lundi 18 décembre 2017

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais plus d'un millier de livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est franchi, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"Ma gloire se conjugue au passé. / Je suis une vieille dame fripée. / Ménopausée de l’industrie. / Mère d’artistes à l’agonie. / Matrone usée de sportifs. / Je suis éreintée."

Et notre voyage immobile se poursuit... Après des îles aussi différentes que Cuba et Guernesey, après Berlin et son sous-sol, direction l'Amérique pour une dernière escale avant de rentrer à Paris. Et la ville américaine dans laquelle nous allons nous poser est une ville au combien romanesque malgré elle, en raison de son histoire, la plus ancienne, mais surtout la plus récente. "Detroit" est le titre du nouveau roman de Fabien Fernandez (en grand format dans la collection Electrogène des éditions Gulf Stream) et, comme son nom l'indique, sera le cadre de cette histoire, sombre et pourtant non dénuée d'espoir. Plus qu'un cadre, la ville sera un personnage, et cette fois, ce n'est pas un vieux cliché que je ressors régulièrement, non, vous le verrez, Detroit intervient directement en contrepoint des principaux protagonistes. Plongez dans cet univers incroyable, à la démesure de l'Amérique, de sa gloire et de sa décadence, dans cette ville à l'urbanisme qui en impose, même dans cette situation aux allures post-apocalyptiques...



Ethan est un jeune new-yorkais encore tout ébloui d'avoir obtenu ce qui lui paraît être la chose la plus précieuse au monde : une carte de presse. Et, pour entamer du bon pied sa carrière de journaliste, il a choisi de s'éloigner de la Grosse Pomme. C'est à une autre ville américaine qu'il veut consacrer ses premiers reportages : Detroit, Michigan.

Sans jamais y avoir mis les pieds, il semble fasciné par celle qu'on appelle "Motor City". Par son histoire, son essor, sa grandeur industrielle, son aura artistique. Et puis aussi, par sa chute, inexorable, qui ne cesse de s'accentuer, alors qu'à son tour, tout le pays s'apprête à plonger dans la crise provoquée par ces prêts pourris, les subprimes.

Ethan a sa petite idée : enquêter sur la corruption généralisée qui gangrène la ville et a un peu plus précipité sa ruine. Une investigation de longue haleine dont il ne doute pas qu'il tirera un article qui fera date. Et, en attendant d'avoir rassemblé tous les éléments nécessaires, il pourra proposer des articles d'ambiance, des cartes postales pour montrer ce que ce fleuron industriel est devenu...

Le voilà donc immergé dans cette ville extraordinaire, qui n'est pourtant plus que l'ombre de ce qu'elle a été. L'ombre, que dis-je, le fantôme, car Detroit est morte, c'est une évidence. Il partage son temps entre ses deux objectifs : la recherche d'informations remarquables pour dénoncer les responsables de la décrépitude de Detroit et des visites presque touristiques dans ces lieux spéciaux.

Passionné d'urbex, l'exploration urbaine, Ethan se retrouve devant un incroyable terrain de jeu, une espèce de monde figé, gothique et déroutant, des bâtiments splendides et pourtant laissés à l'abandon comme si on les avait fui brusquement, comme si l'humanité en avait été arrachée, une espèce de Pompéi moderne, revisitée par Edgar Poe.

Tyrell est un lycéen de Detroit. Comme plus de 80% des habitants de la ville, il est noir. Il vit avec sa mère, une infirmière qui se démène et ne compte pas ses heures pour gagner de quoi vivre, et n'a jamais connu son père. Passionné de musique, et à Detroit, ce n'est pas ce qui manque, entre la Motown et un mouvement hip-hop de premier ordre, il avance, tant bien que mal.

Tyrell est une espèce de paradoxe vivant : d'un côté, il rejette les gangs, en particulier les deux bandes rivales des Bloods et des Crips, émanations des gangs de Los Angeles, désormais très implantés à Detroit, où ils dont régner violence et trafics en tous genres ; de l'autre, il ne parvient pas à maîtriser la violence qui le ronge, une inextinguible colère qui, lorsqu'elle déferle, fait des ravages.

Voilà pourquoi Tyrell a été viré de quasiment tous les établissements scolaires de la ville. Il sait qu'il n'est pas loin d'abattre sa dernière carte. S'il se faisait virer une nouvelle fois, il se retrouverait certainement en rupture de ban. L'idée lui est insupportable, il ruinerait les efforts de sa mère et la blesserait profondément. Mais, comment contrôler le monstre qui l'habite ?

Pour les mêmes raisons, Tyrell est un solitaire : ses rares amis finissent toujours par s'éloigner de lui. Soit parce qu'ils décident d'intégrer un gang, soit parce que la violence qui bouillonne en Tyrell les effraie. Deux raisons qui sont bien souvent étroitement liées, la colère de l'adolescent se réveillant souvent quand les membres d'un gang approchent d'un de ses amis...

Ethan et Tyrell sont les deux personnages centraux de "Detroit", on les suit à travers des chapitres qui portent leurs prénoms, deux fils dont on se demande s'ils sont parallèles ou s'ils finiront par se croiser. Mais, ils ne sont évidemment pas les seuls personnages forts de ce roman. D'autres apparaissent au gré de leurs parcours respectifs.

L'une d'entre elle, je l'ai déjà évoquée, c'est la mère de Tyrell. Elle occupe un rôle qu'on va qualifier de secondaire si l'on ne considère que la place qu'elle occupe dans le livre. Mais elle est indissociable de son fils. Elle est aussi l'incarnation de ces Américaines et de ces Américains qui doivent, pour vivre tant bien que mal, cumuler les heures ou les jobs.

Elle est celle grâce à qui Tyrell ne part pas définitivement en vrille. Elle est sa bouée de sauvetage, sa référence, celle qu'il ne veut pas décevoir, même si son impulsivité prend toujours le dessus. Face à elle, il redevient souvent un petit garçon, honteux de son comportement, de cette violence qui éclate subitement et lui vaut bien des ennuis.

Mais, sa mère n'est pas que la seule personne que Tyrell aime. Vénère, même. Il y a Sonja, sa petite-amie. La jeune fille qu'il aime, avec qui il se sent bien. Comme lui, elle souffre de la situation de Detroit : sa famille tire le diable par la queue et son avenir est plus qu'incertain... Heureusement, ils s'aiment et Tyrell espère qu'ils s'en sortiront ensemble.

Et puis, il y a l'agent Moore. Jeune femme noire vêtue d'un uniforme de police, patrouillant dans les rues de cette ville qu'elle aime tant et qu'elle ne supporte plus de voir livrée aux gangs et aux criminels. Detroit est l'une des villes les plus violentes des Etats-Unis et le boulot de flic revient grosso modo à vider le lac Michigan avec une écumoire.

Déterminée, sans doute aussi ambitieuse, l'agent Moore est surtout, chose devenue rare, d'une intégrité sans faille. Elle n'a à l'esprit que le bien commun, celui de cette ville dont elle se sent partie prenante. Idéaliste, au contraire de son coéquipier, un vieux de la vieille, blasé et sans espoir d'améliorer les choses, elle croit à la renaissance de la ville.

Sur son chemin, le hasard va placer plusieurs fois Ethan, mais aussi Tyrell. Curieusement, alors qu'elle n'apparaît que comme un personnage secondaire, Moore est pourtant le centre nerveux du roman, celle par qui tout passe, celle qui relie tous les personnages entre eux. Celle qui incarne également l'espoir dans une ville où il peine à percer désormais.

Enfin, dernier personnage et pas des moindres : Detroit. Comme Ethan et Tyrell, Detroit a droit à ses propres chapitres. Elle y prend même la parole, contrairement aux deux garçons. Elle s'adresse à nous, divinité déchue, déesse endormie attendant qu'on veuille bien restaurer sa gloire et qu'elle puisse retrouver son statut.

Detroit observe tout ceux qui vivent sur son territoire. Et donc, nos personnages évoqués ci-dessus. Elle observe et raconte. Se raconte, aussi. Elle fait le lien entre les acteurs de la tragédie dont elle est l'unité de lieu et profite de l'occasion qui lui est donnée pour revenir sur ses années glorieuses, ce qui l'ont faite, ceux qui y sont passés, ceux qui ont contribué à en faire un phare, désormais éteint.

Il y a quelque chose, dans les interventions de Detroit, d'un choeur antique, ce qui renforce l'idée de tragédie. Sa propre tragédie, celle qui la voit dépérir depuis des années, maintenant, depuis que l'industrie automobile a commencé à décliner. Et puis celle dans laquelle Ethan, Tyrell, Moore et les autres vont se retrouver embarqués.

Un choeur au rythme pourtant particulier, comme vous le constaterez en relisant le titre de ce billet. En fait, je ne devrais pas parler de rythme, mais de flow. Detroit, aujourd'hui, est une rappeuse, une slameuse, qui scande ses mots sur un rythme binaire et syncopé, qui raconte ses histoires en héraut moderne, sur un air de hip-hop.

C'est d'ailleurs la tonalité principale de la bande originale très riche qui accompagne le roman. Detroit est une ville musicale, la ville de Stevie Wonder, Diana Ross, de Smokey Robinson, de la Motown et de son inimitable groove, du rock garage qui annoncera le punk, de la techno dont elle est considérée comme un des berceaux.

Et puis, le rap. Dans le sillage d'Eminem, son plus fameux représentant, le rap de Detroit a pris une place particulière dans l'univers hip-hop américain et mondial. Au fil des pages du roman de Fabien Fernandez, vous en découvrirez quelques beaux exemples, majoritaires, même si on croise aussi d'autres styles.

C'est là que je vois que je suis vieux, dépassé... Je me faisais une joie d'écouter Stevie Wonder, Marvin Gaye, Diana Ross avec ou sans les Supremes, les Temptations et tant d'autres noms qui ont fait la renommée de Detroit grâce au label Motown. On entend juste Smokey Robinson... O tempora, o mores, la soul me parle plus que le rap, tant pis pour moi !

Plus sérieusement, Fabien Fernandez signe avec "Detroit" un formidable roman noir, étiqueté Young Adult, autrement dit, un livre destiné aux jeunes adultes et grands adolescents. "Electrogène", la collection à laquelle appartient "Detroit" est destinée à ce public, mais c'est un roman qu'on peut découvrir aisément lorsqu'on a un peu plus de bouteille.

Pour beaucoup, cette lecture sera l'occasion de découvrir un auteur, et un auteur de talent. Décidément, bien des fées se sont penchées sur le berceau de Fabien Fernandez, connu pour son travail d'illustrateur (il est, entre autres, depuis des années responsable de la fresque réalisée pendant les Imaginales), pour ses créations dans le domaine du jeu de rôle et donc, désormais en littérature.

Après deux romans destinés aux jeunes lecteurs, "Coeur sauvage" et "l'Enfant mitrailleuse", Fabien Fernandez passe la vitesse supérieure avec "Detroit", à la construction narrative soignée et à l'intrigue très efficace. Le parallèle déjà fait avec la tragédie à l'antique n'est pas juste un effet, c'est le but recherché : prendre des antihéros et les confronter à leur destin pour les faire grandir, si possible.

Detroit prend alors une dimension très particulière, car on ne sait jamais vraiment si elle est une alliée ou une ennemie, un bienfait ou un piège. Si elle sera bienveillante envers ses habitants ou, au contraire, si elle entreprend de se venger de ceux qui l'ont réduite à l'état de ruines. Qui s'y frotte s'y pique et le danger est bien réel, pour toutes et tous.

Ajoutez à cela ce décor incroyable. J'insiste dessus, mais j'ai retrouvé dans "Detroit" ce qui m'avait déjà frappé à la lecture du roman de Thomas B. Reverdy, "Il était une ville" (désormais disponible en poche chez J'ai Lu). A la suite d'Ethan et de ses sorties urbex, on visite un certain nombre de bâtiments qui continuent à se dresser fièrement alors qu'ils ne sont plus que des coquilles vides.

Je le fais souvent, mais plus que jamais, je vous invite à aller jeter un oeil en cours de lecture sur les lieux traversés par les personnages, en particulier Ethan. Il y a différents sites qui le permettent, en voici un qui propose une série de photos particulièrement impressionnantes de ces lieux désolés qui sont le symbole de la décadence de Detroit, les vestiges de sa grandeur perdue : http://detroiturbex.com/

Outre le roman de Reverdy, remercié en fin d'ouvrage, une autre référence citée dans la postface, m'est venue à l'esprit : Fabien Fernandez évoque Detroit comme David Simon évoque Baltimore dans la série "The Wire" : sans fard, avec un réalisme cru, sans occulter la violence mais sans la magnifier ou la chorégraphier, juste en la considérant comme un ingrédient dont on ne peut se passer.

"Detroit" est un roman noir, oui, mais qui emprunte certains de ses codes au roman post-apocalyptique. Curieusement, à l'exception de l'intervention de Detroit, plus allégorique que fantastique, ce roman n'a rien d'un roman d'imaginaire. Il est au contraire parfaitement ancré dans une réalité concrète : celle de cette ville autrefois glorieuse, aujourd'hui en ruines.

La crise, celle de l'automobile d'abord, et à travers elle, de tout l'American Way of Life, renforcée par un gigantesque scandale de corruption, coïncidant avec une crise plus large, celle d'un système bancaire qui a trop joué les apprentis sorciers, a fait de cette ville ce drôle de désert urbain où la vie continue malgré tout.

En voyant les photos de Detroit, on pense à ces villes fantômes qui fleurissent ici et là, dans la zone sensible autour de Tchernobyl, par exemple... Mais, la différence, et elle est de taille, c'est que la vie continue à Detroit. Il ne s'agit pas d'un gigantesque village de mineurs déserté une fois la ruée vers l'or achevée. Non, on continue d'exister, d'essayer d'exister dans cette ville.

Comme si ce passé grandiloquent avait été "too much" et que, désormais, on se prépare à revenir à plus de mesure, à une nouvelle vie moins folle, plus réaliste, avec sous les yeux les vestiges du passé pour ne pas refaire les mêmes erreurs. Pour recommencer une nouvelle aventure, car, oui, Detroit, aujourd'hui, essaye de renaître de ses cendres.

Et ses habitants seront ses nouveaux pionniers, ceux qui croient en elle, en tout cas, comme Moore. D'autres, au contraire, ne pourront grandir qu'ailleurs, car la déesse Detroit peut aussi dévorer certains de ses enfants, sacrifices nécessaires à la grandeur d'un mythe. Le voilà l'enjeu : qui saura partir à temps ? Et qui restera pour le pire, sans aucune assurance de goûter au meilleur ?

Il est temps d'achever ce billet. C'est en musique qu'on va le faire, évidemment. Avec Eminem, bien sûr, symbole paradoxal de la Detroit d'aujourd'hui, représentant d'une ville en perdition et rappeur au succès gigantesque. Avec un titre qu'on retrouve dans le livre et qui, peut-être, résume le mieux tout ce qui a été évoqué dans ce billet :


vendredi 15 décembre 2017

"La confiance, c'est parfait, mais le contrôle, c'est encore mieux".

Une maxime que l'on découvre dans les dernières lignes de notre roman du jour et qui est une bonne illustration de cette histoire, par la présence conjointe de la confiance et du contrôle. Voici un roman qui a tout pour faire parler interminablement sur les forums de lecteurs, avec des fans et d'autres qui, certainement, vont détester. Il faut dire que la construction narrative de ce roman a de quoi dérouter certains lecteurs, à commencer par les puristes du thriller qui refuseront peut-être de lui donner cette étiquette. Pourtant, "188 mètres sous Berlin", de Magdalena Parys (aux éditions Agullo ; traduction de Margot Carlier et Caroline Raszka), est un roman captivant, atypique, jouant sur des ressorts historiques et politiques très forts. Mais, plutôt qu'un récit classique et linéaire ou une enquête traditionnelle, cette primo-romancière germano-polonaise opte pour une narration bien différente qui donne un relief bien particulier à son histoire. Un billet qui aurait pu s'intituler : "Tu vois, le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent".



En 1981, un groupe de personnes habitant Berlin-Est s'est lancé dans une étonnante aventure : creuser un tunnel pour permettre à Franz, un dignitaire du Parti Communiste, de passer à l'ouest. Autour de Klaus Kreifeld, ils vont prendre de très grands risques pour ne pas éveiller l'attention de la Stasi ou des divers délateurs, afin de réaliser cet extraordinaire ouvrage.

Si l'idée de passer sous le Mur de Berlin n'est pas originale, de nombreux tunnels ont permis depuis la construction de ce mur et du no man's land qui l'accompagnait et jusqu'à sa destruction à de nombreux Est-Allemands de fuir discrètement le régime communiste, ce tunnel-ci est pourtant bien particulier : il n'a en effet servi qu'à la fuite du seul Franz...

Tant d'efforts pour une seule personne, aussi importante soit-elle, cela a de quoi éveiller la curiosité. Mais, par la suite, tous ceux qui ont oeuvré ou ont eu connaissance de ce projet se sont tus. Ils ont gardé pour eux ce lourd secret et ont poursuivi leur existence chacun de leur côté. Jusqu'à la chute du Mur, jusqu'à la chute du régime, et longtemps après la Réunification de l'Allemagne.

Mais, en 1998, Klaus reçoit une bien étrange visite qui réveille ces vieux souvenirs, pourtant profondément enfouis, mais prompts à resurgir. Johannes Foerster, dont l'air jovial ne suffit pas à masquer son côté presque menaçant (sans doute cela tient-il à la présence de son garde du corps), pose un tas de questions à Klaus, pas du tout serein...

Pourquoi cet homme inquiétant vient-il lui parler, à lui, Klaus Kreifeld, de cette époque révolue qu'il voudrait oublier ? Soudain, une peur ancienne se réveille, et ce n'est guère agréable... Une peur qui s'empare de Klaus au point de lui faire oublier son train-train habituel. Lui qui ne sort quasiment jamais de chez lui part pour une mystérieuse visite... Dont il ne reviendra pas vivant...

Apprenant cette mort plus que suspecte, Peter, le benjamin du groupe à avoir travaillé sur le tunnel en 1981, décide de mener son enquête. Pour lui, Klaus a été assassiné, c'est une certitude, et dans ce cas, c'est forcément lié à leur aventure commune, à ce maudit souterrain. Des recherches de longue haleine qui vont le pousser à reprendre contact avec les différents membres du groupe.

Un par un, il va les rencontrer et les interroger. Ou plutôt, non, il va les laisser parler et se contenter de les écouter, chacun lui fournissant les pièces d'un puzzle qu'il va lui falloir assembler pour comprendre. Comprendre ce qui s'est vraiment passé en 1981, mais aussi ce qui a mené à cette folle idée de tunnel et ce qui s'est passé par la suite...

Car, si la R.D.A. n'existe plus, il reste des secrets anciens pour lesquels on est encore prêt à tuer...

En version originale, le roman de Magdalena Parys est sobrement intitulé "Tunel". La version française est donc très enrichie : un lieu, Berlin, et une distance, 188 mètres, qui est bien la longueur du tunnel et non sa profondeur. 188 mètres, une distance à la fois courte et immense, surtout lorsqu'il faut creuser et étayer. Une distance à la fois courte et immense qui sépare deux mondes.

Lorsqu'on se lance dans le roman, on découvre Klaus en 1998, dans une ville de Berlin qui a déjà effacé la majeure partie des traces de sa division. Ce prologue, avec l'arrivée de Foerster et l'émoi que cela provoque, laisse le lecteur un peu désemparé : mais que se passe-t-il ? A quoi vient-on d'assister exactement ?

Et puis, on fait connaissance de Peter, qui veut élucider le mystère de la mort de son ami. Une enquête qui va donc prendre une forme un peu particulière : chaque partie du développement concerne un personnage ayant pris part à l'épisode rocambolesque du tunnel ou aux événements l'entourant.

Plutôt qu'un récit classique qui nous plongerait directement en 1981, ce sont donc des souvenirs qui vont nous être relatés. Chacun des personnages que rencontre Peter, il y a Jürgen, Magda, Roman, Victoria, Thorsten, sans oublier les souvenirs de Klaus, va apporter sa pierre à l'édifice. Chaque témoignage va permettre de reconstituer toute l'histoire, vue sous ses différents angles.

Alors, bien sûr, cela donne une construction chorale assez déroutante, on ne perçoit pas un fil conducteur classique, mais chacun, à sa façon, va contribuer à lever le voile sur toute l'affaire. Une affaire dont aucun n'a vraiment cherché à savoir ce qu'elle cachait à l'époque. C'était bien trop dangereux et tous ne se côtoyaient pas forcément.

Car, bien évidemment, le contexte est tout sauf anodin : même au début des années 1980, la Guerre froide fait rage à Berlin, symbole de la séparation du monde en deux blocs. Côté est, la Stasi surveille chaque citoyen, il est impossible de faire confiance à qui que ce soit, le risque d'être dénoncé est grand, aussi opère-t-on de manière très individuelle.

Cela donne donc une intrigue qui se reconstitue petit à petit, au fil de rebondissements qui sont en fait autant de révélations sur les protagonistes. Bien sûr, il y a le tunnel, il y a cet unique passage qui laisse songeur. Et puis, il y a Franz, le mystérieux exfiltré et tous ceux qui gravitent autour de lui. Dans cette histoire, il y a énormément de secrets...

Peter agit en excavateur du passé, creusant les mémoires pour en faire ressortir les souvenirs et ces secrets qu'on libère enfin. Car on est au XXIe siècle, désormais, il n'y a plus de raison de craindre cette emprise qui pesait sur les Allemands de l'Est, ce danger permanent auquel on s'exposait, et pas seulement lorsqu'on travaillait à la construction d'un tunnel clandestin.

Le contrôle, c'était le passé, désormais, on peut réapprendre à faire confiance. Et Peter a fait partie de l'équipe, il est donc un interlocuteur à qui on peut enfin livrer ce que l'on a si longtemps caché. Désormais, ce sont des femmes et des hommes âgés que l'on rencontre, ils ne sont plus les courageux antihéros qui agirent au péril de leurs vies pour un projet dont ils ignoraient tout.

C'est une nouvelle libération, pour eux, qui ont vieilli dans la peur, essayant de se faire le plus discrets possibles ou cédant sous cette pression énorme. Du coup, la tension qui captive le lecteur est d'un ordre un peu particulier : on cherche nous aussi à comprendre tout ce qui entoure ce fameux tunnel, les liens entre nos narrateurs, le fin mot d'une histoire bien alambiquée.

Alambiquée, certes, mais qui aurait été bien différente si elle avait été racontée de manière linéaire. On aurait sûrement eu une histoire intéressante, un thriller tendu, mais finalement assez classique. Un peu trop proche d'une version Guerre froide de "la Grande évasion". En déstructurant complètement sa narration, en atomisant les points de vue, Magdalena Parys brouille parfaitement les pistes.

Alors, thriller ou pas thriller ? Voilà un sujet qui pourrait faire débat, et assez longuement, je pense. Je le redis, je ne suis pas certains que les puristes du genre adhèrent. On est dans une histoire qui mêle des thèmes assez classiques de thrillers (un événement sous tension, un contexte politique particulier, une pointe d'espionnage, des mensonges et des secrets à la pelle...) et cette construction qui n'est pas habituelle.

Ca fonctionne très bien, d'ailleurs, parce qu'on ne sait pas du tout où l'on va, on ne sait pas du tout à qui faire confiance, puisque l'on a aucun contrôle sur l'histoire. Chaque témoignage apporte de nouveaux éléments, quelques réponses, mais aussi de nouvelles questions. On est dans le récit d'un faisceau de manipulations, c'est franchement bien fichu, même si je reconnais que ça peut dérouter.

Au-delà de l'épisode lui-même, "188 mètres sous Berlin" est aussi un roman qui parle de la Guerre froide, de la division de l'Europe et de cette ville qui pourrait en être le coeur. On pourrait imaginer qu'on se cantonnerait aux deux parties de Berlin, voire à l'Allemagne, et l'on se rend compte qu'on va bien plus loin.

Bien sûr, Magdalena Parys évoque la situation de la capitale des deux Allemagnes à cette période si particulière, la situation de l'Europe et du monde, le décalage entre les deux blocs, mais pas comme on pourrait le croire, sous la forme d'un miroir aux alouettes. Les personnages n'aspirent pas à fuir de l'autre, du bon côté du mur, c'est plus compliqué que cela.

Par ailleurs, on est frappé par l'importance que prend la Pologne dans cette histoire. Magdalena Parys elle-même est née à Gdansk et, en 1984, alors qu'elle est adolescente, elle a déménagé avec sa mère à Berlin-Ouest. Elle fait partie de cette diaspora polonaise qui a rejoint l'Allemagne, que ce soit à l'ouest ou à l'est du mur, malgré les tensions fortes opposant les deux pays depuis la guerre.

On retrouve cet effet d'attraction qui, pendant longtemps, fut centré sur Vienne, avant de se décaler vers Berlin dans la seconde moitié du XXe siècle. Berlin est une ville universitaire qui attire nombre d'étudiants, certains espérant franchir le Rideau de Fer, d'autres, fervents partisans du socialisme, espérant y vivre leur idéal politique.

1981, c'est aussi l'émergence de la résistance polonaise au régime communiste, à travers les mouvements sociaux des chantiers navals de Gdansk et la montée en puissance de Solidarité et de son charismatique leader Lech Walesa. Lorsque ce tunnel est creusé dans le plus grand secret, c'est à un moment charnière. Les premières fissures du bloc communiste...

C'est donc un thriller politique, historique, géographique et même géopolitique que nous propose la romancière en nous emmenant (brièvement, car l'essentiel de l'histoire ne se passe pas sous terre) sous Berlin. Les enjeux sont grands, reste à les cerner : touchent-ils à la situation en général, et donc à la Guerre froide, ou bien sont-ils d'un tout autre genre, au chaud au coeur du chaos ?

Un dernier mot, qui vous paraîtra peut-être anecdotique, mais qui ne l'est pas tant que ça, lorsqu'on est un peu attentif : Klaus était fan d'Elvis Presley et aimait travailler en musique. Une partie du récit est donc rythmée par la voix du King et par un certain nombre de ses chansons. Simple ambiance sonore, me direz-vous.

Certes, mais lorsqu'on regarde les titres qui sont cités, on peut se dire que Magdalena Parys s'est bien amusée à les choisir. En effet, les textes de ces chansons font curieusement écho à la situation des personnages, que ce soit leur travail de tunneliers, leurs situation périlleuse, etc. Et le plus bel exemple, je trouve, est un titre qui colle parfaitement à l'ambiance du roman :


jeudi 14 décembre 2017

"Eh bien, si on en croit les histoires, il n'y a pas de meilleur endroit que Guernesey pour rencontrer le diable".

Guernesey... Comme souvent, au moment du choix d'une lecture, un mot fait "tilt", un nom de personnage, de lieu, quelque chose qui dépayse, emmène en voyage, sort du morne quotidien... Et, pour cette fois, ça a été Guernesey, l'île anglo-normande sur laquelle s'exila Victor Hugo. Bon, notre livre du jour n'a pas de rapport avec l'écrivain français banni par Napoléon III, mais il vous permettra sans doute de découvrir une île pleine de richesses et de beauté, en plus d'une intrigue palpitante. "La Griffe du Diable", de Lara Dearman (en grand format dans la collection La Bête Noire des éditions Robert Laffont ; traduction de Stéphanie Leigniel et Dominique Haas), est un thriller qui lorgne beaucoup vers les techniques classiques du polar à l'anglaise et qui joue parfaitement avec le cadre dans lequel il s'est installé, l'histoire de Guernesey, sa culture, son folklore... Malgré un ou deux bémols sur lesquels nous reviendrons, un très bon moment de lecture qui donne bien envie d'aller se balader à la découverte de Guernesey et de ses côtes.



Native de Guernesey, Jennifer Dorey a quitté l'île pour gagner Londres afin d'y devenir journaliste. Ambitieuse et compétente, elle commençait à faire son trou quand deux événements sont venus changer la donne : la mort de son père, un pêcheur qui, comme tant d'autres habitants de Guernesey, a disparu en mer, et un reportage qui a failli très, très mal tourner pour la jeune femme.

Alors, elle a décidé de lever le pied, de quitter la capitale et de s'y faire oublier. La peur ressentie a réveillé en elle des souvenirs de jeunesse bien peu agréables et elle recommence à faire des crises de panique très impressionnantes. Pour effacer ce traumatisme, elle est rentrée à Guernesey, auprès de sa mère, a pris un poste dans le quotidien local et a décidé de profiter de l'existence.

Si elle a vite retrouvé ses habitudes insulaires au sein d'une communauté paisible, professionnellement, il faut bien le dire, elle s'ennuie un peu. Les tâches que lui confie son irascible patron n'ont rien de très passionnant et Jenny aimerait pouvoir enquêter sur autre chose que les fêtes locales ou les accidents du quotidien...

Les sujets ne manquent pas : entre les entreprises qui utilisent les banques de l'île pour contourner les systèmes fiscaux ou ce mouvement souverainiste mené par le député Tostevin, un populiste de la plus belle eau qui veut rendre "Guernesey aux Guernesiais", selon son slogan, Jenny aimerait bien mettre son grain de sel. Mais, on ne lui laisse pas les coudées franches.

En attendant, elle accompagne sa mère jusqu'aux ruines du château du Valle, un site millénaire au nord de Guernesey, où doit se dérouler, en ce début de mois de novembre, un feu d'artifice. Tout se passe bien, le temps est clair et clément, la foule joyeuse, quand soudain, Jenny croit entendre des hurlements provenant d'une plage en contrebas.



Sûre d'elle, persuadée de ce qu'elle a entendu malgré le brouhaha ambiant, Jennifer descend sur la plage et y découvre une jeune femme en larmes, sous le choc. A ses pieds, un autre corps, celui d'une jeune femme. Un cadavre, désormais, sur lequel la promeneuse est tombée, dans tous les sens du terme... Triste épilogue pour cette soirée de fête...

Tout semble indiquer que le corps s'est échoué là, au gré des courants. Une noyade, accidentelle ou conséquence d'un suicide, pratique hélas très répandue sur l'île, voilà la conclusion de la rapide enquête menée sous la conduite de l'inspecteur-chef Michael Gilbert. Un flic désabusé, qui pleure sa fille morte alors qu'elle était adolescente, peu respecté par ses hommes...

A Guernesey, la tâche de chef de la police n'est pas, et de loin, la plus ardue qui soit. L'île n'est pas connue pour être un nid de délinquance et les affaires défrayant la chronique sont rares. La morte de la plage de Bordeaux Bay n'en fait manifestement pas partie, aucun indice qu'il s'agisse d'un crime. Affaire classée.

Mais, Jenny, elle, n'envisage pas du tout les choses de la même façon. Contre l'avis de son chef, qui ne comprend décidément rien à rien, elle décide de mener sa propre enquête pour comprendre ce qui a mené la jeune victime sur cette plage. Son abnégation va lui permettre de mettre au jour une affaire extraordinaire, effrayante. Dangereuse...

Je fais ici le choix de ne pas en dire plus sur la nature des découvertes de Jenny, et donc sur l'intrigue de "la Griffe du Diable", parce qu'il me semble que le lecteur éventuellement intéressé doit rester dans l'obscurité avant de se lancer. Et suivre pas à pas le travail plein d'entêtement de la journaliste, curieuse, intuitive, mais aussi impulsive, un peu trop.

Guernesey, c'est un peu plus de 63 km² de superficie pour 63 000 habitants au dernier recensement. Ca paraît grand, comme ça, plus grand que St. Mary Mead, Midsomer ou Carsely, mais comme le fait remarquer un personnage de "la Griffe du Diable", si tous les habitants ne se connaissent pas forcément, ils sont tous des familiers.

Oui, une île, c'est fini, pardon d'enfoncer les portes ouvertes, mais, à l'image des coins de campagne anglaise qu'affectionnent les auteurs et scénaristes de polars Outre-Manche, Guernesey est un territoire restreint et un terrain de jeu idéal pour y développer des histoires répondant à ce genre très prisé des lecteurs, comme des spectateurs.

Et l'on retrouve des codes du polar à l'anglaise chez Lara Dearman, même si elle propose globalement un roman qu'on rattachera plutôt au thriller. Une question de modernité, peut-être, même si, comme dans les enquêtes de Miss Marple, Barnaby ou Agatha Raisin, pour reprendre nos exemples, on arpente le coin dans sa totalité au gré des investigations.

Guernesey n'est en effet pas un simple décor, l'île participe toute entière à l'histoire, par sa géographie, ses lieux marquants, son littoral que l'on découvre et qui vaut vraiment le coup d'oeil, mais aussi sa culture, son folklore... Autant d'éléments très classiques du polar à l'anglaise que Lara Dearman exploite elle aussi.

Et que le lecteur, pour qui Guernesey est d'abord synonyme de paradis fiscal et d'exil hugolien, apprend à découvrir. Avec, en particulier, cette présence du diable, qui est évoquée à plusieurs reprises (en plus de la citation en titre de ce billet). Quant à la Griffe du Diable proprement dite, c'est effectivement un lieu, un rocher qui affleure et possède une histoire bien particulière.

Cette dimension permet à la romancière d'instiller du mystère dans son histoire : qui dit légendes, dit superstitions, et l'évocation du diable est probablement l'une des plus efficaces. Sans trop flirter avec le fantastique, cette dimension est loin d'être anodine, tout comme, d'ailleurs, l'histoire de Guernesey, mais n'en disons pas plus.

Mais "la Griffe du Diable" repose aussi sur deux personnages très différents et qui ont pourtant un point commun très fort : leur faiblesse. Ca peut sembler paradoxal, ainsi présenté, mais c'est aussi une manière de dire que Jenny, la journaliste, et Michael, le policier, n'ont rien de ces enquêteurs sans peur et sans reproche qu'on croise souvent.

Jenny a tout pour faire une excellente journaliste. Je crois qu'elle va bientôt prendre chair dans une série télévisée et ça ne me surprend pas, en lisant le roman de Lara Dearman, je pensais à une autre héroïne de roman transposée sur le petit écran, la Suédoise Annika Bengtzon. Même ténacité, même intuition. Même capacité à se mettre dans les ennuis jusqu'au cou, aussi.

Mais, il y a ce passé dont elle ne se défait pas, ce traumatisme ancien que ses récents déboires londoniens ont réveillé. Ca la fragilise, provoque des crises qui ne préviennent pas et sont susceptibles de la mettre en danger en temps normal. Alors, ce n'est pas l'idéal pour se lancer dans des aventures pouvant se révéler dangereuse.

Michael, pour sa part, n'a rien du flic charismatique et ultra-efficace, ni de son exact contraire, le ballot maladroit qu'on moque pour son absolu manque d'intuition. C'est un solitaire, par la force des choses, parce que le destin en a décidé pour lui. Et c'est un homme usé, désabusé, qui s'accommode fort bien de cette fonction quasi honorifique qu'il occupe.

Un des enjeux de ce roman, c'est la relation entre ces deux personnages. Hyper classique, me direz-vous, sauf qu'on ne peut pas savoir tout de suite quelle réaction, presque au sens chimique du terme, va se produire. On les imagine si différents, l'une tout feu tout flamme, l'autre éteint, coquille vidée de toute substance, qu'on ne sait s'ils se lieront ou s'affronteront... Ou s'il se produira autre chose.

J'ai évoqué en ouverture un ou deux bémols, je vais y venir. Le premier concerne un personnage qu'on rencontre dans les premières pages du livre. Dans le deuxième chapitre, en fait. On l'y voit faisant une découverte, à la fois intrigante, et symbolique. Et puis... plus rien. On s'attend à le voir jouer un rôle, peut-être secondaire, mais non négligeable, à voir cet indice s'avérer crucial, et en fait, non.

L'autre bémol concerne la montée de la tension très bien agencée par Lara Dearman. Elle réussit, comme dans tout bon polar à l'anglaise, à faire entrer dans la danse plusieurs personnages qui cadre parfaitement avec l'image qu'on peut se faire du coupable. Ils ont tous des aspects qui collent avec ce que l'on sait, ils sont de parfaits suspects...

Et comme on est sous tension, on psychote un peu, on devient parano, à l'image de Jenny, et on commence à soupçonner tout le monde. Et même certains personnages qui ne semblent pas coller avec les informations dont nous disposons. Bref, la tension monte, l'étau se resserre, on se dit que Jenny se rapproche du véritable coupable et qu'elle est donc en danger...

Jusque-là, tout va bien, c'est vraiment bien fichu, ça fonctionne, chaque nouvel élément que Jenny trouve renforce les questions qu'on se pose, alimente la tension et les soupçons, brouillent les pistes et inquiète encore un peu plus. Derrière lequel de ces personnages, qui prennent une allure franchement flippante du fait du contexte, se cache le tueur ?

J'aime beaucoup cette manière de faire, c'est très efficace, très captivant. Mais, Lara Dearman a choisi de donner des éléments supplémentaires au lecteur que les personnages, Jenny et Michael en tête, n'ont pas. Or, avec ces informations, on finit par deviner un peu trop tôt l'identité du coupable, ce qui brise l'effet escompté.

En fait, c'est un peu comme si la romancière était restée au milieu du gué, incapable de choisir entre deux modes narratifs pour aller au bout de son histoire. D'ailleurs, c'est un peu la même réflexion concernant Matt et son indice. Dans les deux cas, cela ne remet pas en cause l'intérêt de son intrigue, ni sa conclusion, d'ailleurs, mais je suis sorti un poil frustré parce que j'aurais voulu être surpris.

Oh je chipote, c'est un thriller qui reste efficace et passionnant, qui ouvre sans doute ce qui va devenir une série, avec des personnages qu'on a envie de voir évoluer, de voir confrontés à leurs faiblesses et leurs défauts, mais également gagner en confiance. Jenny et Michael sont à un tournant de leur existence, situation révélée par cette affaire. Ce qui suivra aura des airs de nouveau départ.

Et puis, ce roman, c'est aussi un cadre, Guernesey, île sur laquelle on a envie de revenir, car elle a encore pas mal de secrets et de trésors à nous révéler. Peut-être même, à travers les arrière-plans, comme la montée du souverainisme ou les tensions autour des quartiers d'affaires, a-t-on déjà planté quelques graines qui vont germer.

On découvre cette île fascinante, d'une beauté sauvage où se rejoignent les traditions très anciennes, liées aux légendes, mais aussi à la pratique de la pêche, qui fut longtemps la pratique majeure de ses habitants, et la modernité de ces nouvelles activités liées à la finance mondiale. Dès les premières pages, en suivant Jenny, on passe d'un monde à l'autre.

Indirectement, on en apprend sur cette île, sur son histoire contemporaine, je ne développe pas, car ce serait en dire un peu trop, mais tout cela se mêle adroitement pour nourrir l'intrigue, tout en permettant au lecteur de faire son petit road-trip depuis Le Valle et la presqu'île de Rousse, au nord, jusqu'à Torteval, au sud, en passant par Saint-Pierre-Port, la capitale, ou Saint-André, seule paroisse sans accès à la mer...

On découvre aussi ces sites qui, comme dans toutes les îles britanniques, et ailleurs, évidemment, ont suscité, au fil du temps, des questions, des hypothèses et des légendes, à l'image de la Griffe du Diable, cette pierre qui donne son nom au livre, ou encore ce site mystérieux qu'on appelle la Table des Pions, ou le Cercle des Fées...


Je suis un peu sorti du strict cadre du thriller, c'est vrai, mais c'est un des aspects passionnants de ce livre que tout ce folklore (et je n'emploie pas ce mot au sens péjoratif, au contraire) et la dimension historique d'une île qui a longtemps été considérée comme un point stratégique entre Angleterre et France.

L'occasion, en conclusion de ce billet, d'un conseil lecture : dans "la Griffe du Diable", Lara Dearman évoque le livre de Sir Edgar MacCulloch, "Guernsey Folk-Lore", qui reste une référence en la matière, bien que datant du début du XXe siècle. Un ouvrage que l'on peut désormais facilement consulter, puisqu'il a été numérisé dans le cadre du projet Gutenberg.


lundi 4 décembre 2017

"Je suis une orpheline pestiférée, une vieille fille dissidente, une folle incompréhensible qui écrit des poèmes à lire en avion".

Dans le genre autoportrait, on a connu plus indulgent, mais il faut dire que la narratrice de notre roman du jour, Cleo, a plutôt bien perçu sa situation. C'est d'ailleurs un des grands thèmes de ce roman : la solitude, avec son corollaire, l'impression d'être une étrangère partout, y compris sur sa terre natale, y compris au milieu de ses compatriotes... Direction Cuba, où le régime castriste, vieillissant, se rigidifie encore, pour "Un dimanche de révolution", de Wendy Guerra (en grand format aux éditions Buchet-Chastel ; traduction de Marianne Millon). Portrait d'une jeune femme perdue, prise dans l'étau d'une dictature qui veut conserver tout contrôle sur ses concitoyens, ce roman, où l'amour et la peur ne cesse de se côtoyer, est aussi une quête. Celle d'origines inattendues et d'une vérité insoupçonnée qui explique bien des choses. Et l'impossibilité de trouver la paix et le bonheur quand on se retrouve coincé dans un "nulle part" qui n'a rien d'onirique...



Cleo peine à remonter la pente un an après la mort de ses parents dans un spectaculaire accident de la route. Elle y a survécu, miraculeusement, et en ressent une très grande culpabilité, mais aussi une grande colère. Pour elle, aucun doute, on a éliminé ses parents, et en particulier son père, qui savaient un certain nombre de choses embarrassantes.

Cleo vit à la Havane et sait que, dans un pays totalitaire comme Cuba, les disgrâces peuvent se produire brusquement et avoir des conséquences fatales... Depuis un an, elle est sous la surveillance attentive du pouvoir qui lui envoie régulièrement des "segurosos", les agents de la sûreté de l'Etat, qui la questionnent, fouillent et fouillent encore sa maison, à la recherche de quoi ? Elle l'ignore...

Entre son deuil, insurmontable, cette pression policière, permanente, et la solitude dans laquelle elle a choisi de s'enfermer (à l'exception de Márgara, qui était déjà au service de ses parents et continue à entretenir une maison quasiment à l'abandon), Cleo sombre dans un dépression que la beauté de l'île de Cuba et des plages de Varadero ne suffisent plus à combattre.

C'est dans l'écriture que Cleo a trouvé un expédient. Après la mort de ses parents, elle a composé un certain nombre de poèmes qu'elle a regroupés dans un recueil intitulé "Avant le suicide", tellement révélateur de l'état d'esprit dans lequel elle se trouve... Un ouvrage qu'elle a envoyé hors de Cuba, puisque, dans son propre pays, elle est quasiment certaine de ne pouvoir être éditée ou lue.

Ce simple geste va avoir des conséquences inattendues : à Barcelone, ces textes vont trouver un bel écho. On lui annonce une publication, un prix, confortablement doté, on lui propose une tournée promotionnelle à travers l'Espagne... Mais rien n'est simple quand on est Cubaine et qu'on a le malheur d'être dans le collimateur.

Le succès à l'étranger est perçu sur l'île comme une forme de dissidence, comme une nouvelle agression envers le pouvoir, peu importe que les poèmes de Cleo n'aient rien de politique. Là encore, elle ne trouve pas sa place dans un milieu culturel cubain sclérosé, figé dans le passé, aussi déprimant que le reste de son existence.

Pourrait-elle quitter Cuba ? Entamer une nouvelle vie ailleurs ? Cela lui semble impossible, elle se sent profondément cubaine, elle appartient à cette île corps et âme, déplorant ce que les hommes en ont fait, écrasant sa beauté, son hospitalité, sa joie de vivre sous une poigne de fer qui refuse encore et toujours de se desserrer.

En outre, lorsqu'elle se rend à l'étranger et qu'elle retrouve des exilés, elle ressent leur méfiance (et ce n'est pas une impression) : on voit en elle une infiltrée dépêchée par le pouvoir pour les espionner. A Cuba comme ailleurs, elle n'est pas ce qu'elle souhaiterait être par-dessus tout : une jeune Cubaine, aimant son pays, sa terre.

Le deuxième événement qui va bouleverser la vie de Cleo, c'est l'arrivée chez elle d'une star hollywoodienne. Le monde entier connaît le visage de Gerónimo, voit ses films, sait qu'il a obtenu plusieurs récompenses prestigieuses, dont un Oscar. Et c'est chez elle qu'il vient frapper à sa porte, alors qu'il travaille sur un projet de film évoquant l'histoire de Cuba.

Cleo pourrait être surprise, mais à Cuba, tout est possible, ou presque. Une fois, c'est Sting qui vient passer une soirée chez elle, alors pourquoi pas Gerónimo ? Pour se déplacer librement à Cuba, mieux vaut être une star internationale qu'une citoyenne sans histoire... Et pourtant, ce que va lui révéler l'acteur va la laisser sans voix...

Le résumé est un peu décousu, pardonnez-moi, mais il n'est pas évident de raconter l'histoire de Cleo. D'abord, parce qu'on plonge tête la première dans son désarroi, dans sa dépression. La jeune femme est complètement perdue, incapable de trouver sa place, à Cuba ou ailleurs, parmi ses compatriotes comme parmi le reste du monde.

C'est l'aspect le plus troublant de cette histoire : ce paradoxe terrible entre l'attachement sincère de Cleo pour l'île de Cuba, où elle est née, où elle a grandi, où elle a aimé vivre, passionnément, jusqu'à ce que tout perde de ses couleurs, s'effrite, se fane, et son impression d'être traitée comme une étrangère...

Cuba n'a plus rien d'une carte postale pour touristes en quête d'une destination ensoleillée, c'est une nasse. Une nasse qui se resserre un peu plus sur elle chaque jour, au rythme des perquisitions, celles qu'on fait en sa présence, et les autres, lorsqu'elle n'est pas là et qu'elle repère à quelques petits signes habilement laissés en évidence pour lui rappeler qu'on la tient à l'oeil.

Ennemie de l'intérieur pour les siens, complice et instrument du pouvoir pour ceux qui attendent la chute du régime castriste (précisons que les cercles que fréquente Cleo ne sont pas des anticommunistes primaires, mais des déçus de la révolution qui se sentent trahis), elle est coincée dans une zone grise, comme rejetée par tous.

Perdue depuis la mort de ses parents, elle ne trouve rien à quoi se raccrocher, si ce n'est cette maison, vaste, imposante, mais qui est aussi la matérialisation de son malheur, et la fidélité de la si discrète Márgara. Elle étouffe dans cette identité cubaine que tout le monde nie, sauf elle, dans cette vie marquée du sceau de l'injustice.

Et là, subitement, un inconnu très connue, une star qui paraît tombée du ciel sur le pas de sa porte vient balayer ses dernières et rarissimes certitudes. En quelques mots, il remet tout en cause, tout ce à quoi Cleo n'a cessé de s'accrocher, et plus encore depuis la mort brutale de ses parents. Soudain, elle n'a plus rien... Ou plutôt si : une raison de vivre.

Difficile de savoir si cette quête sera suffisante, mais découvrir la vérité, avoir la certitude que ce que Gerónimo lui annonce est bien vrai, aura sans doute le mérite de remettre les idées de Cleo dans l'ordre, de lui permettre de regarder sa situation autrement... Mais aussi de saisir pourquoi le régime la soumet à une telle surveillance, aussi assidue que muette...

Oui, il n'y a pas de fin en soi, ces révélations sont sans doute aussi un nouveau poids à porter, l'annonce de nouveaux ennuis. Et de nouvelles perspectives. La rencontre avec Gerónimo est un tournant, une espèce de renaissance. Cleo est quelqu'un d'autre, désormais, et cela la libère, sur tous les plans.

Cette nouvelle vie (on devrait y mettre des guillemets, car c'est avant tout une question de point de vue, d'angle) sera aussi marquée par l'amour. Du début du roman, empreint de désespoir et sans issue apparente (comme nous le rappelle le titre du livre de Cleo), on passe à une seconde partie nettement plus sensuelle, torride et provocante.

L'amour surgit dans cette histoire qui en manquait singulièrement jusque-là. Enfin, Cleo a quelqu'un à qui s'accrocher, quelqu'un qui pourrait la sortir de la nasse. Grâce à lui, elle comprend que c'est en regardant vers le passé qu'elle pourra construire un avenir qui pourrait être plus heureux. Grâce à lui, elle comprend qu'elle pourrait enfin rompre les amarres qui l'entravaient...

Mais Cleo n'a pas perdu toute naïveté, et sa nouvelle réalité pourrait bien ne pas être la libération attendue. Sa rencontre avec Gerónimo n'est pas une carte "Vous êtes libérée de prison", comme au Monopoly. Non, les choses sont toujours plus compliquées et la jeune femme n'est certainement pas au bout de ses peines.

"Un dimanche de révolution" n'est pas un roman autobiographique ou une autofiction, mais Wendy Guerra s'inspire beaucoup d'elle-même, de son propre parcours, celui de citoyenne cubaine et celui d'écrivaine et poétesse, pour composer le personnage de Cleo. Cela explique sans doute aussi la virulence du regard critique qu'elle porte sur Cuba et sur le régime castriste.

Loin de la détente internationale affichée depuis quelques années, maintenant, on découvre au contraire un pouvoir qui se replie encore un peu plus sur lui-même jusqu'à la caricature d'un régime à la "1984". On ressent, dans "Un dimanche de révolution", ce climat de fin de règne, pesant, dangereux, inquiétant.

J'ai évoqué le côté carte postale d'une île qui reste une destination touristique prisée, mais Wendy Guerra met en évidence ce contraste saisissant entre les images sorties des brochures des agences de voyage et le quotidien d'un pays et d'une population usée jusqu'à la corde par tout cela. Ce n'est pas seulement la pression autoritaire ou sécuritaire, mais une érosion.

A travers Cleo et l'attachement passionné de celle-ci pour son île, à travers son constat désabusé et ses observations pleines de colère mais aussi de fatalisme, Wendy Guerra donne sa vision de son pays natal, qui a tant d'atouts, qui pourrait être un paradis sur terre et qui, depuis bien avant l'actuelle dictature, d'ailleurs, voit son peuple supporter des régimes absurdes et destructeurs.

On retrouve aussi chez l'auteure et son personnage cette douloureuse sensation de ne pouvoir être une Cubaine affirmée et fière de l'être, de se sentir une étrangère partout, sur cette île qu'elle aime et ailleurs, suscitant partout la méfiance et le rejet. Ca en devient presque schizophrénique, cette position vis-à-vis de Cuba, que la dimension fictionnelle de son histoire vient encore renforcer.

J'ai été troublé par ce regard sur Cuba, bien loin des visions idéalistes et des imageries révolutionnaires. Pas parce que cela met à mal une quelconque vision personnelle, mais parce que j'ai retrouvé dans ce roman des éléments évoqués par ailleurs, lors de rencontres avec un autre romancier cubain, Yoss.

Des éléments qui tiennent à la difficulté de mener une carrière littéraire à Cuba, entre censure et risques d'emprisonnement. Mais, pas uniquement. C'est surtout la fin d' "Un dimanche de révolution" qui m'a troublé, car j'y ai vu une des craintes, peut-être la plus grande, évoquée par cet auteur de science-fiction lors d'une de ses venues aux Imaginales... Je n'en dis pas plus.

Et puis, dans les aspects qui rapprochent Wendy Guerra de son personnage, il y a la tutelle de Gabo, Gabriel Garcia Marquez. Wendy Guerra a suivi pendant des années les ateliers d'écriture qu'animait le prix Nobel 1982, il n'est donc pas surprenant de le retrouver dans son roman. Comme une espèce de caméo, un hommage sincère et émouvant à un inspirateur.

Wendy Guerra, comme Cleo, a d'abord publié de la poésie, et cette poésie est très présente dans le roman, dans le cours du récit, mais surtout en fin d'ouvrage, avec la possibilité de lire les fameux textes qui ont valu à Cleo d'être découverte à l'étranger et, qui sait, d'envisager une carrière littéraire hors de Cuba (où les livres de Wendy Guerra sont quasiment tous interdits).

Enfin, il y a l'actualité, les événements historiques, le rapprochement avec les Etats-Unis, une détente, pour employer un vocable très "Guerre froide", que viennent hélas démentir les situations décrites par la romancière. Bien sûr, depuis qu'elle a écrit son livre, il y a eu la mort de Fidel et l'avènement de Trump, ce qui change la donne.

Mais, ce que dénonce Wendy Guerra, c'est bien un totalitarisme qui s'est sclérosé au fil des ans, qui n'a pas su se renouveler, qui s'est cantonné à ses lideres maximos, Fidel et Raul, désormais sur le devant de la scène, sans plus se soucier du pays. La Révolution avant tout le reste, et peu importe les conséquences. Et demain, le déluge...

Ce roman, versant contemporain de l'histoire racontée par Frédéric Couderc dans "Le jour se lève et ce n'est pas le tien" (désormais disponible en poche), est porté par un magnifique personnage, celui de Cleo, déchiré, instable, écorchée, tiraillée entre son profond amour pour Cuba et ses racines et cette absence de liberté qui la pousse au désespoir.

Mais ne vous y fiez pas, c'est un personnage d'une très grande force, elle l'irradie, même. Et il en faut pour affronter tant d'obstacles, y compris ceux à venir, ceux qui arriveront après la fin du roman. Je dis souvent dans ces billets que je serais curieux de retrouver les personnages des romans que j'évoque sur le blog dans quelques années pour voir où ils en seront, et c'est encore le cas.

Parce que nous laissons Cleo à la croisée des chemins, avec des choix à faire, avec un avenir qu'il faudra construire, en attendant de voir ce qu'il adviendra de Cuba... Parce que ce qu'elle vivait jusque-là de manière diffuse, incertaine, comme une sensation, prend soudainement une forme nettement plus tangible...

Mais, je ne voudrais pas laisser Cleo sans évoquer un personnage secondaire tout aussi fort, celui de Márgara, peut-être le personnage le plus romanesque de ce roman. La discrète mais indispensable Márgara, qu'on découvre au fil du roman. Il y a chez elle un courage inébranlable qui a de quoi impressionner le lecteur, une détermination sans faille.

mercredi 29 novembre 2017

"On devient rapidement vieux et de façon irrémédiable encore. On s'en aperçoit à la manière qu'on a prise d'aimer son malheur malgré soi" (Louis-Ferdinand Céline).

On pourrait discuter le choix de ce titre, j'en conviens volontiers. On pourrait arguer que choisir une citation de l'auteur permettrait de se faire une idée de son style. Ce à quoi je répondrais que la phrase de Céline, extraite du "Voyage au bout de la nuit", est citée dans notre roman du jour, dans une de ses scènes les plus marquantes, et c'est la réaction des personnages lorsqu'il l'entendent qui m'a incité à faire ce choix. Et, finalement, elle est assez juste et assez cruelle, mais montre bien aussi l'état d'esprit de ces jeunes gens. "Fief" (disponible en grand format aux éditions du Seuil) est le premier roman de David Lopez, romancier né au milieu des années 1980, et c'est la chronique d'une bande de jeunes adultes qui refusent de quitter l'enfance, faute d'un horizon disponible. Ce roman, c'est une plongée dans le spleen d'une génération en perdition, mais qui ne fait pas grand-chose pour inverser la tendance. Un roman très contemporain, servi par une écriture vive, fidèle à la façon de parler haute en couleur de ces garçons, membres d'une génération "sexe, drogues douces et hip-hop" cimentée par une amitié profonde et le même désenchantement...



Il y a Jonas, Ixe, Poto, Sucré, Miskine, Habib, Lahuiss et quelques autres. Ce sont tous de jeunes hommes qui sont nés et ont grandi dans un des lotissements qui a permis à une ville moyenne, pas vraiment en zone rurale, mais assez éloignée du grand centre urbain le plus proche. De toute leur vie, ils n'ont guère connu que ce coin-là, ces quelques rues, pâtés de maison. C'est leur fief.

Si je voulais être méchant, je dirais que ce sont de sympathiques branleurs. De quoi vivent-ils ? On n'en sait rien, mais ça glande fort dans ce groupe. On s'occupe comme on peut, les parties de foot, des jeux de cartes, qui occasionnent quelques soirées bien délirantes, quelques sorties, parfois hors de leur zone favorite, mais, les rares fois où on les laisse participer, ils sentent vite qu'ils ne sont pas à leur place.

Et puis, pour passer le temps, il y a aussi la fumette, et même un peu de culture, en tout cas, un premier plant a été mis en terre dans le jardins d'un des potes, l'alcool, le rap... Une dolce vita qui ne respire pourtant pas franchement la joie de vivre : oh, bien sûr, ensemble, ils s'éclatent, ils se marrent bien, mais il flotte au-dessus d'eux comme une espèce de spleen tenace.

Ces mecs-là sont nés dans une espèce de zone grise, dans tous les domaines. J'ai évoqué la géographie, mais en fait, tous les compartiments de leur existence répondent à ce schéma, à cet entre-deux aux allures de no man's land, qui font qu'ils sont coincés, physiquement, socialement, mais aussi sur le plan de la maturité. Ce sont des gamins qui refusent de grandir, faute d'avenir possible.

Entre ville et campagne, appartenant à des classes moyennes, ni aisées, ni dans la dèche, pas plus bêtes que d'autres, mais ne sortant pas du lot, ayant des passions et des qualités, mais incapables de les mettre en valeur et de s'appuyer dessus pour construire quelque chose, des glandeurs, oui, peut-être, mais qui, lorsqu'ils se motivent, sont capables de faire les choses bien.

Même lorsqu'il est question de sexe, on retrouve cette incapacité à accomplir les choses pleinement. Jonas entretient une relation avec Wanda, une jeune femme issue d'un autre quartier et d'une classe supérieure à celle de Jonas, comprend-on. Une relation essentiellement sexuelle, même si l'on découvrira la tendresse qui peut les unir, où Jonas s'abandonne, s'oublie, se sacrifie...

En fait, tout au long de ce roman, dont les chapitres sont autant de tranches de vie, de moments que l'on passe aux côtés de Jonas, personnage central et narrateur, et de ses copains, on a l'illustration de cette ambivalence, qu'ils jouent les kaïras en allant effrayer les bourgeois des quartiers voisins, ou qu'ils se défoncent (sans mauvais jeu de mots) pour défricher le jardin où ils veulent planter leur herbe.

Ils sont accrochés à cet endroit comme des moules à un rocher. On se dit que l'avenir serait ailleurs, mais eux ne l'envisagent pas ainsi, à l'exception notable de Lahuiss, celui qui a réussi, qui a fait des études et qui, forcément, se détache petit à petit du groupe. Il est celui que tous les autres pourraient être s'ils le voulaient vraiment, mais à quoi bon...

Voilà, c'est exactement ça : Jonas et ses postes, ce sont des aquoibonistes, des faiseurs de plaisantristes, comme écrivait Serge Gainsbourg pour sa Birkin. Leur vision de l'existence est désinvolte, blasée, complètement désenchantée, exempte de rêves et d'ambitions... Mais est-ce totalement de leur faute ? La société autour d'eux ne semble guère leur fournir d'opportunités...


Je l'ai dit, le personnage qui est le moteur du roman, c'est Jonas. On ne connaît pas son âge, mais il doit avoir une bonne vingtaine d'années. Il a grandi dans ce lotissement auprès de son père (de sa mère, on ne sait rien), avec lequel il y a un étonnant mimétisme. Et c'est d'ailleurs peut-être aussi de là que peut venir le problème...

Jonas s'est mis très jeune à la boxe et a montré suffisamment de qualités pour, au fil du temps, devenir un boxeur amateur au palmarès qui mérite le respect. Mais, comme pour tout ce qu'il entreprend, il n'a jamais eu la volonté de viser haut. Et, lorsqu'on fait sa connaissance, il vient de connaître une sévère défaite, un KO qui a laissé des traces et un doute tenace.

Il est comme ça, Jonas, au moindre obstacle, il renâcle. Il a perdu, nettement, et, même s'il envisage sérieusement une revanche, dans son for intérieur, on sent qu'il a laissé sur le ring ce jour-là une bonne partie de sa motivation. Un baroud d'honneur avant de raccrocher les gants et de passer à autre chose, et tant pis pour les espoirs placés en lui par son entraîneur.

Jonas, c'est le genre de type qui réussit à être à la fois très attachant et aussi terriblement agaçant. C'est d'ailleurs valable pour ses potes, également. Oui, ils sont touchants, ces mômes qui semblent avoir grandi sans le vouloir, et dans le même temps, on a envie de leur filer quelques coups de pieds au derrière pour leur dire de se bouger, parce que, s'ils attendent, rien ne viendra.

Mais, ils n'attendent rien, en fait. Ils sont incapables de concevoir une existence en dehors du fief, en dehors des habitudes du quotidiens, des potes, de cette bulle hors du monde qu'ils ont construite et qui constitue leur unique zone de confort. Sont-ils asociaux, ou est-ce la société qui ne veut pas d'eux ? Il y a sans doute un peu des deux, avec cette peur du dehors qu'on ressent.

Des tranches de vie, ai-je dit... Finalement, chaque chapitre est presque une nouvelle montrant un aspect de la vie de Jonas, parfois seul, le plus souvent au sein de son groupe d'amis, leurs aventures quotidiennes auxquelles leur gouaille, leur humour, leur folie douce apportent un contrepoint à leur ennui, leur vague à l'âme.

Oui, ils sont très drôles, ces garçons, parfois malgré eux, parce qu'ils sont maladroits et pas toujours très fins, autre double facette de leur personnalité. Je pourrais vous ressortir le bon vieux cliché de la politesse du désespoir, mais c'est vrai qu'il y a, dans ce comportement bravache, arrogant, crâneur, une sorte d'armure face à ce monde qui les effraie.

Il y a un exemple parfait, cette scène dans laquelle apparaît la citation de Céline en titre de ce billet, peut-être la plus drôle de tout le livre. Voilà les amis se lançant un défi : faire une dictée pour savoir qui s'en sort le mieux question orthographe... Lahuiss s'improvise prof pour l'occasion et débute alors une scène complètement surréaliste, où ce qui serait une galère en d'autres circonstances, donne lieu à un joyeux délire.

Cette drôlerie, on la retrouve  aussi dans cette langue, très vive, très verte, et parfois très crue que les garçons utilisent entre eux. On s'en envoie des vertes et des pas mûres, des vannes, des insultes, on l'impression de coqs qui cherchent à impressionner leur basse cour, de cerfs se donnant oralement de grands coups de bois.

Il n'y a pas de hiérarchie, dans le groupe, bien sûr, mais ce verbe haut est une composante essentielle de ce groupe et même dans la narration de Jonas, on est surpris de la palette très large que l'on découvre en termes de niveaux de langue, du plus populaire et familier jusqu'à un langage nettement plus soutenu, quand il le faut. Dualité, toujours.

Et, comme avec Jonas et la boxe (plusieurs chapitres sont consacrés au noble art, dont l'avant-dernier, pour une soirée de compétition), on découvre brièvement les talents de Poto pour l'écriture. L'ami de Jonas propose un slam carrément bien troussé, qui montre que, lui aussi, aurait pu, avec un peu plus d'ambition, de volonté, mais aussi d'espoir, envisager de sortir de faire carrière.

J'ai utilisé les mots de bulle, de zone de confort, mais c'est vrai que ces garçons sont comme des poissons hors de l'eau dès qu'ils quittent leur petit monde à eux. Le mot fief, qui sert de titre au roman, est particulièrement bien choisi, ils habitent un domaine qui semble assiégé par le reste du monde. Un domaine dans lequel ils sont libres, heureux, sans crainte. Invincibles.

En lisant le roman de David Lopez, deux références me sont venues à l'esprit. L'une, littéraire, est assez logique, car les contextes sont très proches, sinon les histoires, l'autre, cinématographique, vous paraîtra certainement plus surprenante. Ces images me sont venues de manière très spontanées, et la seconde s'est peu à peu renforcée au fil des pages.

Commençons par la référence littéraire : il s'agit de "Sur une majeure partie de la France", de Franck Courtès. D'ailleurs, si vous cliquez et lisez le billet, vous verrez que son titre colle assez à tout ce qui a été dit sur "Fief" jusque-là. A une différence notable : Jonas et ses amis sont bien mieux intentionnés que les personnages imaginés par Courtès.

Pourquoi cette référence ? Parce qu'on est dans le même contexte géographique, entre ville et campagne, des lotissements sortis de rien, grignotant les terres longtemps cultivées, à la fois trop proche d'une grosse agglomération pour ne pas être en orbite et trop loin pour ne pas profiter pleinement de sa chaleur et de ses bienfaits.

Cette jeunesse désoeuvrée que décrivent Franck Courtès et David Lopez, c'est la même, en tout cas pour ce qui est de la situation dans laquelle ils se trouvent, dans cette zone grise sans véritable perspective d'avenir. Jonas et les personnages de "Fief" ont en revanche un comportement nettement plus bon enfant que ceux que doit supporter le personnage central du Courtès.

On pourrait porter un regard bêtement moraliste sur les personnages de "Fief", les montrer du doigt, les mépriser, mais franchement, ce sont de magnifiques losers qu'on apprend à aimer et pour qui on finit par avoir une vraie tendresse. Parce que la force de David Lopez, c'est de ne pas s'arrêter au vernis provocateur et zonard qu'ils affichent, mais de les montrer tels qu'ils sont vraiment.

On aimerait faire comprendre à Jonas qu'il est capable, qu'il pourrait avoir mieux, qu'il n'est justement pas un loser indécrottable, qu'il ne tient qu'à lui d'avancer. Mais, comment faire tomber des certitudes, dont celle qu'ils sont prédestinés à cette situation. Ce mot, "prédestiné", je ne le sors pas de nulle part, il est dans le livre, dans un passage très fort, en fin de roman :

"Je pourrais faire ça pour eux. Ca aurait du sens. Leur montrer qu'on peut se battre. Lutter pour devenir meilleur. Qu'on n'est pas prédestinés. Que le travail peut mener à la récompense. Je pourrais avoir ce rôle. Sauf que moi je voudrais être à leur place. Moi aussi je voudrais être là-haut à regarder quelqu'un le faire pour moi."

Ce passage, c'est le résumé parfait de ce qu'est Jonas, de sa position le cul entre deux chaises en permanence, de cette absence de confiance en soi, d'un modèle à suivre. Quelques lignes plus loin, Jonas évoque son père "qui n'attend rien" de lui... Le modèle à suivre a failli, le père a montré la voie, mais cette voie sans issue, et le fils la suit, finalement, faute d'en connaître une autre...

J'ai parlé de tendresse, elle est réelle, je n'exagère pas. Elle est teintée de tristesse, c'est vrai, devant ce gâchis de ces jeunes existences qui mériteraient tellement mieux. Ils sont livrés à eux-mêmes, faute d'un encadrement familial et social. Leur éducation leur évite de trop dériver vers des choses plus graves (comme dans le Courtès), mais ils sont conditionnés à échouer...

J'ai bien fait monter la sauce, je vous ai tenu en haleine, j'en viens à la référence cinéma, sans doute un peu capillotractée, mais que je trouve assez juste. C'est cette tendresse, celle des personnages du roman entre eux et celle que le lecteur que je suis ressent, qui m'y amène, ainsi que le contexte général, celui qui constitue le fief.

Cette référence, c'est "les Enfants du marais", de Jean Becker... "On est des gagne-misère, mais on n'est pas des peigne-culs", dit le personnage incarné par Jacques Gamblin dans le film, et l'on retrouve dans cette maxime quelque chose qui rappelle la philosophie (c'est sans doute un grand mot) de Jonas et de ses amis.

Leur fief n'est pas un marais, c'est vrai, mais lorsqu'ils sont dans cette zone, certes restreinte, mais si accueillante, ils sont bien, heureux. Ils font abstraction du monde qui les entourent et dans lesquels ils se sentent si mal, pas à leur place. Et ils se sentent libres, exactement le but recherché par Serrault, Dussolier, Villeret, Gamblin et consorts dans le film de Becker.

Le film se déroule en 1932, une autre époque, un autre temps, mais Jonas, Ixe, Poto, Sucré, etc., ressemblent beaucoup à ces hommes qui ont choisi de vivre en marge pour vivre mieux. Sans contrainte. Qui sait si, dans une soixantaine d'années, un Jean Becker de 2080 ne fera pas un film reprenant les personnages de David Lopez, avec leur gouaille, leurs comportements, leurs habitudes ?

On sort de ce roman dans un drôle d'état : on se sent triste de quitter ces garçons, de les laisser à leur vie ordinaire, de les abandonner au même point qu'au début, sans progression, sans plus d'espoir. Mais, la force de ce livre, c'est de mettre de bonne humeur, par son humanité. Beaucoup auraient fait basculer ce type d'histoire dans le glauque, le sordide, le violent.

David Lopez prend une option tout à fait différente, en mettant en scène ces parias, ces gars qui ont une mauvaise réputation, à la mode Brassens, et qu'on montre du doigt dès qu'ils sortent de leur fief, dans une tragicomédie où la douceur contrebalance l'amertume, où la déconne contrebalance le doute, où les bêtises de potaches contrebalancent l'ennui...

lundi 27 novembre 2017

"Quand l'Enfant chante, c'est qu'il est venu prendre une âme. L'âme de celui qui l'entend chanter".

La musique et les musiciens sont un beau sujet romanesques. Et, à titre personnel, j'aime les romans qui évoquent la musique, car cela permet d'accompagner la lecture en écoutant (quand c'est possible) les morceaux évoqués dans le cours de l'histoire. Avec notre lecture du soir, j'ai été servi, il y a un grand nombre d'oeuvres citées, et donc jouées, ce billet se terminera d'ailleurs avec l'une d'entre elle, sorte de fil conducteur, de témoin que se transmettent deux personnages, l'un imaginé par l'auteur et l'autre qui, un siècle après sa naissance, reste une référence absolue. "Le Dernier violon de Menuhin" est le nouveau roman de Xavier-Marie Bonnot (en grand format aux éditions Belfond) et l'on y croise cet immense musicien et l'instrument qui l'accompagna pendant les vingt dernières années de sa vie. Mais, on rencontre un autre virtuose, en bien plus fâcheuse posture, qui nous rappelle que le génie, surtout lorsqu'il est précoce, n'est pas toujours une bénédiction...



Lorsque Rodolphe Meyer apprend la mort de sa grand-mère, Emilie, c'est un choc : d'abord parce qu'il s'est toujours mieux entendu avec les membres de la branche maternelle de sa famille qu'avec son père : ensuite, parce qu'il prend conscience qu'il est désormais le dernier membre vivant de cette famille. Qu'il est désormais seul au monde.

Sans attendre, il quitte Paris et prend la direction de l'Aveyron, la région d'origine d'Emilie. Elle vivait dans une ferme isolée, dans un hameau proche de Saint-Affrique, qu'elle a léguée par héritage à son dernier descendant. Rodolphe y a passé de nombreuses vacances, quand il était enfant, mais il n'est pas vraiment du genre nostalgique...

Ce voyage, il l'envisage comme un court séjour, le temps de conduire sa grand-mère jusqu'à sa dernière demeure, de régler la succession et de mettre en vente cette ferme. Puis, il rentrera à Paris, où il pourra reprendre, tant bien que mal, le cours de sa vie. Enfin, si l'on peut appeler ça le cours de sa vie, car elle semble s'être arrêtée depuis un moment déjà.

Pendant des années, le nom de Rodolphe Meyer a été connu, du moins des amateurs de musique classique. Enfant prodige, il est devenu dès l'adolescence un violoniste virtuose connu et reconnu, se produisant dans les plus grandes salles de concert du monde, accompagné par les plus prestigieux orchestres, sous la direction des plus grands chefs.

Pour en arriver là, il avait été poussé par un père qui a projeté ses ambitions sur ce fils talentueux, mais peut-être pas taillé pour ce rôle. Alors, Rodolphe a d'abord conçu un profond ressentiment pour ce père terriblement exigeant, puis il a finit par sombrer dans l'alcool et par rejeter son art, jusqu'à mettre un terme aussi précoce que son commencement à sa carrière.

Une retraite brutale qui coïncide pourtant avec l'achat d'un instrument aussi précieux par sa facture que par son pedigree : Lord Wilton a été fabriqué par l'un des plus grands luthiers italiens, Guarnieri del Gesù, en 1742. Ensuite, il est passé entre les mains de très grands musiciens jusqu'à être le violon de Yehudi Menuhin, depuis les début des années 1980 jusqu'à sa mort en 1999.


L'un des plus beaux, des plus chers instruments du monde, dans les mains d'un musicien qui a renoncé à se produire sur scène... Mais, il ne quitte pas pour autant son nouveau propriétaire et Lord Wilton est évidemment dans la voiture lorsque Rodolphe prend la route direction l'Aveyron. Peut-être même en jouera-t-il pour rendre hommage à sa grand-mère, elle qui ne l'a jamais vu jouer de son vivant.

Sur place, Rodolphe est pris par l'émotion. Cette mort, certes attendue, car Emilie était très âgée, le touche plus profondément qu'il ne l'imaginait. Il retrouve ces lieux qui ont marqué sa mémoire, rencontre les voisins de sa grand-mère, ressent le froid de l'hiver aveyronnais qui est sur le point de tomber et cela l'ébranle.

Mais ce n'est rien à côté de ce qui va se produire peu après : le lendemain de l'enterrement, alors qu'il veut reprendre la route, il découvre sa voiture sabotée. Pour les habitants du coin, aucun doute, le coupable s'appelle Victor. Tous le connaissent, tous le craignent. Victor, comme l'enfant sauvage découvert en Aveyron au début du XIXe siècle et dont l'histoire inspira, entre autres, Truffaut.

Une rencontre inéluctable entre un homme blasé, usé, cynique et dépressif, et ce garçon qui est si différent et qui lui ressemble pourtant tellement. Soudain, c'est comme si Rodolphe se retrouvait face à son double. Victor apparaît alors comme le döppelganger du violoniste, son jumeau maléfique dont la réputation terrorise la région entière...

Mais le monstre est-il vraiment celui que l'on croit ?

La statue de Victor, l'Enfant Sauvage, dans la commune de Saint-Sernin-sur-Rance, dans l'Aveyron.


Pardon, j'ai détaillé la mise en place de ce billet, peut-être un peu trop, mais je pense qu'il était important de donner ces différents éléments. Car, d'une certaine façon, c'est tout ce contexte qui contribue ensuite à l'essor du roman et sa dramaturgie. La plongée dans ce décor rural, presque désertique, la solitude, le face à face de Rodolphe avec lui-même...

Et puis, l'irruption, d'abord invisible, par ouï-dire, de ce personnage déroutant qu'est Victor, qu'on croirait d'abord sorti de l'imaginaire local, sorte de créature légendaire comme nos régions en produisent toutes. Puis, on le voit se matérialiser et l'on plonge soudain dans un univers qui pourrait rappeler celui de Maupassant, lorsqu'il confine au fantastique.

Je ne vais évidemment pas en dire trop, à vous de découvrir cette histoire, portée par un crescendo jusqu'à un final très impressionnant. Mais, quoi que je dise, il me semble que c'est le genre de roman qui sera reçu différemment d'un lecteur à l'autre, qui sera interprétée par chacun à sa façon. Et je vais tout de même parler un peu de la mienne, de vision...

Pour moi, "le Dernier violon de Menuhin" est une allégorie du génie, traitée dans une veine presque romantique, avec cette noirceur qui enveloppe un peu plus à chaque instant un personnage, un musicien dont le talent hors norme, presque surnaturel, n'est bientôt plus une bénédiction, un trait divin, mais une malédiction, quelque chose de quasiment diabolique.

A l'image d'un Paganini, accusé en son temps d'avoir pactisé avec le Diable pour posséder une telle virtuosité, Rodolphe Meyer est un musicien extrêmement doué que ce don a détruit, lentement. La gloire ou la célébrité n'y sont pour rien, non, c'est plutôt l'absence de choix qui l'a mené sur cette voie, la pression paternelle permanente et l'impossibilité de contrôler son destin qui sont en jeu.

A plusieurs reprises, Rodolphe évoque cette carrière, ce statut de virtuose, mais aussi d'enfant prodigue, ce qui en rajoute une couche. Et peu à peu, se dessine l'image d'une dualité terrible, entre l'être et son don, entre l'enfant et son génie, entre la pureté et la noirceur d'un pouvoir inédit, inaccessible au commun des mortels.

Le violoniste est conscient de ces ténèbres qui sont en lui et où semble résider ce qui fait de lui quelqu'un d'extraordinaire, ce qui fait de lui un musicien d'exception, non seulement capable de jouer les partitions les plus difficiles jamais composées, mais en plus, de leur donner corps, de leur donner une puissance émotionnelle qui bouleverse le public. De faire naître la beauté la plus pure dans le plus sombre des sacrifices.

Or, soudainement, alors que le deuil (mais aussi un état de nerf que l'alcool, ou le manque, aggrave) le fragilise, le voilà qui se retrouve face à la partie la plus sombre de lui-même, comme si Victor était l'incarnation de cette facette sauvage, violente et incontrôlable. Oui, Rodolphe est face à lui-même et face à son double, dans un combat intérieur, viscéral, vital.

En lisant le roman de Xavier-Marie Bonnot, j'ai repensé à "Wanderer", de Sarah Léon, autre roman musical se déroulant dans un lieu isolé, avec l'hiver qui se déchaîne et qui voit l'affrontement de deux personnages... Oui, bien des points communs entre ces deux romans pour des finalités très différentes, à l'arrivée. Et des choix romanesques qui divergent nettement.

Chez Bonnot, on demeure dans cette ambiguïté qui concerne l'alter ego du personnage central : qui est vraiment Victor ? Existe-t-il même vraiment ? Là où Sarah Léon imaginait la révélation de secrets enfouis et jouait sur une gamme allant de la honte à l'amitié en passant par le désir, Xavier-Marie Bonnot, lui, opte pour la descente aux enfers d'un homme prisonnier d'une vie qu'il hait.

Je le redis, je ne crois pas qu'il n'y ait qu'une seule manière de percevoir ce roman. On peut le prendre au premier degré ou bien entrer dans une autre dimension, bien plus étrange, fantastique, même. Je reprends l'idée du récit romantique, il y a quelque chose d'un lied ou d'un poème symphonique qui narrerait une histoire appartenant au domaine du merveilleux, sur son versant le plus sombre.

"Le Dernier violon de Menuhin", c'est une variation, pour reprendre un terme musical, sur un thème très classique (mais pas au sens musical, cette fois) : la proximité entre le génie et la folie. Le génie est un funambule qui se tient sur le bord de l'abîme. Et qui, parfois, y tombe. Ou qui y saute à pieds joints, comme Rodolphe, lancé dans une savante opération d'autodestruction.

La force de ce livre, c'est justement cette montée en puissance du drame, autour de l'affrontement entre Rodolphe et son double et lui-même, dans un jeu de miroirs tout à fait fascinant. Ah, bien sûr, cette dernière partie et ce dénouement pourront en déconcerter certains, mais c'est sans doute un peu l'effet recherché : nous laisser dans l'incertitude, le doute...

Ah, j'allais oublié un élément que je trouve important : je n'ai pas du tout contextualisé le titre de ce billet, choisi parce que cette phrase, avec des variantes, revient régulièrement, fondant le mythe de l'Enfant Sauvage autour de Victor, mais aussi l'incertitude qui l'entoure. Cette malédiction a des airs de superstition, comme il en existe tant, et l'on ne sait sur quel pied danser.

Mais, là où je veux en venir, c'est l'utilisation du mot "âme". Je ne vais pas philosopher, disserter sur son existence ou pas. Non, c'est dans un autre registre que ce mot m'intéresse. Je l'ai déjà abordé plus haut, avec ces rumeurs récurrentes visant les musiciens les plus doués et qui évoquent des pactes avec le diable et des contrats signés pour vendre son âme...

C'est la monnaie d'échange idéal pour acquérir le génie et pouvoir en user à sa guise. C'est acquérir simultanément un gage d'immortalité, et le talent, la célébrité, dans le domaine de la musique comme dans toutes les disciplines artistiques, mènent à la postérité. Il y aurait sans doute énormément à dire sur la relation de Rodolphe à ces questions, car c'est assez complexe, peut-être même paradoxal, à l'image de l'achat de Lord Wilton au moment exact où il renonce à jouer...

On pourrait là encore discourir un moment sur la portée psychanalytique de l'histoire (qui n'est d'ailleurs pas étrangère au roman, vous le verrez), ce qui est logique puisqu'il est beaucoup question d'interprétation, de rêves, d'illusions et d'auto-confrontation. Et ce thème est couronné par une phrase de Rodolphe : "Nous, les virtuoses, sommes tous des névrosés, des orphelins de l'enfance".

C'est aussi ça, l'histoire de Rodolphe, la rencontre d'un enfant qui a grandi sans vraiment quitter cette période, parce qu'on l'a figé dans cet état, avec un croquemitaine... On est aussi dans un conte sombre et vénéneux, dans la tradition des frères Grimm, l'histoire d'un Poucet virtuose perdu dans un milieu hostile qui est sa propre existence...

Et puis, l'âme, le mot n'est pas anodin quand on évoque le violon, et n'importe quel instrument à cordes. L'âme, c'est une pièce minuscule, invisible et pourtant essentielle. Elle se trouve entre la table, donc le dessus de l'instrument, où sont tendues les cordes, et le fond. Et c'est sur cette pièce, sa taille, son ajustement, que repose entièrement la qualité de l'instrument.

On peut donc aussi dresser ce parallèle entre l'âme du musicien que l'Enfant Sauvage pourrait lui ravir, et l'âme du violon, de cet instrument composés de quelques bouts de bois assemblés avec un génie sans doute aussi brillant, mais bien moins reconnu que celui du musicien, sans lesquels il ne serait pas grand-chose.

Terminons en musique, si vous le voulez bien. Avec le génie de Menuhin, qui plane sur ce roman. On croise brièvement le maître, dans le livre, dans les souvenirs de Rodolphe. Il est question de transmission, mais aussi de la gestion différente des questions qui agitent Rodolphe. Et, parmi les morceaux essentiels, un revient tout au long du livre : la Chaconne de Jean-Sébastien Bach :


"Vous n'avez jamais eu ce sentiment, madame ? Que ce monde était en faillite... que nous errions tous les yeux bandés, perdus au fond d'une nuit d'ivresse ?"

Comme souvent, j'essaye de trouver la citation qui me paraît le mieux donner une idée du livre dont nous allons parler. Ici, le titre rend parfaitement l'ambiance du roman, mais il manque certains éléments contextuels fondamentaux. Dont le lieu où se passe l'action, car c'est non seulement un élément central, mais c'est aussi ce qui m'a donné envie de me pencher sur ce livre. "Djibouti" est le premier roman de Pierre Deram (désormais disponible en poche chez Folio) et ce n'est pas un leurre : cette ville est le décor de cette histoire sombre et violente, désespérée et angoissante, servi par une écriture tout à fait intéressante. Une plongée dans cette ville de garnison, une espèce de huis clos débordant de testostérone, de frustration, d'ennui, pour des personnages privés d'horizon, de perspectives d'avenir et se dégradant lentement dans la chaleur étouffante de la Corne de l'Afrique.



Arrivé six mois plus tôt à Djibouti, Markus, jeune militaire français, s'apprête à quitter le pays. Définitivement. Il ne lui reste plus que 24 heures à passer dans cet endroit qui avait des airs de paradis avant d'y poser le pied et qui, en quelques semaines, en quelques mois, est devenu un véritable enfer qu'il ne regrettera pour rien au monde.

Depuis une quarantaine d'années, Djibouti accueille le plus important contingent de soldats français basés hors des frontières françaises, des soldats issus des trois principales armes : armée de terre, armée de l'air et marine. Ils assurent une présence visible dans une région du monde qui est devenue, et plus encore ces dernières années, un point stratégique.

Mais la vie à Djibouti n'a rien d'idyllique, lorsqu'on y est stationné. La chaleur est écrasante et il faut bien souvent attendre que la nuit tombe pour que l'on retrouve un rythme de vie. Que faire, alors ? Livrés à eux-mêmes, les soldats s'ennuient et n'ont guère d'autres opportunités que d'aller faire la fête dans les bars du centre-ville.

Des fêtes qui, l'alcool aidant, tournent rapidement au grand n'importe quoi. Cette dernière soirée de Markus dans le pays n'échappe d'ailleurs pas à la règle. Mais, cette fois, le jeune homme se détache de la masse de ses camarades, comme s'il commençait déjà à s'éloigner, à devenir spectateur de ces débauches sordides et grotesques.

A aucun moment, on évoque le travail, à proprement parler, que doivent effectuer ces militaires dans ce pays si différent du leur. On les suit une fois le service quotidien terminé dans ces soirées où l'on se lâche, où l'on se défoule et où l'on laisse toutes ses inhibitions au vestiaire. Résultat, saouleries, débordement de violence, démonstrations exacerbées de virilité, recherche de prostituées pour finir la nuit...

Jour après jour, nuit après nuit, cela se répète. J'allais écrire "inlassablement", mais le mot serait fort impropre tant on ressent une écrasante monotonie et un désenchantement général (garde à vous !) qui révèlent les symptômes d'un mal-être profond. Il y a, chez ces gaillards qui n'ont pas froid aux yeux, un désespoir qui s'installent et gagnent chaque jour du terrain, jusqu'à faire perdre la raison.

Un mal qui touche en fait tous les Occidentaux présents à Djibouti. Markus en fait l'amère expérience lui-même, on le comprend vite, et l'on se dit que son départ, seulement six mois après son arrivée, ne peut être que la conséquence de ce qu'il ressent. Mais, les soldats ne sont pas les seuls à devoir affronter ces conditions de vie délicates.

Ainsi, croise-t-il une femme de colonel qui, elle aussi, semble bien mal en point, au bord de l'abîme, incapable de supporter ce pays dans lequel elle a accompagné son officier d'époux, incapable de s'habituer aux us et coutumes de ces hommes qui débordent de violence et en sont réduits à l'exercer entre eux, contre eux.

J'évoque cette femme, qui sera au centre d'un épisode peut-être plus absurde encore que toute cette nuit, que tout ces mois de présence à Djibouti, que tout ce cirque militaire, parce qu'elle est aussi un personnage tout à faire représentatif de l'érosion qu'ils subissent tous aux portes d'un impitoyable désert, comme si le khamsin, ce vent étouffant, les rongeait comme il ronge la pierre et les sables.

Cette nuit d'errance, de bar en bar, de bagarre en bagarre, jusqu'aux bras d'une jeune femme où il pourra s'oublier une dernière fois. Le repos d'un guerrier désoeuvré, exempt de sentiments, une comédie sentimentale, oui, une comédie, comme tout le reste de ce triste spectacle ultramarin qui donne ses représentations chaque soir lorsque l'impitoyable soleil se décide enfin à aller brûler ailleurs.

"Djibouti" est le premier roman de Pierre Deram, polytechnicien né en 1989 et romancier prometteur. Je le crois vraiment, il y a une vraie force dans son écriture et dans la manière dont il installe une ambiance très particulière, qui attrape le lecteur pour en faire le témoin, aux côtés de Markus, des affres de ces troufions abandonnés là.

Pourtant, les premières pages du roman nous offrent une toute autre perspective. Survolant la région et ses paysages aussi somptueux qu'hostiles, on entre dans un univers inconnu, fascinant... On voit par les yeux de Markus, à travers les hublots de l'avion qui l'a transporté six mois plus tôt dans ce monde nouveau, qu'il a encore, à ce moment précis, envie de découvrir.

Djibouti, ce n'est peut-être pas aussi évocateur que Zanzibar ou Shangri-la, mais c'est un nom qui éveille immédiatement la curiosité. Je parle peut-être un peu pour moi, c'est vrai, car c'est ce nom qui m'a donné envie de lire le roman de Pierre Deram, sans a priori, sans connaissance particulière du sujet du roman.

Il y a du rêve, du dépaysement assuré derrière le nom de cette ville, qu'on aurait bien du mal à situer précisément sur une carte et qu'on peinerait encore plus à décrire. Pas plus que ces paysages incroyables qui l'entourent, déjà aperçus dans "Système", d'Agnès Michaux, récemment évoqué sur ce blog, à l'image du magnifique lac Assal, lac le plus salé du monde et point le plus bas du continent africain.


Il y a du rêve dans ces premières pages, aux allures de documentaire pour Géo ou National Geographic. Mais, rapidement, on revient sur terre, dans tous les sens du terme, puisque tout commence avec l'atterrissage et la découverte, cette fois, de la ville de Djibouti et de la vie quotidienne qu'on y mène.

Difficile de ne pas voir la différence de tonalité entre le Markus observant ces décors extraordinaires, encore plein d'idéal, et l'homme usé, abîmé, que l'on retrouve la veille de son départ. Un départ, ou une fuite, d'ailleurs, mais peut-être est-il celui qui a la plus grande lucidité et cherche à sortir de ce piège avant qu'il n'ait sa peau. Enfin, d'abord, son esprit.

Djibouti, vu à travers les yeux de Markus, à travers les comportements des autres personnages, militaires dont les grades s'effacent quand tombe la nuit et qui se retrouvent tous logés à la même enseigne. Devant l'ennui, on est tous égaux, il n'y a plus de hiérarchie, juste cette lente et insidieuse usure qui fait perdre les pédales.

Il y a, chez les personnages de "Djibouti" quelque chose qui rappellent les soldats perdus du "Désert des Tartares". La capitale est leur citadelle aux portes du désert et, si la situation est très différente de celle du fort Bastiani, si les activités y sont plus nombreuses, force est de constater qu'on n'y tue que l'ennui, et encore, pas du premier coup.

Ce qu'on ressent, autant que le désenchantement de ces soldats, c'est leur désoeuvrement. C'est presque dommage, d'ailleurs, de n'avoir aucun détail sur leurs activités professionnels, pour offrir un contrepoint et mesurer à quel point cette libération sauvage lors de ces soirées débridés est nécessaire pour ne pas imploser. Pour ne pas devenir dingue.

Mais, c'est sans doute aussi pour ces raisons, les différences de contexte, la possibilité de boire tout son saoul, et plus encore, de se défouler, de s'amuser (attention, terme à prendre avec précaution), de se battre, de baiser (pardonnez-moi la trivialité de ce qui vient, mais on a vraiment la sensation que ces soirées sont là pour se vider, dans tous les sens du terme...) que Deram va bien plus loin que Buzzati.

En lisant la quatrième de couverture de l'édition Folio, on croise, à la toute fin, une référence qui, effectivement, vient à l'esprit : "Au coeur des ténèbres". La même violence prête à déborder, la même incapacité à tolérer ce pays si différent de celui d'où l'on vient, à supporter cette nature, à la fois si belle, si dangereuse, si écrasante...

Oui, il y a quelque chose de Buzzati chez Pierre Deram, mais qui aurait choisi ses mots chez Conrad. L'écriture de Pierre Deram sert parfaitement son histoire. Elle est d'une grande force, très visuelle, mais également très crue, lorsqu'elle parle de sexe ou de violence. Lorsqu'elle évoque le désespoir et sa cousine proche, la folie.

Cette soirée nous montre une série de saynètes toutes plus éprouvantes les unes que les autres, où les humains se laissent aller, repoussant toutes les limites, transgressant toutes les valeurs et les tabous, perdant le sens des réalités pour s'avilir eux-mêmes, mais aussi avilir les autres... Djibouti est un terminus, une impasse, un aller-simple pour une décadence inexorable, sans retour.

Difficile de penser que ce que raconte Pierre Deram n'est issu que de son imagination. Ces épisodes, très durs, racontés avec précision, avec un côté visuel qui bouscule le lecteur, mais qui lui transmet toute l'absurdité de cette situation, celle de ces hommes lancés sur les chemins de la perdition. Et cette pente, descendante bien sûr, est abrupte...

L'histoire de "Djibouti" est forte, douloureuse, mais c'est aussi l'écriture de Pierre Deram qui renforce ces impressions. Ils sont ensemble, ils font corps, et pourtant, ces soldats souffrent d'une terrible solitude, tout comme les autres expatriés qu'on envoie là dans leur sillage. Comme si ce lieu interagissait sur les relations humaines. Un triangle des Bermudes déréglant directement les hommes et les femmes qui s'y aventurent.

Alors, oui, c'est dur, oui, c'est violent, oui, c'est désenchanté, oui, c'est cru, parfois très cru, même, et pourtant, il se dégage de ce livre, comme des paysages de la Corne de l'Afrique, une beauté vénéneuse et envoûtante qui fait qu'on lit ce court roman (130 pages) d'une traite. En se repassant en boucle cette phrase dont a hérité Markus :

"Nous sommes les enfants de la violence et de la beauté".