s'il était le seul que LoveStar ne pouvait satisfaire...

J'ai parlé de sainteté, et c'est vrai que Andri Snaer Magnason glisse une dimension quasi-religieuse, vous le découvrirez, une sorte de culte de la personnalité d'autant plus bizarre que LoveStar reste un personnage discret et mystérieux... Une image divine idéalisée, une sorte de Christ pantocrator, séparant les justes des damnés dans une espèce de jugement dernier où le client est roi.

Et puis, il y a cette histoire parallèle qui s'installe petit à petit, celle d'Indridi et Sigurdur. La quatrième de couverture (qui se trouve sur le rabat de la première de couverture en ce qui concerne l'édition Zulma, on cherche à nous embrouiller !) évoque des "Roméo et Juliette postmodernes", j'aurais plutôt vu Tristan et Iseult, mais bon...

Dans ce monde contrôlé à distance, où les algorithmes décident de tout, ils sont une anomalie, puisqu'ils ne sont pas, disent les calculs, les seuls et uniques l'un de l'autre... Un accident statistique qu'il va falloir corriger, comme si l'on voulait, une fois pour toutes, effacer toute émotion, toute réaction biologique et naturelle, tout processus humain...

Il y a quelque chose d'un post-humanisme (voire d'un transhumanisme ?) dans la démarche de LoveStar (et, là encore, on peut saluer les qualités d'anticipation du romancier islandais qui a su cerner bien en avance des phénomènes qui ont germé par la suite), dont l'entreprise retire à chaque activité humaine, à chaque étape de la vie ses caractères humains tels qu'on les définit aujourd'hui.

Le fil narratif impliquant Indridi et Sigurdur m'a rappelé, plutôt que des personnages très classiques comme ceux évoqués plus haut, le film de Michel Gondry, "Eternal sunshine of the spotless mind". Certes, Indridi, contrairement au personnage incarné par Jim Carrey, sait qui il poursuit. En revanche, Sigurdur est un peu dans la situation de Kate Winslet, poussée par une force qui dépasse son destin.

InLove a décidé qu'elle devait oublier Indridi, alors Sigurdur s'y plie, malgré elle, mais aussi mue par une certaine curiosité. Il n'empêche que cette histoire d'amour contrarié (et non impossible, toute la nuance est là), devient le moteur du récit et de la seconde moitié du livre, contrechamp à la situation de LoveStar, personnage et entreprise.

"LoveStar" est un roman de SF, c'est indéniable. Andri Snaer Magnason réinvente l'Islande, qu'il nous fait visiter tout en la transformant en une espèce de siège social dont LoveStar disposerait entièrement pour y mener certaines activités complètement démentes et farfelues. Un LoveStarLand, en quelque sorte (et vous verrez que ce nom n'est pas choisi au hasard).

Là encore, l'auteur anticipe l'histoire de son pays. Il pressent la crise de 2008 qui a faillit plonger le pays dans la banqueroute générale. D'une certaine manière, il dénonce aussi, à travers le contrôle qu'impose l'entreprise aux citoyens Islandais, en première ligne, ce qui a été entamé à la fin du XXe siècle sur l'île, ce fichage génétique général qui, sous couvert de science, a dérivé vers des choses bien moins glorieuses.

Mais, ne nous y trompons pas, la spécificité de l'Islande existe, mais ce que raconte "LoveStar" pourrait se passer n'importe où. Se passe même peut-être déjà. Sûrement. La force de la SF et de l'anticipation, c'est de tirer le signal d'alarme, de jouer les lanceurs d'alerte, en espérant qu'il ne soit pas déjà trop tard.

Un dernier mot, j'ai évoqué l'humour, très présent dans le livre, à travers un vrai talent pour le comique de situation. Cela allège bien sûr l'atmosphère, sans pour autant nuire à la gravité du propos. Une sorte de politesse du désespoir... Soulignons aussi une inventivité formidable, un univers très visuel et des scènes qui resteront en mémoire.

Beaucoup de clins d'oeil aussi à la culture populaire, au sens large. Aussi bien les sagas nordiques, les contes plus continentaux (à travers les loups, des loups un peu particuliers, je n'en dis pas plus) et puis des mythes nettement plus modernes, qu'on va imposer avec fermeté (comprenez : vous n'aurez pas le choix). Derrière cet aspect-là, il y a une idée géniale qui m'a fait mourir de rire autour d'un personnage connu dans le monde entier...

Mais, à l'humour, à la créativité, il faut aussi ajouter la poésie. La plume d'Andri Snaer Magnason est légère, fluide et on sent, dans les premières lignes du livre, mais aussi, au fil de l'histoire, à travers certains passages, qu'il aime taquiner la muse. De la douceur au trash, de la folie au désespoir, de l'humour à l'émotion, on est content d'être client de "LoveStar". Mais comme lecteur, uniquement...


On termine avec Andri Snaer Magnason, invité en mai dernier à Epinal pour les Imaginales. Il y a donné un passionnant entretien à Natacha Vas-Deyres. L'occasion d'entendre la langue si particulière qu'est l'Islandais, de saluer Eric Boury, le traducteur phare de l'islandais en France. Et de confirmer ce que je viens de dire sur les dimensions satiriques, humoristiques et poétiques de l'homme...

http://www.actusf.com/spip/Imaginales-2017-Entretien-avec,24764.html