vendredi 23 juin 2017

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais 900 livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 200 000 vues a été franchi en ce début d'année 2016 ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



Badge Lecteur professionnel

Mon profil sur Babelio.com


Paperblog : Les meilleurs actualités issues des blogs

"Ce que vous nous avez pris, nous allons le reprendre. C'est la part des ombres".

Avec Olivier Gay, nous évoquions dans le billet précédent le "préquel", une histoire reprenant des personnages et se situant avant un précédent roman. Aujourd'hui, autre technique venue de l'audiovisuel et reprise désormais par la littérature : le "crossover". Ou comment des personnages de séries différentes viennent à se rencontrer. J'élargis un peu le terme, car, ici, c'est plus une réunion de personnages ayant déjà eu droit à leur(s) roman(s) dans un nouvel univers. En effet, les fans de Gabriel Katz (et il en a !) sont aux anges : l'auteur a choisi, pour sa nouvelle série, de réunir trois de ses personnages fétiches, issus de ses précédents ouvrages. Et, dans "la Part des ombres"(dont le tome 1 est sorti aux éditions Scrineo), les voilà qui jouent aux Sept Mercenaires, mais pas pour défendre un village contre un groupe de bandits, mais tout un royaume contre un envahisseur qui le met en coupe réglée... Trois héros qui ont fait leurs preuves, c'est un bel appui pour une résistance qui s'organise, mais qui doit encore faire ses preuves pour être prise au sérieux. Et ça, c'est pas gagné...



La Goranie fut longtemps un royaume à la glorieuse réputation. Elle a régulièrement repoussé les invasions extérieurs avec brio, bien aidée par une barrière montagneuse difficilement franchissable par une armée. Grâce à la Goranie, tous les territoires de l'Est ont longtemps échappé aux pillages. Au point que l'expression "Fort comme un Goran" est entré dans le langage commun un peu partout.

Mais tout cela, c'est du passé. Et un passé révolu. Depuis dix ans, la Goranie n'est plus que l'ombre de ce qu'elle a été. La faute aux Traceurs, un peuple de guerriers qui a su déjouer la puissance des armées goranes pour s'imposer, renverser le pouvoir en place et instaurer une dictature terrible, sous l'égide d'un roi fantoche, placé sur le trône pour servir les vues de l'envahisseur.

Depuis que les Traceurs sont là, la peur s'est substituée à la liberté en Goranie. La brutalité, la corruption et l'arbitraire dominent désormais une société qui essaye de faire le dos rond, mais souffre terriblement. Un joug si puissant qu'aucune velléité de révolte n'a pu exister jusque-là, personne n'osant se lever face à ces violents occupants.

Mais qu'y a-t-il de plus fort que l'injustice, sinon la colère et la soif de vengeance ? Voici qu'un mystérieux personnage, surnommé le Fantôme, a décidé de ne plus laisser les coudées franches aux Traceurs. Il entend même les bouter hors de Goranie et libérer son peuple de cette tyrannie. Mais, pour cela, il va avoir besoin d'aide.

Car, les Gorans n'ont plus rien des fiers combattants qui firent la réputation du royaume et le Fantôme n'est entouré que d'un tout petit groupe de fidèles, incompétents dans l'art de la guerre et, de toute manière, bien trop peu nombreux pour espérer desserrer l'étau des Traceurs. Alors, secrètement, il a lancé un appel d'offres...

Opposants déterminés à renverser la dictature et chasser l'occupation cherche formateurs pour construire un groupe de résistance capable d'arriver à ses fins. Voilà, en substance, ce à quoi pourrait ressembler le message qui a circulé aux alentours de la Goranie. Une bouteille envoyée à la mer qui, espère-t-on, tombera entre de bonnes mains.

Ils sont trois à répondre à l'appel. Le premier, bon, reconnaissons-le, n'a pas vraiment eu le choix : Olen. Beau gosse, volontiers séducteur, même s'il s'est rangé depuis son arrivée à Carnael, un des principaux ports de Goranie. Et c'est justement ça qui va lui jouer un mauvais tour, lui qui rêve d'une vie pépère mais qui a le don pour se fourrer dans des situations pas possibles.

Ivanka, sa chère et tendre, fait partie des Gorans très motivés pour chasser les Traceurs, et c'est elle qui va entraîner Olen à sa suite auprès du Fantôme. Quant aux deux autres candidats qui se sont manifestés, ce sont des combattants professionnels, qui vivent en louant leurs services pour une cause... Ou aux plus offrants.

Il y a Kaelyn, maîtresse de guerre chevronnée à la recherche d'un nouveau défi, et Desmeon, un ancien gladiateur qui connut la gloire sous le pseudonyme un peu trompeur du Danseur, qui recherche de nouvelles aventures après une expérience mitigée à Kyrenia... La guerrière absolue et le désinvolte en mal d'émotions, curieux tandem...

Mais le défi à relever motive ces chiens de guerre. La cause est belle, et l'engagement promis alléchant. Le hic, lorsqu'il se retrouve auprès du Fantôme, c'est que la publicité à laquelle ils ont répondu était un poil mensongère... Non seulement, le groupe de résistants n'est absolument pas en ordre de marche, mais en plus, personne n'a entendu parler du Fantôme, en Goranie...

Bref, tout est à faire, de A jusqu'à Z, et ce n'est pas vraiment ce que s'attendaient à trouver Kaelyn et Desmeon. Quant à Olen, s'il pouvait se trouver ailleurs ou voir ces nouveaux venus renoncer, il ne s'en porterait que mieux... Cependant, malgré l'énormité de la tâche, les mercenaires vont se mettre au travail avec détermination.

Avec un premier objectif : construire la réputation du Fantôme. Autrement dit, que ce simple surnom installe la peur chez les Traceurs et leurs affidés et qu'il redonne courage à une population qui, enfin, ne se sentira plus à l'abandon... Une mission qui doit passer par quelques coups d'éclat, et permettre de gagner du temps pour que Kaelyn fasse de pauvres bougres une vraie armée des ombres...

Je le disais dans l'introduction, voici un nouveau cycle de Gabriel Katz qui ne dépaysera pas ses lecteurs fidèles, bien au contraire : Olen était un des personnages centraux de la trilogie "le Puits des mémoires", Kaelyn est "la Maîtresse de guerre" et Desmeon tenait l'un des rôles clés du diptyque "Aeternia", évoqué sur ce blog.

Le tout, servi avec le style Katz, ironique, pour ne pas dire teinté d'un gentil cynisme, des personnages bien dessinés, parfois agaçants, parfois attachants, et souvent les deux à la fois, et des situations improbables, qui ne lésinent pas sur l'action. Et puis, il faut quelques manigances, des projets inavouables et une quête de justice, enfin, c'est pas complètement sûr, et le cocktail est servi.

Et l'on retrouve tout cela, ce détachement, presque désinvolte, et le côté très sérieux de la situation, dans un royaume qui subit une terrible dictature, dans "la Part des ombres". Je comparais Olen, Kaelyn et Desmeon aux Sept Mercenaires, mais une autre référence me vient subitement à l'esprit : c'est, ne riez pas, "l'Agence tous risques".

Bon, je pousse un peu, d'accord, mais il y a tout de même un peu de ça, avec une Kaelyn qui adore que les plans se déroulent sans accroc, mais prend les aléas avec un sourire bien moins radieux... Quant à Desmeon, fidèle à lui-même, il papillonne et distribue les baffes et les horions avec une insolence pas du tout énervante. Seul Olen, pas le plus courageux du lot, se passerait bien de cette nouvelle aventure.

Mais, redevenons sérieux. Car, à regarder de plus près, difficile de ne pas remarquer quelques éléments forts dans ce premier tome de "la Part des ombres". D'abord, dans le contexte général : la Goranie me fait penser à l'Afghanistan, pays longtemps imprenable, ou du moins indomptable, jusqu'à l'arrivée des Taliban.

Je sais, la fantasy n'est jamais un calque, mais ce parallèle m'a frappé, en particulier avec la première scène, très forte, d'une immense violence, et dont les conséquences vont fonder l'intrigue du roman. Les Traceurs seraient l'équivalent de ces Taliban, instaurant un régime de terreur et cherchant à éradiquer une culture ancestrale pour imposer à un pays un tout autre système de valeurs.

Face à cela, nos résistants, bien mal en points. La volonté est là, mais les moyens ne sont pas à la hauteur et ils courraient certainement à la catastrophe s'ils agissaient dans ces conditions-là. Et le recrutement des mercenaires extérieurs va nous amener à une autre situation qui résonne fortement dans l'esprit des lecteurs...

En effet, je l'ai dit, le premier but de Kaelyn et Desmeon, c'est de faire du Fantôme une figure incontournable, crainte et respectée. Et, pour cela, ils vont user de techniques qu'on pourrait qualifier de terroristes. "La réalité n'est qu'un point de vue", pour reprendre la phrase de Philip K. Dick et, dans ce domaine, plus que jamais, c'est une certitude.

Car, selon qu'on se place sous un angle ou son contrechamp, les impressions diffèrent. Les terroristes que dénoncent les uns sont des héros résistants pour les autres. Et c'est tout à fait cela qu'illustre ce premier tome de "la Part des ombres". Oui, c'est osé, ce que j'écris, mais je vous dis ce que j'ai ressenti au fil de cette lecture.

Avec, tout de fois, un élément majeur pour se faire une opinion : on voit de l'intérieur le pouvoir que les Traceurs ont instauré, leur brutalité, leur cruauté, leurs ambitions pour la Goranie... Ce sont les méchants de l'histoire, il n'y a pas photo, et cela donne un relief différent à l'action menée par le Fantôme et ses alliés. Ce sont bien des résistants.

On pourra trouver que Gabriel Katz creuse son sillon, qu'il n'innove pas vraiment avec ce nouveau cycle, mais ce premier volet de "la Part des ombres" est un très agréable divertissement, et pas seulement à cause de ces personnages qu'on prend plaisir à retrouver. Bien sûr, on conseillera à ceux qui veulent découvrir l'univers de cet auteur de commencer par le début, pour ne pas être pris au dépourvu.

Oui, c'est un bon moment de lecture parce que Gabriel Katz maîtrise son sujet, sa narration. Ce premier tome est un nouvel exemple du talent de cet auteur pour mettre ses lecteurs sur des charbons ardents en concoctant une fin insupportable. On n'est toutefois pas dans la même catégorie que le final du tome 1 d' "Aeternia" qui m'avait fait hurler de rage, mais c'est pas mal aussi.

Et je ne serai sûrement pas le seul à patienter à grand peine jusqu'à l'arrivée du tome 2 pour que cette scène finale et son cliffhanger prennent tout leur sens. Et je suis très curieux de voir comment le trio Olen/Kaelyn/Desmeon va se sortir de cette situation sacrément emberlificotée, et surtout extrêmement tendue et dangereuse.

Et pas seulement dans la lutte contre les Traceurs, mais dans ce qui pourrait advenir ensuite. Vous, je ne sais pas, mais je me pose bien des questions sur le Fantôme, personnage sombre, aussi intéressant qu'énigmatique, et peut-être plus trouble qu'il n'y paraît. Mais, je m'avance peut-être un peu, début de réponse à l'automne, je crois, avec l'arrivée du tome 2.

jeudi 22 juin 2017

"Le jeune lieutenant était incroyable. Il ne prononçait pas un mot, n'avait pas de cri de guerre, ne crachait pas d'imprécations. A la place... A la place, il riait (...) Le rire d'un fou furieux".

Lorsqu'on apprécie un personnage, on a envie de le retrouver, de le voir prendre part à de nouvelles aventures, de le voir évoluer sur le plan personnel. Voici un roman qui fait un choix inverse. On connaît les "préquels", au cinéma ou à la télévision, notre roman du jour applique la recette au livre et à la fantasy. Si vous avez lu le diptyque d'Olivier Gay "les Epées de glace" (récemment réédité par Bragelonne et désormais disponible en poche chez Milady), vous connaissez déjà Rekk, mais vous l'avez, comme moi, découvert déjà âgé, un peu rouillé, aspirant à autre chose... Au fil des pages, on évoquait son passé, aussi terrifiant que glorieux, ce passé prend forme dans un nouveau cycle dont le premier volet est paru en grand format chez Bragelonne, "La Main de l'Empereur". Découvrez la genèse d'un personnage qui suscite des émotions très contradictoires chez le lecteur, entre empathie et franche horreur, un guerrier né qui se retrouve piégé dans les arcanes du pouvoir...



Rekk a grandi entre arènes et bordels. Il est en effet le fils illégitimes d'un des plus grands gladiateurs de sa génération, Shar-Tan, et d'Irina, une femme issue de la plus haute société de Musheim, la capitale de l'Empire, épouse d'un riche marchand. Cette mère, Rekk ne l'a vue que quelques fois au cours de son enfance, sans savoir, le plus souvent, qui elle était vraiment.

Voilà pourquoi ce sont des prostituées qui se sont occupées de lui, tandis que son champion de père engrangeait les victoires. De quoi susciter une vocation chez le jeune garçon, qui va, lui aussi, embrasser cette dure profession de gladiateur, qui ne tolère aucune erreur. Et, très vite, il va manifester un talent certain pour le combat.

Aussi, lorsque le destin (et la méchanceté humaine) fait de lui un orphelin, il reprend le flambeau familial et devient à son tour un champion. Non, pas un champion, LE champion, invincible, craint par ses concurrents et adulé par le public. Mais, là encore, la trajectoire de Rekk va être modifiée, et contre son gré.

Eh oui, un champion invincible, c'est mauvais pour les affaires ! Qui voudrait parier contre Rekk, alors que l'on sait qu'il s'imposera ? L'extraordinaire talent de Rekk  pour se battre et tuer est en train de pousser les promoteurs qui gèrent les arènes à la ruine. Alors, événement inédit dans l'histoire de l'Empire, on décide de congédier le champion.

Du jour au lendemain, on interrompt sa fabuleuse carrière, histoire de relancer une activité au bord de la faillite. Déjà qu'il n'y avait plus beaucoup de jeux, voilà que le pain commençait à manquer. Le pain, mais surtout le dispendieux train de vie de ceux qui organisent ces combats. Alors, on coupe le mal à la racine et, puisqu'on ne peut se débarrasser de Rekk à la régulière, on le congédie.

Chômeur, n'ayant plus aucune attache et ne sachant rien faire d'autre que se battre, Rekk se retrouve à la rue. Et découvre que, en dehors des arènes, les raisons de se battre sont nombreuses, vous ne pouvez pas savoir le nombre de malfaisants qui existe, le monde en est plein, mais qu'on ne peut se débarrasser de ce nouveau genre d'adversaire sans en subir des conséquences...

La gloire de Rekk s'éloigne un peu plus chaque jour, il risque de finir derrière les barreaux ou sur une potence... Quand s'ouvre devant lui une porte de sortie inattendue : l'armée. Les troupes impériales recrutent, on prépare une importante campagne militaire outre-mer, visant à conquérir le lointain pays de Koush, si différent de l'empire...

Soudain, c'est comme si Rekk avait changé de planète : il découvre l'armée et sa discipline, enfin, un bout d'armée coloniale en complète déconfiture, qui doit affronter un ennemi sans doute moins fort que lui, mais qui possède un allié de taille : la géographie de Koush. Son climat, ses paysages, cette terre hostile à qui n'y est pas né...

Alors, à la dure, Rekk apprend son nouveau métier de soldat. Il fait ce qu'il sait faire, tuer, bien sûr, mais démontre aussi des qualités de meneur d'hommes et de stratège qui ne vont pas passer inaperçues, même aux yeux des notables coloniaux les plus oisifs et incompétents. C'est dans le bourbier de Koush que Rekk va poser les premières pierre de sa légende, celle du Boucher...

Pour ceux qui ont déjà lu "les Epées de glace", on découvre l'enfance de Rekk, sur laquelle on se savait rien. En particulier cette ascendance et ce statut de bâtard, bien loin de titre de baron qu'il arborera bien des années plus tard. Sans oublier les drames qui vont émailler cette enfance et faire naître en lui cette colère qui le consumera toujours.

Et puis, on plonge dans ces guerres koushites dont on avait entendu parler dans le précédent diptyque, sans en savoir plus que le tournant qu'avait représenté cette campagne militaire, tant pour Rekk lui-même que pour l'Empire. Et, d'une certaine manière, pour nombre de personnages croisés plus tard dans "les Epées de glace".

Pour ceux qui découvre ce cycle, préparez-vous à rencontrer un personnage extraordinaire. Pas vraiment un héros tel qu'on a l'habitude d'en croiser en fantasy ou dans les blockbusters hollywoodiens : si Rekk est sans peur, il est loin d'être sans reproche. Le titre de ce billet, impression d'un personnage voyant le jeune officier dans le feu de l'action, résume parfaitement ce côté inquiétant.

Oui, Rekk a tout d'un psychopathe, c'est une machine à tuer capable de se sortir de batailles à un contre cent. Ce n'est pas Cyrano à la porte de Nesles, mais une espèce de démon ricanant, couvert de sang de la tête au pied, renforçant cette image diabolique, dont l'image reste gravée dans la mémoire des témoins (on pourrait parler de survivants, tant ces guerres sont sanglantes).

Rekk est un monstre, lorsqu'il a une arme à la main. Sa mission est de tuer, alors, il tue. C'est un bon petit soldat, obéissant aux ordres. Croit-il en ce qu'il fait ? Se pose-t-il même la question du bien-fondé de cette campagne koushite ? Cela ne l'effleure même pas, je pense. Peu importe qu'il passe pour un monstre froid et dénué d'affect, peu importe qu'il serve une cause injuste...

Et c'est ainsi qu'on découvre une autre face de Rekk, l'autre revers de la médaille, une facette qui tempère l'impression horrifique qu'on a de lui : c'est un grand naïf. Elevé en vase clos, sans trop savoir comment tournait le monde extérieur aux arènes, Rekk s'est retrouvé livré à lui-même jusqu'à son entrée dans l'armée.

Là, il a obéi, parce que c'est comme ça que ça marche. Il est devenu un brillant combattant et a gravi, au fil des batailles, d'abord des dérouillées puis des succès de plus en plus impressionnants, les échelons de la hiérarchie militaire. Au point de se faire remarquer de l'Empereur, qui va en faire son fer de lance à Koush. Sa main... Un terme qui rappelle la fameuse "Main du roi", dans "le Trône de fer"...

Et c'est ainsi qu'il va se faire piéger, lui, l'homme intègre, qui ne sait pas distinguer le noir du blanc dans l'âme humaine... "La Main de l'Empereur" reprend des codes très classiques de fantasy : la quête, l'apprentissage, l'évolution d'un personnage qui grandit au fil de ses expériences, la guerre, aussi, et puis la politique.

La politique dans sa dimension la plus machiavélique, et dans cette arène-là, Rekk n'arrive pas à la cheville des hommes qu'il va côtoyer, l'Empereur en tête. Manipulé, trahi sans même en avoir conscience, Rekk montre au lecteur une autre partie de sa personnalité qui suscite bien plus d'empathie que son personnage de Boucher.

Et surtout, on va voir le piège se refermer sur lui, inexorablement. Un piège dont la première mâchoire est cette légende qu'il se forge sur le champ de bataille et qui, savamment enjolivée, va faire de lui le monstre dont la simple évocation paralyse le commun des mortels de peur ; et dont la seconde mâchoire est une machination bien plus fourbe encore...

On verra comment cela évoluera dans la suite de ce premier volet, qui devrait faire la jonction entre ce diptyque et "les Epées de glace". On verra sans doute Rekk prendre conscience de certaines choses, perdre ses derniers vestiges d'innocence, déjà bien malmenée par la férocité phénoménale qui le submerge parfois.

Laissons l'histoire de côté, parlons de l'univers d'Olivier Gay. On retrouve ce même mélange d'humour et de cruauté que dans "les Epées de glace", un cocktail réussi qui n'est pas sans rappeler l'esprit des films de cape et d'épée des années 1950-60. Bien sûr, Rekk n'a pas le côté plein d'ironie et de fantaisie des personnages incarnés par Jean Marais ou Gérard Philippe.

C'est un bloc, marqué par une vie difficile, mais surtout, un garçon qui a cruellement manqué d'amour et peine sans doute à intégrer cela. J'ai employé le mot psychopathe, il y a vraiment de cela, tant on se demande parfois ce que ressent ce garçon qui aurait pourtant tout pour être un héros positif... Il aurait fallu un coup de pouce de ce coquin de destin, qui en a décidé autrement.

J'évoque une référence cinématographique pour parler de "la Main de l'Empereur", et ce n'est pas un hasard, car j'ai trouvé que ce roman puisait dans différents genres cinématographiques. Evidemment, on pense à "Spartacus" et "Gladiateur" pour la première partie, mais c'est surtout la partie koushite, avec ses passages entre "Apocalypse Now" et "les Bérets verts", qui m'a marqué.

Cette épopée koushite, entre campagne de colonisation à la romaine et guerre du Vietnam (même si le contexte, jusqu'à ce nom, Koush, fait plutôt penser à un territoire africain), est une erreur, dans sa conception et ses objectifs, un bourbier coûteux en hommes et en moyens pour un Empire qui va vaciller sur ses bases.

Au milieu de cette folie meurtrière, seul Rekk tire son épingle du jeu. Par son extraordinaire combativité et sa folie furieuse. Mais aussi, pour d'autres talents que la légende ne retiendra pas, et en particulier, sa capacité à remobiliser les troupes et à résister aux pires conditions pour renverser la vapeur, ou du moins sauver les meubles.

Rekk est un personnage bien plus complexe que celui que la légende a popularisé, une espèce de croquemitaine sorti du pire des cauchemars, une espèce de Kurtz à la sauce fantasy, pour revenir aux parallèles avec le cinéma. Oui, je l'aime bien, ce gars-là, et je lui causerais poli, aussi, si je tombais dessus, restons prudent. Monstrueux, sans doute l'est-il, mais il est également une victime, et pas uniquement du sort.

La fantasy d'Olivier Gay reste classique dans les thèmes abordés, mais c'est un vrai divertissement, spectaculaire et captivant, emmené par un personnages dont on se souvient, Rekk le Boucher. Je conseillerais même aux lecteurs qui n'ont pas encore lu "les Epées de glace" de lire ce cycle dans l'ordre, quitte à attendre un peu le deuxième volet de "la Main de l'Empereur".

mardi 20 juin 2017

"Qui joue avec les enfants pour les prendre ensuite avec lui ?"

Ces deux vers d'une chanson yiddish de Zishe Landau, "Qui conduit tous les navires ?", sont cités dans notre livre du jour. Un étrange roman, très sombre, à la fois envoûtant et déroutant, qui nécessiterait peut-être une deuxième lecture pour bien assimiler les choses. Un roman d'une grande finesse, avec un arrière-plan très politique qu'il ne faut pas, de mon point de vue, laisser de côté. Un livre qu'il est délicat de classer dans un genre particulier, mais qu'on peut rattacher à de la fantasy urbaine. C'est en tout cas ce que le jury du prix Imaginales, qui lui a attribué le prix dans la catégorie roman étranger traduit, a décidé. Parlons donc de "Refuge 3/9" (prononcez trois neuvièmes), d'Anna Starobinets, publié aux toutes jeunes éditions Agullo, dans la traduction de Raphaëlle Pache. Une histoire de famille pas ordinaire, nourrie au folklore slave pour un conte moderne qui n'aurait pas besoin de grand-chose pour devenir un cauchemar...



Masha est une photographe de presse russe. Elle a accompagné à Paris Anton, un collègue journaliste pour réaliser les clichés qui illustreront un futur article. Mais, une fois sur place, elle découvre que ce collègue a choisi de faire défection, qu'il ne retournera pas en Russie. Et il l'incite à en faire de même, car la situation là-bas est devenue trop incertaine.

Proposition qui pourrait être tentante, c'est vrai. Travailler dans la presse russe, c'est risquer sa vie, de nos jours. Pourtant, elle ne va pas le suivre. Au contraire, elle ressent quelque chose de bizarre, comme un malaise, ou une grippe, qu'elle aurait attrapée en déambulant dans la capitale française. Et puis, il y a ces cauchemars qui reviennent, nuit après nuit, tandis qu'elle semble perdre la mémoire.

Non, décidément, elle ne se sent pas bien du tout, mais elle sait qu'elle doit rentrer en Russie. Pourquoi, exactement, elle l'ignore, elle n'a pas les idées claires, mais il se passe des événements graves dans son pays, elle en est certaine, et elle doit rentrer. Et tant pis pour Anton et ses envies d'ailleurs...

Alors qu'elle se prépare à ce retour, angoissée, patraque, elle se rend compte qu'elle a changé. Et quand je parle de changement, je devrais plutôt dire métamorphose. Car, lorsqu'elle se regarde dans un miroir, ce jour-là, ce n'est plus Masha qu'elle voit. Non, devant elle se tient un homme, un SDF bien mal en point, les poumons en piteux état...

C'est sous cette apparence à laquelle elle a bien du mal à s'habituer qu'elle entame donc un retour vers la Russie plus compliqué que prévu. Il va lui falloir ruser, tricher, pire encore, pour regagner son pays d'origine, toujours tenaillée par ces impressions étranges, oppressantes. Elle doit coûte que coûte retourner là-bas, et personne ne pourra l'en empêcher...

Au même moment, à Moscou, un enfant souffre. Suite à une chute dans un parc d'attractions, Yasha est hospitalisé pour un traumatisme crânien sévère. Autour de lui, un personnel soignant aux petits soins, mais aussi de bien étranges créatures qu'il va découvrir au fur et à mesure de sa convalescence. C'est un peu comme s'il avait plongé sans s'en rendre compte dans un conte slave...

Joseph est en prison en Italie. Ce citoyen russe gagnait sa vie en trichant aux cartes pour plumer les gogos, puis, il s'est fait prendre. Mais lui aussi a le mal du pays. Il décide donc de s'évader pour rentrer au pays. Comme Masha, il ressent cette envie impérieuse de regagner la Russie. Et comme Masha, sa décision va s'accompagner d'une transformation physique. Bien plus bizarre encore.

On suit donc en parallèle les parcours de ces trois personnages, aux prises, chacun, avec des expériences très particulières. Et l'on découvre surtout un monde étrange, peuplé de créatures plus mystérieuses les unes que les autres, et également parfois inquiétantes. Masha et Yasha, surtout, Joseph n'intervenant que plus tard dans l'histoire.

Un mot, avant d'aller plus loin, sur le titre de ce livre. C'est un lieu, réel ou imaginaire, à vous de voir, mais c'est surtout un élément qu'il faut expliquer brièvement. Lors de la remise des prix aux Imaginales, Anna Starobinets et son éditrice, Nadège Agullo, étaient absentes. Mais, cette dernière avait envoyé un courrier.

Et dans cette lettre, elle explique que ce Refuge trois neuvièmes, c'est un peu l'équivalent de notre "Il se marièrent et eurent beaucoup d'enfants". Bref, c'est là que prennent fin les contes, et si possible, une fin heureuse. On comprend vite que c'est effectivement ce qu'attend particulièrement Yasha, même s'il a du mal à se faire à son nouvel entourage.

Anna Starobinets, déjà récompensée aux Utopiales en 2016, pour son autre roman, "le Vivant" (désormais disponible chez Pocket), continue de conquérir le public français avec son univers riche et presque dérangeant. Car, si "Refuge 3/9" est, en bien des points de vue, un conte, c'est un conte d'une vraie noirceur, dans la lignée des frères Grimm.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Masha se retrouve avec, en mains, un exemplaire de "Hansel et Gretel", à la fois l'un des plus célèbres mais aussi l'un des plus sombres de l'univers de Jacob et Wilhelm Grimm. C'est une des portes d'entrée du lecteur vers un univers merveilleux, au sens "surnaturel", car, pour le reste, on n'est pas loin du cauchemar.

Pour être franc, j'ai une lecture particulière du roman, qui se marie avec ces différents aspects, mais vous vous doutez bien que je ne vais pas la détailler ici. Mais, on pourrait, je pense, faire un parallèle intéressant avec un autre roman, dans un tout autre univers. Je ne le cite pas dans le billet, pour éviter de donner trop d'indications, mais voici le lien vers le billet.

La référence n'est pas anodine : lorsqu'on regarde les avis, les critiques sur "Refuge 3/9", le mot conte renvient toujours, mais le mot thriller n'est jamais non plus très loin. C'est peut-être un peu fort, mais il faut reconnaître que la construction adoptée par Anna Starobinets, avec des chapitres courts, des fils narratifs qui s'entremêlent et des fins de chapitre qui donnent envie d'en savoir plus, s'en approche.

Sans oublier la dimension très sombre et inquiétante de ce livre. Lorsqu'on l'ouvre, on a rapidement la certitude de ne pas avoir entre les mains un roman d'une folle légèreté. Tout au contraire, tout ce qui est raconté dans "Refuge 3/9" est susceptible de nous bousculer, de nous révolter, de nous émouvoir... Et même de nous faire trembler aussi, comme tout ce qui nous plonge dans l'inconnu.

C'est bien cela, le point fort de cette histoire : l'inconnu. Aucun des trois personnages principaux ne comprend ce qui lui arrive, mais doit s'adapter pour faire avec sa nouvelle situation. De la même manière, le lecteur se pose une multitude de questions qui pourront (peut-être) trouver des réponses une fois la lecture terminée. Et, avant cela, il va falloir se faire à la présence d'un petit monde qui possède une vision très personnelle de l'hospitalité...

Au coeur de ce monde étrange, diverses figures du folklore slave, certaines qui nous évoque quelque chose, d'autres que l'on découvrira certainement. Dans tous les cas, on plonge dans un univers qui nous est bien moins familier, sur le plan culturel, que celui des frères Grimm, évoqué précédemment, ou que les contes de Perrault.

C'est aussi ce qui fait l'intérêt de ce livre : découvrir cet imaginaire à la fois si proche et si éloigné du nôtre. Un imaginaire que met en scène Anna Starobinets à des fins qui dépassent largement la simple lecture d'un roman. Derrière l'histoire de "Refuge 3/9", il y a des thèmes très forts et qu'on ne peut pas couper complètement du monde qui nous entoure.

Encore un mot qui revient souvent pour évoquer ce roman : métaphysique. Je ne suis pas un grand philosophe, loin de là, et je vais vous épargner une dissertation sur le sujet qui, en cette période du bac, ne serait pas anachronique, mais dévoilerait certainement mon peu de goût pour la chose et mon manque de connaissances...

Bref, à travers les choses fantastiques et extraordinaires qui nous sont racontées dans "Refuge 3/9", Anna Starobinets aborde des questions fondamentales. Des questions de société qui, de façon évidente, concerne la société russe en particulier, mais qui, lorsque l'on vit à quelques milliers de kilomètres de là, ne peuvent laisser indifférent.

A commencer par la famille. Sujet central de bien des contes, elle est aussi très présente dans "Refuge 3/9". Au sens propre, et même, d'une certaine manière, au figuré, à la fois à travers les créatures qui entourent le personnage de l'enfant, mais aussi dans une allégorie du pays natal. Dans tous les cas, ces structures paraissent en piteux état et l'on voudrait les restaurer.

Je suis peut-être allé un peu loin en croyant également apercevoir une dimension religieuse à tout cela. Pas au sens d'une profession de foi, je ne connais pas Anna Starobinets, je ne voudrais pas trahir sa pensée. Il y a toutefois certains éléments qui, au fil du roman, m'ont semblé faire écho aussi à une possible dimension chrétienne, mais là aussi, traitée sous la forme d'un imaginaire collectif.

Refermons cette parenthèse pour aborder l'autre point très fort du livre : la dimension politique. En contrepoint des voyages de Masha, Yasha et Joseph, on aperçoit régulièrement des éléments qui nous ramènent à la situation politique en Russie. D'emblée, c'est le cas, avec la décision d'Anton de ne pas rentrer dans un pays où son métier de journaliste l'expose à un réel danger.

Le pays natal, on y revient... Lui aussi a changé, s'est métamorphosé, enlaidi, à l'image de ce président qui apparaît sur les écrans. Il devient menaçant au lieu d'être un havre de paix. Difficile de ne pas songer à la Russie poutinienne en lisant ce roman, qui semble plonger chaque jour un peu plus dans l'obscurité, pour ne pas dire l'obscurantisme.

A se demander si la pire des fantasmagories ne serait pas la réalité, et non ce monde merveilleux assez sinistre dans lequel nous entraîne Anna Starobinets. Et d'ailleurs, pourquoi séparer ces deux mondes ? Ils semblent cohabiter parfaitement, tout en se complétant. S'opposent-ils ou se repoussent-ils comme des aimants de même charge ?

Il est troublant, en lisant "Refuge 3/9" de se rendre compte qu'on finit par douter de ce qui est réel et de ne plus vraiment le distinguer de ce qui est rêvé (ou cauchemardé). Masha et Joseph se métamorphosent dans leur monde bien réel, le nôtre, Yasha attend dans un monde fantastique qu'on aurait tendance à croire imaginaire.

Mais, dans les deux cas, on n'est pas vraiment au pays des fées, plutôt celui des sorcières, Baba Yaga en tête, et les perspectives n'ont rien de très rassurant, quel que soit le point de vue que l'on adopte. Alors, nous aussi, on a hâte de trouver ce refuge des Trois Neuvièmes, ce lieu où l'on sera enfin au calme, en paix, loin de tout ce qui nous agresse au quotidien.

Oui, nous aussi, on voudrait croire à ce monde merveilleux, à cette perméabilité qui permettrait de passer de l'un à l'autre, d'aller rencontrer l'Immortel et écouter les interminables histoires de Celui qui Racontait. A cet onirisme certainement pas béat, qui ne fait pas du merveilleux rose bonbon, mais où s'épanouissent les amours sincères loin des drames de l'existence.

jeudi 15 juin 2017

"Dieu créa les djinns en trois catégories ; la première est faite de serpents, de scorpions et de reptiles ; la deuxième ressemble au vent dans l'atmosphère ; la troisième ressemble aux hommes et est susceptible de récompense et de châtiment."

Cette citation est un hadith, c'est-à-dire une parole de Mahomet rapportée par la suite et dont la somme est un des fondements de l'Islam. Celui-ci est cité dans le roman dont nous allons parler (et vous comprendrez rapidement pourquoi), mais j'ai mis sa version entière, l'auteur ayant, pour sa part, choisi de s'arrêter au mot "hommes". Je chipote, mais le plus important, c'est ce roman de fantasy historique qui sera notre sujet du jour : le premier tome (intitulé "la Maudite") de "Djinn", amorce d'une trilogie signée Jean-Louis Fetjaine (aux éditions Outre-Fleuve). Après avoir longtemps travaillé sur les légendes arthuriennes, voilà l'auteur des "Chroniques des Elfes" qui nous emmène en Terre Sainte à la période des Croisades et nous invite à découvrir quelques épisodes historiques qu'on méconnaît, tout en y insufflant une dose de mystère et de fantastique. Un élément qui devrait, au fil des tomes, aller en se renforçant. Ce premier volet est un roman très politique, avec des alliances parfois surprenantes, et des personnages souvent inquiétants et un souffle épique qu'on sent se lever...



La princée d'Antioche (de nos jours, nous dirions plutôt principauté) est l'un des quatre Etats chrétiens fondés en Orient en 1099, après la première croisade et la prise de Jérusalem par les Croisés. Un territoire que l'on situera de nos jours au nord de l'actuelle Syrie, à la frontière avec la Turquie (le mieux, c'est encore une carte).

En mars 1130, quand débute le roman de Jean-Louis Fetjaine, le prince d'Antioche s'appelle Bohémond II, membre d'une de ces familles normandes qui conquirent le sud de l'Italie et la Sicile. Il a épousé en 1126 Alix, l'une des quatre filles du roi de Jérusalem Baudouin II. Et le connétable de la princée s'appelle alors Renaud Mazoir. Fin de la parenthèse historique et géographique.

Renaud Mazoir se rend discrètement, entre chien et loup, à Jabala, ville côtière de la princée. Il se dirige vers une maison un peu à l'écart et se fait connaître quand on lui barre le passage. Dans la masure, une femme est en train d'accoucher. Si elle a choisi cet endroit isolé pour donner naissance à son enfant, ce n'est pas par hasard.

La parturiente est la princesse d'Antioche en personne, Alix de Jérusalem. Et l'enfant qu'elle est en train de mettre au monde n'est pas celui de son légitime époux, mais il est le fruit des amours de la princesse avec le connétable Mazoir. Pourtant, les retrouvailles entre les amants n'ont rien d'heureux, comme on a l'habitude de qualifier ce genre d'événement.

Au contraire, la tension est forte. Et pour cause : Alix n'a aucune intention de garder l'enfant ; elle a déjà donné des ordres pour éviter un scandale qui ébranlerait la princée. Aucun témoin de l'accouchement ne survivra à cette journée, pour empêcher tout témoignage. Cela vaut pour la sage femme, mais aussi pour les gardes.

Mais Renaud Mazoir ne l'entend pas de cette oreille. Il est venu à Jabala pour empêcher sa maîtresse de se débarrasser de l'enfant sans prendre soin de son salut. Et, lorsqu'il tient le nourrisson dans ses bras, il décide de le soustraire à sa mère et de repartir avec lui, de le protéger quoi qu'il en coûte. Ce garçon vivra, jure-t-il.

A peine Renaud a-t-il quitté la maison, laissant Alix derrière lui, qu'un nouvel événement se produit. Layal, l'accoucheuse syrienne qui a assisté la jeune accouchée, doit disparaître, pour plus de sûreté. Mais, avant de mourir, elle a le temps de lancer une malédiction à la princesse... Simple superstition ? Alix le pense, sa dame de confiance, Païtsare, semble bien moins sûre d'elle...

Les années passent, la situation de la princée d'Antioche, comme des autres territoires chrétiens du Levant, devient plus incertaine. Zengi, le gouverneur turc de Syrie, vassal du sultan Mahmud II, prépare la réunification de la région sous sa bannière. une nouvelle guère menace et chacun essaye de trouver des alliés.

De son côté, Renaud Mazoir a mis son fils à l'abri. L'enfant, qui porte le prénom de Martin, a été confié par son père à ceux qu'on appelle les Assassins. Une secte mystérieuse à la réputation inquiétante et au mode de vie bien particulier. La certitude que l'enfant sera en sécurité, loin des projets funestes de sa mère.

Alix, elle, a retrouvé sa position princière. Elle ne rêve que d'une chose : régner, gouverner. Avoir la princée pour elle, et elle seule. Une ambition forcenée qui va pourtant se heurter aux événements, mais aussi à une famille dont elle devient bientôt le vilain petit canard... Et si la princesse était véritablement maudite ?

Ce premier tome est avant tout un roman historique, car, en son coeur, il y a ces événements qui vont se dérouler à partir du printemps 1130 et que retrace Jean-Louis Fetjaine. Ce n'est pas forcément, lorsqu'on pense à la période des Croisades, la période que l'on connaît le mieux. D'autant qu'on ne se focalise pas sur Jérusalem et la Terre Sainte, mais qu'on est plus au nord.

On découvre surtout, à travers cet épisode, que la Syrie n'est décidément pas une région calme, quelle que soit la période historique que l'on observe. Et surtout, les manoeuvres qui vont s'organiser en ce premier tiers du XIIe siècle vont occasionner un incroyable jeu d'alliances. Incroyable et très surprenant, également.

Les ennemis de mes ennemis sont mes amis et, soudainement, les barrières religieuses semblent beaucoup moins importantes, au regard du pouvoir qui est en jeu... Un imbroglio où l'on se déchire au sein des familles, où la mort rôde et où l'on se débarrasse volontiers de son prochain s'il empiète un peu trop sur ses ambitions.

Se dégage de tout cela une sensation d'urgence, car il faut agir et s'organiser vite avant que l'adversaire tant redouté, les troupes du sultan, soient en ordre de marche. Coincés entre cette gigantesque armée et la mer, les Chrétiens ont du souci à se faire, entre cette menace croissante (jeu de mots, un euro dans le Nourrin) et des tensions politiques qui déchirent leur propre camp.

Au milieu de tout cela, nous suivons le destin des trois personnages centraux évoqués plus haut : la princesse Alix, le connétable Renaud et leur fils, Martin. Je les place dans cet ordre, qui reflète l'importance du rôle que joue chacun dans ce premier volet. On se doute vite qu'il ne sera pas immuable et que le dernier nommé devrait, au fil de sa croissance, prendre une toute autre ampleur.

Précisons un élément important : si j'insiste tant sur la dimension historique, c'est parce qu'elle est tout sauf anodine. Alix de Jérusalem et Renaud Mazoir ont véritablement existé et Jean-Louis Fetjaine s'est appuyé sur ce que l'on sait d'eux pour construire son roman. Ensuite, bien sûr, il y injecte de la fiction.

Il faut se pencher sur le cas d'Alix, très intéressant personnage, une femme de pouvoir dans un monde essentiellement masculin. Elle peut apparaître comme la méchante de l'histoire, mais ce serait, de mon point de vue, porter sur elle un jugement un peu rapide. Ambitieuse, c'est une certitude, prête à tout pour gouverner, c'est certain.

Mais, au fil des pages, sa posture évolue. Tout ne se passe pas comme elle le voudrait alors que tout paraissait pourtant bien se goupiller (sans doute la goupille de la Sainte Grenade d'Antioche...), si vous me permettez ce terme un peu triviale. Au fil des chapitres, sa superbe se ternit et l'on se demande bien quelle Alix on retrouvera par la suite.

Et la fantasy, dans tout ça ? Elle est encore discrète, c'est vrai. Mais elle est là, et nul doute que, elle aussi, verra sa place s'épanouir dans les prochains tomes de cette série. Bien sûr, avec les différentes manifestations de la malédiction, et puis, avec quelques autres signes, réels ou supposés, l'avenir le dira, qui apparaissent au fil de ce roman.

On en revient à ce Djinn, insaisissable, jusque dans sa définition. Qu'est-ce exactement ? Esprit mauvais ou esprit positif ? Sans doute les deux... Mais, surtout, bien malin celui qui pourra dire dans ce premier volet où se trouve le Djinn. Pas de génie sortie d'une lampe (les liens entre les mots "djinn" et "génie" n'est d'ailleurs pas du tout certaine).

Le Djinn de Jean-Louis Fetjaine garde encore tous ses secrets, même si l'on peut échafauder quelques hypothèses et imaginer ce que nous réserve la suite de ce cycle. Il est facétieux, ce Djinn, il crée des fausses pistes, ne se laisse pas cerner aisément. Et profite surtout du chaos grandissant dans lequel évoluent les personnages pour venir mettre son grain de sel...

"Djinn, tome 1 : la Maudite" est un roman épique, guerrier, même si l'on en est encore aux escarmouches. Un coup d'oeil rapide sur l'histoire de la principauté d'Antioche, et l'on a aucun doute : le souffle épique ne fait que se lever sur cette trilogie. Ca devrait castagner sévère dans les prochains tomes, pour notre plus grand plaisir de lecteur.

Il restera à savoir comment Jean-Louis Fetjaine va installer la fiction, et la dimension fantasy, dans ce récit historique, qui est celui de la principauté d'Antioche. Je me suis passionné pour ces histoires qui ne sont pas juste des histoires religieuses, au contraire, c'est bien plus complexe que cela et les clivages religieux sont assez accessoires.

Je suis un vilain petit curieux, donc je n'ai pas pu m'empêcher d'aller jeter un rapide coup d'oeil à ce qui devrait se passer sur le plan historique. On ne devrait pas s'ennuyer dans les prochains volumes, avec quelques personnages que je suis impatient de retrouver pour voir comment ils évolueront. Et le destin que Jean-Louis Fetjaine leur réserve, parce que l'Histoire n'a pas toujours le dernier mot.

lundi 12 juin 2017

"Malheur aux inconscients qui briseraient l'équilibre instauré par nos pères fondateurs".

C'est l'un des événements de ce début d'année dans le petit monde de l'imaginaire : le premier roman de fantasy de Pierre Bordage. Oh, il avait bien écrit de la fantasy historique, avec la trilogie "l'Enjomineur", quelques nouvelles, également, mais jamais il n'avait écrit de pur roman de fantasy, dans lequel il faudrait créer un univers et y construire une histoire. Alors, pour la peine, il nous offre un diptyque, "Arkane", dont le premier tome, "la Désolation", est paru en grand format chez Bragelonne. Et, pas de doute, l'imaginaire si fertile de Pierre Bordage qui a su créer tant de planètes et de galaxies, s'adapte parfaitement à la fantasy. Bienvenue dans la mystérieuse cité d'Arkane, à la construction si particulière et aux secrets si bien gardés ! Un gigantesque labyrinthe menacé par une terrible malédiction. Une période sombre mais propice aux prises de conscience, à la découverte de ses dons, de ses vocations, et à la prise en main de destins jusque-là dirigés par d'autres... En route pour quelques quêtes initiatiques dans un monde au bord de l'implosion !



Elles sont sept. Sept familles qui, il y a si longtemps qu'on ne sait plus vraiment comment cela s'est produit, ont fondé une immense cité selon des plans tout à fait déroutants. En effet, Arkane est une ville verticale dont les différents niveaux sont séparés par de véritables labyrinthes. Ce n'est pas une image, à Arkane, chaque niveau est bien séparé des autres.

Et chaque niveau correspond surtout à une couche de la société. Tout en haut, vivent les familles fondatrices, dans de luxueuses propriétés, à l'abri du besoin et surtout du commun des mortels. Puis, plus on descend et plus la pauvreté s'installe, jusqu'aux bas-fonds de la ville, véritables culs-de-basse-fosse dont on ne ressort jamais...

Mais intéressons-nous à ces sept familles fondatrices. Toutes ont pour emblème un animal et elles concluent depuis toujours des mariages entre héritiers des différents clans, pour conserver l'équilibre. Car les légendes d'Arkane rappellent que les fondateurs de la ville ont voulu qu'elle repose sur les sept familles, pas une de moins, pas une de plus.

Si cet équilibre devait être rompu, pour quelque raison que ce soit, alors, ces mêmes légendes laissent entendre qu'une terrible malédiction frappera la cité.  Mais équilibre ne signifie pas égalité. Au fil du temps, une hiérarchie s'est établie entre les différentes familles, certaines détenant désormais plus de richesses, plus d'influence au sein du Conseil des Sept et plus de prestige que d'autres.

Parmi les familles les plus en vue, pour ne pas dire dominante, il y a la maison du Drac. dont Nunzio est le patriarche. Une famille qui sent depuis quelque temps qu'on cherche à minimiser son pouvoir, si ce n'est à l'abattre. Le premier signe a été le bannissement perpétuel qui a frappé le fils aîné de Nunzio, Matteo. Depuis, il a disparu dans les Fonds, les étages les plus bas d'Arkane...

Mais, ce soir-là, les ennemis du Drac ont enclenché la vitesse supérieure : leur propriété a été attaquée et tous ceux que les assaillants ont découverts ont été massacrés sans aucune pitié. En quelques minutes, la maison du Drac a été éliminée... Sauf une de ses membres, Oziel, une jeune femme de 19 ans qui a pris l'habitude de faire le mur chaque nuit pour découvrir Arkane.

Neuvième sur la liste de succession, elle est un peu quantité négligeable au sein du clan. Elle a vécu toute sa vie dans un cocon, à l'écart du reste d'Arkane, y compris des Hauts, en attendant qu'on lui trouve un époux dans une des autres familles de la cité, pour conclure une nouvelle alliance. Mais, désormais, tout cela n'a plus d'importance...

Oziel est la dernière survivante de la maison du Drac, à l'exception de Matteo, dont personne ne sait s'il vit encore. Ce qu'elle découvre est juste abominable. Elle essaye de s'enfuir, mais, trahie, elle tombe aux mains d'une des familles rivales, une de celles qui a orchestré ce massacre. Pour s'en sortir, elle va tuer. L'héritière devient alors une fugitive, une criminelle qu'on va vouloir éliminer à tout prix.

Une seule solution lui vient alors à l'esprit : retrouver Matteo, dernier espoir d'empêcher la maison du Drac de disparaître à jamais et de voir rompu l'équilibre sur lequel repose Arkane. Mais, pour cela, il va falloir rallier les Fonds, voyage auquel Oziel n'est pas du tout préparée... Si l'expression descente aux enfers a jamais eu un sens, la voilà parfaitement illustrée...

Loin d'Arkane, dans les montagnes, vit Renn, un jeune garçon un peu perdu. Sa grand-mère l'a confié au dernier enchanteur de pierres du pays parce que, disait-elle, les pierres changeaient de forme sur le passage de l'enfant. Mais lui n'a jamais rien ressenti, il doute fortement de sa vocation et pense qu'on a plutôt voulu se débarrasser d'une bouche à nourrir.

L'enseignement de son maître est rude, il ne progresse guère et s'ennuie ferme, dans cet atelier construit au milieu de nulle part. Jusqu'à ce qu'un jour, on frappe à la porte. Son maître est absent, Renn ne sait pas trop quoi faire. Mais il ouvre. Devant lui, un soldat à la gigantesque carrure, qui dit s'appeler Orik.

Selon lui, un ennemi terrifiant déferle depuis le nord. Le royaume dont Orik est originaire a déjà succombé et ces forces terriblement puissantes s'apprêtent à prendre la direction d'Arkane. Orik demande à Renn de le suivre, à la plus grande surprise de l'apprenti, qui ne comprend pas ce que le guerrier attend de lui.

Il ne sait rien faire, n'a pas plus de talent pour enchanter les pierres que pour le combat. En quoi pourrait-il lutter contre un ennemi aussi puissant ? Quel rôle pourrait-il avoir dans un conflit qui le dépasse ? En quoi peut-il aider Orik à empêcher une attaque qui causerait la chute d'Arkane et l'accomplissement de la malédiction, lui qui n'y a jamais mis les pieds ?

Mais pourquoi Pierre Bordage a-t-il si longtemps attendu pour se lancer vraiment dans la fantasy ? Ce premier tome est absolument prenant d'un bout à l'autre et, la dernière page tournée, on voudrait pouvoir lire tout de suite la deuxième partie. Parce qu'il s'en passe des choses, dans les sillages d'Oziel et de Renn !

Tous les séparent, ils ne sont pas issus des mêmes milieux, l'une a toujours vécu dans le luxe quand l'autre est né dans une famille de paysans et se retrouve apprenti malgré lui dans des montagnes glacées... Leur véritable et sans doute unique point commun : leur destin ne leur a jamais appartenu. L'une est héritière et attend qu'on décide pour elle, l'autre a été envoyé auprès de son maître sans qu'on prenne son avis...

Mais, lorsque la maison du Drac est impitoyablement éliminée et que Orik somme Renn de le suivre, un second point commun apparaît : il va leur falloir se défaire de ce destin que d'autres avaient tracés pour eux et prendre leur vie en main. A eux de prendre conscience de ce qu'il sont au gré des épreuves qu'ils vont devoir affronter.

Curieusement, cette quête initiatique est sensiblement différente entre l'une et l'autre. Pour Oziel, cela va prendre la forme d'une incroyable déchéance, et pas seulement sociale, mais aussi physique. Il va lui falloir devenir l'exact opposé de ce qu'elle a toujours été et avancer, quoi qu'il arrive, toujours sous la menace d'une agression, d'une trahison.

Renn, au contraire, pourrait bien entamer une quête ascensionnelle, je ne sais pas si le terme est tout à fait juste. En tout cas, en quittant les montagnes et en longeant le fleuve en direction d'Arkane aux côtés d'Orik, il va apprendre à se connaître. Il va découvrir ce dont il est capable, lui à qui on a toujours expliqué ce qu'il devait faire.

Les dangers seront nombreux sur leurs routes, les alliés peu nombreux. Mais, si Renn pourra compter sur l'indéfectible soutien d'Orik, dont il ne sait pourtant quasiment rien, Oziel, elle, va recevoir un renfort inattendu. Je ne vais pas vous en parler clairement ici, il faut le découvrir. Découvrir ce qu'il est, mais aussi l'influence qu'il va avoir sur Oziel.

Il y a un crescendo dans "La Désolation", au fil des voyages des deux personnages centraux, la tension monte et les évolutions d'Oziel et de Renn, aussi différentes soient-elles, captivent le lecteur. On se pose bien des questions à leur sujet, sans doute plus encore sur Renn, dont le rôle exact est loin d'être évident.

Il faut toutefois parler de deux autres personnages, en retrait dans ce premier tome, mais qui, on peut le penser, vont avoir un rôle important à jouer dans la suite des événements. Le premier s'appelle Noy. Comme Oziel, c'est un héritier d'une des familles fondatrices d'Arkane, mais pas l'une des plus puissantes.

Et comme Oziel, il va se retrouver dans des histoires de famille qui le dépassent complètement. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce garçon, un peu bravache, un peu rebelle, va se faire avoir en beauté. Mais, dans quel but ? Cela reste encore à définir et à comprendre et il est même encore trop tôt pour savoir dans quel camp le ranger...

Enfin, il y a Matteo. Vous trouverez peut-être étrange que je parle de lui, car c'est l'Arlésienne de ce roman. Si l'on s'en tient à ce que l'on sait, à ce que l'on découvre, il devrait être le personnage clé de toute cette histoire, il a le parfait profil du héros salvateur. Le hic, c'est qu'on ne sait pas ce qu'il est devenu, s'il est même encore en vie. Alors, se pose une question : et si le sauveur, ce n'était pas lui ?

L'univers d'Arkane est riche. Outre cette impressionnante cité dans les profondeurs de laquelle nous emmène Oziel, parfois dans des conditions très précaires, très risquées, on découvre ses alentours, qui ne sont guère plus paisibles. Entre la mécrose, affreuse maladie dont les victimes sont chassées dans les Fonds ou à l'extérieur de la cité, et un bestiaire assez flippant (coucou, Lovecraft !), on a de quoi s'occuper.

Cette première partie s'achève sur un dernier chapitre époustouflant qui laisse augurer de ce que sera la deuxième partie du diptyque. Mais elle nous laisse, vous l'aurez compris, bien des questionnements, au sujet des personnages, mais aussi des événements : qui est cet ennemi qui marche (?) sur Arkane ? Est-ce la fameuse malédiction ? L'équilibre est-il définitivement rompu ?

On a hâte de retrouver Oziel et Renn, de voir leur évolution se poursuivre et leur véritable rôle dans tout cela apparaître. Car, s'ils semblent prendre leur destin en main, ils n'en restent pas moins contraints par leurs quêtes respectives. Aboutiront-elles ? Ou bien découvriront-ils, au milieu du chaos qui enfle, que leur existence doit s'affranchir de tout cela ?

Et dans ce cas, ne seront-ils pas, cette fois, les jouets du destin d'Arkane ?

"Il faut toujours que les hommes s'allient au pire pour faire d'un danger un mal absolu !"

La fantasy nous propose des univers imaginaires qui nous emportent ailleurs, dans le temps comme dans l'espace. On peut y passer de courts moments, quand les romans sont des volumes uniques, des "one-shots", ou s'y installer pour un bail, au gré de l'inspiration des auteurs, lorsqu'ils signent des cycles. Et puis, il y a des petits malins pour se lancer dans une aventure en plusieurs dimensions : ne pas uniquement concevoir leur univers dans l'espace, dans sa géographie, mais aussi dans le temps, dans son histoire. Ce ce qu'entreprend depuis plusieurs années maintenant Lionel Davoust avec son univers d'Evanégyre : chacun des textes qu'il installe dans ce monde depuis "la Volonté du Dragon" se déroule dans un lieu, mais surtout dans une époque différente. Le voilà qui entame une nouvelle phase, avec une trilogie intitulée "les Dieux sauvages", dont le premier tome, "la Messagère du Ciel", vient de paraître aux éditions Critic. Et comme ce facétieux (et talentueux, faut-il le préciser ?) romancier a décidément l'ambition de brouiller les cartes, il insuffle dans sa fantasy un peu de roman post-apo et fait un clin d'oeil appuyé à l'Histoire, la nôtre (j'allais dire la vraie, oups...). Préparez-vous à une grande fresque mouvementée, où les humains ne sont que des pions. Pour le moment...



Nous sommes en 177 du Calendrier Rhovellien. Cela fait donc moins de deux siècles que l'empire d'Asrethia s'est effondré. De cette apocalypse, on ne sait rien, et c'est une autre histoire qui nous sera peut-être racontée un jour. En attendant, nous sommes dans un univers encore très rudimentaire, qui continue à se reconstruire, mais qui reste fragile et surtout menacé.

En effet, la Rhovelle est le cadre d'étranges manifestations, qu'on appelle des "anomalies" et qui, pour le peuple, sont des manifestations de sorcellerie, ni plus, ni moins. Cette puissance pourrait s'avérer redoutable si un envahisseur sachant la maîtriser voulait conquérir la Rhovelle. Alors, on a construit de puissantes murailles, des châteaux forts charger de retarder l'échéance.

Pour le reste, il faudra mettre toute sa foi en Wer, le Dieu unique sous l'égide duquel le royaume de Rhovelle a été fondé après la chute d'Asrethia par saint Ysmel. Et espérer que cela soit suffisant pour repousser des ennemis que l'on craints bien supérieurs. Mais la Rhovelle est également fragilisée de l'intérieur, sur le plan politique.

Eoel II, descendant de saint Ysmel et roi de la Rhovelle, souffre d'une grave maladie qui le prive de ses facultés et l'empêche de gouverner. Les sept provinces du royaume ont donc fondé un conseil de régence réunissant des représentants de chacune d'entre elle pour maintenir la plus grande stabilité possible.

Mais, Raed de Magnécie, gouverneur-duc de la province et oncle du roi Eoel vient de mourir. C'est son fils cadet, Juhel, surnommé l'Austère (et celui-là n'est pas du genre "austère qui se marre", croyez-moi), qui lui succède. Avec en tête d'autres ambitions, qui n'ont plus grand-chose à voir avec le projet initial destiné à veiller sur le royaume de Rhovelle.

Belliqueux et assoiffé de pouvoir, Juhel se verrait bien concentrer tous les pouvoirs entre ses mains et lancer une campagne forcément victorieuse pour asseoir son pouvoir et la puissance de la Rhovelle. Bien sûr, autour de lui, le reste du conseil de régence ne l'entend pas de cette oreille et, alors que le danger semble se rapprocher, la Rhovelle ne semble jamais avoir été aussi fragile...

Tous ces jeux de pouvoir sont à des années-lumières des préoccupations de Mériane, une jeune femme qui vit isolée dans une forêt de la Rhovelle. Elle est une paria, elle a été chassée de son village et vit désormais de ses prises de chasse. Une jeune trappeuse qui a fini par s'accommoder de la solitude et du rejet des autres et s'est construit une vie tranquille.

Oh, il y a bien ces anomalies, de plus en plus nombreuses, qui représentent un danger croissant, mais elle a appris à se défendre et connaît la forêt mieux que personne. Mais, un jour, on frappe à sa porte. Devant elle, un moine croisé de l'église de Wer. Avec l'autorité que lui confère le service du Dieu, il requiert la présence à ses côtés de Mériane.

Incrédule et pas vraiment décidée à le suivre, Mériane renâcle. Plus encore quand elle apprend que leur objectif sera de retrouver un de ces anomalies... pour y pénétrer ! Or, s'il y a bien un truc que sait la jeune femme, c'est qu'il faut se garder d'approcher les anomalies, sous peine de terribles conséquences.

Contrainte de céder, Mériane accepte de remplir la mission contre la promesse de rentrer ensuite chez elle. Elle ne le sait pas encore, mais elle va ainsi sceller son destin, car, après ce voyage, elle ne sera plus jamais la même. Elle va se retrouver habitée par une voix qui se prétend être celle de Dieu et affirme vouloir la guider...

Pardon, c'est un peu long pour une entrée en matière. J'ai essayé de bien planter le décor sans trop en dire et, faites-moi confiance, il se passe énormément de choses qui n'apparaissent pas dans ce petit résumé. Sans compter qu'on part pour une trilogie musclée, ce premier tome dépassant les 600 pages, et les suivants s'annonçant au moins aussi épais.

Comme je l'expliquais en introduction, "La Messagère du ciel" est un roman post-apocalyptique dans un univers de fantasy. Cela amène une précision d'importance : c'est le quatrième livre de Lionel Davoust à se dérouler dans l'univers d'Evanégyre après "la Volonté du Dragon", "la Route de la conquête" et "Port d'âmes" (récemment sorti chez Folio et que je ne saurais que trop vous conseiller).

Des récits qu'on peut lire dans n'importe quel ordre et indépendamment des autres mais qui, petit à petit, fondent Evanégyre. Ils ne se suivent pas, d'abord parce qu'ils se déroulent à des années, voire des siècles de distance les uns des autres, mais se complètent. Et les histoires les plus anciennes éclairent les plus modernes.

Il y a quelque chose que je trouve formidable chez Lionel Davoust : son travail sur l'histoire, bien sûr, mais aussi son corollaire, un travail sur les mythes. C'est criant dans "La Messagère du Ciel", vous le verrez. On y retrouve en effet, par-ci, par-là, quelques traces de ce qui fut à l'époque de l'empire d'Asrethia. Des traces sur lesquels ne se fondent d'ailleurs pas que les mythes, mais aussi les superstitions.

Nous sommes dans une époque très dure, la foi en Wer est très forte, mais elle s'accompagne de tout un corpus de croyances qui sont en fait liés à ce qu'on ne s'explique pas. Ainsi, les savoirs scientifiques en vogue en Asrethia ont disparu et, désormais, leurs manifestations sont interprétées différemment, comme de la sorcellerie, en particulier...

Evanégyre est un univers d'une grande richesse, que Lionel Davoust nous fait découvrir étape par étape, événement après événement, période après période. Et ce qui frappe, c'est cette grande cohérence, cette construction globale très complexe mais passionnante. En variant les genres, les tonalités, les choix narratifs...

"La Messagère du ciel", par exemple, est un roman choral, le lecteur adoptant à tour de rôle le point de vue des différents personnages, ce qui permet de construire une grande fresque, avec des fils narratifs qui s'entrecroisent, un peu à la façon de "Games of throne". On suit donc les parcours de plusieurs personnages, dont Mériane et Juhel, évoqués plus haut.

Le côté très amusant de cette nouvelle trilogie, c'est que Lionel Davoust s'amuse avec la légende de Jeanne d'Arc. Mériane, comme la Pucelle d'Orléans, est donc sujette à des voix qui lui ordonne de laisser tout derrière elle pour remplir une mission de la plus grande importance, capable de sauver le royaume dont elle est originaire.

Il ne s'agit pas d'une transposition à la lettre. Mériane n'est pas Jeanne d'Arc, elle s'inspire d'elle. Avec des points communs : sa place dans la société en tant que femme, à la fois dans la société civile ou dans le cadre du dogme religieux. Elle est paria parce qu'on la soupçonne d'être liée à la sorcellerie, elle aurait donc très bien pu se retrouver sur un bûcher...

Elle va se lancer dans une grande quête où elle va d'abord devoir convaincre un monde incrédule que le cauchemar a déjà commencé... Euh, pardon, je confonds... Elle va devoir faire ses preuves et accepter son sort pour mieux le remplir. Ce rôle, il sera sans doute de se dresser contre l'envahisseur, mais c'est encore un peu tôt pour le dire...

Pourtant, elle est très différente de Jeanne, également. D'abord, parce qu'elle n'a pas la foi chevillée au corps. Au contraire, elle nourrit une sérieuse rancune envers les dieux. Si elle est paria, c'est de leur faute, Wer en tête. Et cette voix dont elle n'arrive pas à se débarrasser, elle ne l'accueille pas avec humilité et confiance, mais avec des noms d'oiseaux et une furieuse envie de la débrancher !

Cela vaut quelques échanges assez savoureux entre la jeune femme et cette voix, qui se livrent un combat oratoire de haute volée. Mériane se résigne à ce que cette voix continue à la guider, mais cela ne calme ni sa colère, ni son caractère, très entier. Entre elle et ce soi-disant dieu, ça fait des étincelles, et pas qu'un peu...

Pour le reste, dans un royaume qui vacille, coincé entre un ennemi extérieur et de violents troubles intérieurs, devant affronter un ennemi possédant des armes terrifiantes et possédant la supériorité en nombre, on retrouve des éléments classiques de fantasy épique. Et l'on cherche, à chaque apparition de Mériane, à savoir à quel moment on se trouve, en se calquant sur la vie de Jeanne.

Ah, reste un élément que je n'ai pas encore directement abordé... Les Dieux, ces dieux sauvages qui servent de titre à la trilogie. Là encore, on retrouve le côté mythologique du travail de Lionel Davoust, puisque, à l'image de la tradition antique, ils jouent un rôle véritable dans le récit. Ils sont même les maîtres du jeu...

Je n'ai pas relu "la Volonté du Dragon" avant d'écrire ce livre, mais il me semble qu'on retrouvait, sous une forme différente, quelque chose de proche. La bataille navale au coeur de ce court roman ressemblait fort à une partie d'échecs où les monarques des royaumes belligérants agissaient comme des joueurs, déplaçant leurs pièces au gré de leur stratégie et des mouvements adverses.

Dans "la Messagère du Ciel", je n'ai pas retrouvé cette idée de la partie d'échecs mais quelques chose qui m'a plus fait pensé à du jeu de rôles. Wer et son frère Aska se livrent un duel sans merci par le truchement des forces en présence en Rhovelle, cherchant à remplir des quêtes, à remporter des combats, à renforcer leur puissance et leur expérience sans trop laisser de vies en route.

Mais qui sont vraiment Wer et Aska ? Sont-ils bien ce qu'ils prétendent être, des dieux omnipotents et omniscients ? Cet "ailleurs" (c'est le titre des chapitres dans lesquels ils interviennent) serait-il une espèce d'Olympe à la mode d'Evanégyre du haut de laquelle ils observent et manipulent les humains ? Ou bien doit-on, comme Mériane, douter de ce que l'on voit et les considérer d'un oeil plus prosaïque ?

Encore des questions qui devront trouver des réponses dans la suite de cette trilogie, très bien née avec ce premier tome certes dense, mais qui prend le lecteur. Le choix du roman choral, de ces différents fils narratifs, tout cela concourt à aiguiser l'intérêt du lecteur. Quant aux éléments de fantasy, ils sont bien là, au rendez-vous.

De la magie, oui, des combats, des trahisons et des manigances, des puissants qui aspirent à l'être encore plus, des personnages fourbes et d'autres justes, mais aussi des personnages qui pourraient trouver la rédemption ou voir leurs certitudes bousculées et même renversées. Nul doute qu'entre les personnages croisés dans ce premier tome et ceux qu'on laissera à la fin du troisième, il y aura un monde...

En attendant, si vous n'avez pas encore mis les pieds à Evanégyre, je vous y encourage. Et si vous n'êtes pas encore tout à fait convaincu ou si tout ce que j'ai évoqué vous semble un peu abstrait, voilà un lien qui devrait vous aider à vous familiariser avec cet univers : une conférence enregistrée lors des dernières Imaginales : http://www.actusf.com/spip/Imaginales-2017-Ecrivan-batisseur.html


Et puis, tout ce mois de juin, Lionel Davoust est l'invité Book en Stock, sur lequel il répond à toutes vos questions... Ne soyez pas timides !
http://bookenstock.blogspot.fr/2017/06/interview-de-lionel-davoust-tome-1.html

samedi 10 juin 2017

"L'imposture, le mensonge, je finirai toujours par m'en accommoder. Question de temps et d'habitude ! Tout le monde vole, tout le monde débite des salades".

La période de la IIe Guerre Mondiale n'en finit plus d'inspirer les romanciers et les scénaristes, au point de se demander ce qu'on peut encore raconter dans ce contexte précis. Mais, je trouve que, depuis quelques années, on trouve de plus en plus de livres qui s'intéresse à la délicate question de la collaboration. Comme si, les générations passant, certains tabous étaient levés. Notre roman du jour est véritablement un roman historique, car il nous plonge bien au coeur d'une époque. Ce n'est pas un roman à intrigue ou un thriller installé dans un contexte historique donné, mais bien une histoire qui s'inscrit dans cette période. "Faubourg des minuscules", d'Edouard Bernadac (en grand format aux éditions Héloïse d'Ormesson), est une chronique du Paris de l'Occupation, lorsque la vie et le spectacle continuaient malgré tout. Et des personnages pris dans cette tourmente et essayant tant bien que mal d'avancer, quitte à faire des choix difficiles. Où l'on découvre que la morale n'est ni toute blanche ni toute noire...



Originaire de Catalogne (pas d'Espagne, hein ? De Catalogne, on vous dit !), Juan Vega a fui le franquisme et s'est installé en France. Le jeune homme travaille dans un atelier de restauration de meubles à Paris lorsque la guerre le rattrape... Cette fois, l'hydre fasciste déferle sur la France et les nazis occupent la capitale.

Dans l'atelier, travaille également Pepe, lui aussi émigré espagnol, proche de la soixantaine. Un as de la débrouille à une époque où, pour améliorer l'ordinaire, il faut savoir prendre des risques. Pepe est un peu le mentor de Juan, encore bien naïf, malgré son passé douloureux, et il a su, durant toute cette période, prendre des contacts pour vivre un peu moins mal.

Un matin de 1944, une cliente débarque à l'atelier avec une bergère Louis XV en piteux état. Elle s'appelle Marie, elle est ravissante et Juan tombe aussitôt sous le charme de cette demoiselle. Le fauteuil est bien trop abîmé pour espérer pouvoir le réparer, mais Juan tient à revoir Marie et à apprendre à mieux la connaître.

Alors, il triche un peu, lui promet de réparer le meuble et même de venir lui livrer chez elle. Dans les réserves, un autre fauteuil devrait faire l'affaire. Juan est amoureux et il espère séduire à son tour cette jeune et belle personne. Mais, lorsqu'il se rend à l'adresse qu'elle a laissée à l'atelier, il découvre qu'il s'agit d'une maison close...

Pas n'importe laquelle : le Chabanais est l'un des bordels les plus luxueux et les mieux fréquentés de la capitale. Non seulement par les riches Parisiens, mais aussi, et surtout, en ces temps troublés, par l'occupant. Malgré la guerre, à Paris, on continue à s'amuser de toutes les manières possibles. Dépité, Juan ne veut pas renoncer à elle pour autant et va chercher à savoir qui elle est vraiment.

Au même moment, le jeune homme va rencontrer trois hommes qui vont changer sa vie jusque-là bien tranquille, malgré le contexte. Le premier, c'est Monsieur Raymond, une des figures du marché noir à Paris et une relation de Pepe. Pas vraiment le genre recommandable, cet homme-là, mais il refourguait certains meubles et permettait à Pepe, et désormais à Juan, d'arrondir les fins de mois...

Le second, c'est Pierre Chaudière. Héritier d'une dynastie d'imprimeurs installée à Paris depuis des siècles, il poursuit son métier dans des conditions difficiles : ce sont les commandes des partis collaborationnistes qui permettent encore de faire tourner les rotatives. Il faut bien vivre ! Et ce que cette activité légale lui rapporte peut lui permettre d'en mener d'autres, plus discrètes. Plus dangereuses, aussi.

Et puis, le troisième, c'est l'une des figures de la vie culturelle parisienne, Gilles de Rieu, acteur mais aussi auteur de pièces de théâtre à succès. Drôle de personnage, celui-là, à la fois flamboyant et pathétique, touchant et écoeurant, un de ceux qui a vu sa vie nettement s'améliorer depuis le début de l'Occupation et qui compte bien en profiter encore et encore...

Le décor est planté, et notre jeune premier peut ainsi gagner l'avant-scène : le gentil et candide Juan va maintenant plonger dans ce monde crapoteux et bien peu vertueux du Paris occupé. Et surtout, pour mieux s'y fondre, il va devoir faire des choix et devenir, comme tant d'autres, comme ces hommes qu'il fréquente désormais, un menteur et un imposteur...

Plus que jamais, sans doute, tout est dans les apparences. Paraître, pour exister, paraître, pour survivre, paraître, pour se cacher des regards indiscrets, paraître, pour se protéger... Et, finalement, dans ce roman qui brouille complètement les frontières entre le bien et le mal (ça peut sembler paradoxal, dans un tel contexte, d'ailleurs), il ne s'agit pas de porter un jugement sur les êtres.

Bien sûr, il serait facile de dire que tel personnage est un sale collabo et que tel autre est un héroïque résistant, mais ce n'est pas le propos du roman. Non, "Faubourg des minuscules", c'est bien le destin de personnes ordinaires appelées à vivre dans un contexte extraordinaire et à essayer de tirer comme ils peuvent leur épingle du jeu.

Vous verrez, d'ailleurs, que, autour de Juan, tous les personnages, tels des Janus, ont un double visage, un pied de chaque côté de cette frontière virtuelle entre bien et mal, entre morale et déloyauté, entre vertu et vice. Que chacun s'adapte pour traverser la période d'occupation sans jamais négliger un éventuel après, où il faudrait s'assurer de paraître plus blanc que neige. Paraître, encore...

En lisant "Faubourg des minuscules", je pensais à des films comme "La Traversée de Paris" ou "Monsieur Batignole", qui fonctionnent un peu sur le même principe des gens ordinaires cherchant juste à vivre du mieux possible mais confrontés à cette situation si compliquée qu'est l'Occupation. Ces personnages vont devoir accomplir leur destin au coeur de la tragédie.

Gabin, Bourvil ou Jugnot n'y sont pas des personnages très clairs, mais ce ne sont pas non plus de mauvais bougres. Ils vivent comme ils peuvent, en cherchant à faire le moins de vagues possible. Ce sont des Français moyens, selon l'expression consacrée, qui font comme ils peuvent en attendant des jours meilleurs. Et Juan pourrait très bien croiser les uns ou les autres.

Gilles de Rieu, l'un des principaux protagonistes de "Faubourg des Minuscules", pourrait d'ailleurs faire penser par certains côtés à bien des figures de la vie culturelle de l'époque, dont Marcel Aymé (auteur de la nouvelle qui inspira "la Traversée de Paris) ou Sacha Guitry, que je ne cite pas par hasard. "Le gris est la couleur dominante", écrit Edouard Bernadac...

Deux livres aussi me sont revenus en mémoire : "Un héros très discret", de Jean-François Deniau, une histoire de mensonge et d'imposture, certes très différente de "Faubourg des Minuscules" dans le fond, mais assez proche dans les thématiques. Et puis, plus près de nous, "les fidélités successives", de Nicolas d'Estienne d'Orves.

J'évoque en particulier ce dernier livre, car une grande partie se déroule au coeur de la vie culturelle sous l'Occupation et c'est également le cas de "Faubourg des Minuscules". "Paris tout entier n'est pas un endroit convenable", écrit encore Edouard Bernadac dans son livre, et c'est exactement ce que montrent ces deux romans, en nous emmenant dans les salons, les restaurants, les théâtres...

Les petits arrangements avec la morale sont légion, mais chacun a de bonnes raisons pour agir ainsi. En tout cas, de son propre point de vue. Et comme le dis si bien la citation que j'ai placée en titre de ce billet, on s'habitue à ces comportements qu'on condamnerait en d'autres circonstances. Surtout lorsqu'ils permettent de mettre du beurre dans les épinards (du vrai beurre, pas un ersatz).

Oh, bien sûr, il y a ceux qui le font pour joindre les deux bouts ou pour vivre un tout petit peu mieux. Mais il y a aussi de véritables profiteurs et ceux qui ont assuré leur train de vie dispendieux, ce qui est certainement plus condamnable, au moins moralement parlant. Juan, lui, va se prendre au jeu, s'étourdir aussi, comme un insecte attiré par une forte lumière.

Il y a d'ailleurs un gouffre entre Juan et les personnages des "Fidélités successives". Le principal protagoniste de "Faubourg des Minuscules" n'est pas un mauvais gars, en tout cas, il évolue à sa façon dans le Paris occupé, mais sans compromission idéologique. Et puis, il y a cet après (qui ne se fera pas à Saint-Germain-des-Prés...) qu'il faudra là aussi affronter.

Juan est un antihéros, ce n'est pas un personnage hors du commun qui se sort de toutes les situations, même les plus critiques, avec facilité et panache. Non, c'est d'abord un témoin des événements (passif, dirons les uns, impuissant, considérerons les autres) avant de devenir, presque sans le faire exprès, un acteur de cette vie parisienne.

Mais, lorsqu'il devient acteur, il sait prendre ses responsabilités, faire des choix, même délicats, même contraires à ce que seraient ses valeurs en temps normal. Et, s'il refoule ses doutes et ses cas de conscience, ils ne sont jamais bien loin et peuvent rejaillir, comme en témoigne la dernière partie du moment. C'est en cela que Juan est un humain. Qu'il est une âme grise, lui aussi. Comme nous tous.

Un mot pour finir sur l'auteur. Pour être franc, je n'avais pas vraiment prêté attention à lui, comme je peux le faire parfois, jusqu'à ce que je tombe sur une discussion sur les réseaux sociaux qui a fait tilt, alors que je venais de finir "Faubourg des Minuscules". Il y était question de livres touchant au nazisme signé par un certain Bernadac. Pas Edouard, mais Christian Bernadac.

Le nom n'est pas si courant, je me suis demandé s'il y avait un lien (affichant des lacunes coupables, je le reconnais volontiers, concernant le travail de Christian Bernadac). Alors, hop, moteur de recherches, le classique processus de l'ère 2.0, et je découvre que Edouard Bernadac est le fils de Christian, journaliste et auteur, donc, d'un travail considérable sur le nazisme, la déportation et la IIe Guerre Mondiale.

Mais, ne nous arrêtons pas là : Christian était lui-même le fils de Robert Bernadac, policier et résistant, lui-même déporté après avoir été dénoncé... On comprend donc mieux l'intérêt que peut porter Edouard Bernadac à cette période, même s'il a attendu ce roman, son quatrième, pour s'y frotter et mettre en scène, je le redis, des antihéros.

Je parle de roman, parce que dans les faits, c'en est un. Et pourtant, ce que nous raconte Edouard Bernadac, c'est une vraie pièce de théâtre dont le Paris de l'Occupation est le décor. Un mot apparaît en quatrième de couverture qui m'est également venu à l'esprit en lisant "Faubourg des Minsucules" : c'est un vaudeville.

Oui, ça peut surprendre, mais il y a, d'une certaine manière, les mêmes ressorts avec des quiproquos et des portes qui claquent, des révélations et des mensonges. Ce n'est pas une comédie, bien sûr, en tout cas, pas dans le sens où cela doit faire rire le lecteur. Mais, c'est bien une comédie, si l'on considère que chaque personnage y joue un rôle et n'y apparaît pas tel qu'il est en vérité.

Une comédie humaine, touchante mais aussi parfois horripilante, une comédie sur le fil du rasoir moral, une comédie où il faut plaire et séduire, gagner le coeur de Marie, bien sûr, mais pas uniquement. La comédie aussi un peu grotesque d'une capitale qui essaye par tous les moyens de faire comme si de rien n'était alors qu'elle traverse les heures les plus sombres de son histoire...

Une comédie qui peut, à chaque instant, virer au tragique...

jeudi 8 juin 2017

"Légalement coupable et légitimement innocente, grande figure, grande héroïne, femme libre, Mata est la première femme du XXe siècle tuée par des hommes du XIXe siècle".

J'ai choisi pour titre cette phrase à la fois très juste et très provocatrice, parce qu'elle colle parfaitement avec l'esprit du livre dont nous allons parler ce soir. J'ai hésité, car il continent d'autres "punchlines", comme on dit désormais en bon français, mais c'est cette phrase-là qui a fini par l'emporter. Voici un livre qui sort aujourd'hui en librairie et qui dresse le portrait d'un personnage dont le nom seul fascine : Mata Hari. On croit à peu près tout savoir sur elle, et on se trompe certainement sur son cas. Danseuse, espionne, première "femme fatale", vénéneuse et dangereuse, voilà sans doute ce qui ressortirait d'un sondage à son sujet. Mais qui était vraiment Mata Hari et comment s'est-elle retrouvée, il y a 100 ans, devant un peloton d'exécution ? Voilà ce que Philippe Collas nous explique dans "Mata Hari, la dernière danse de l'espionne", paru aux éditions French Pulp. Un sujet qu'il connaît sur le bout des doigts, et pour cause...



Le 15 octobre 1917, à l'aube, Mata Hari est fusillée après avoir été reconnue coupable d'intelligence avec l'ennemi, entre autres chefs d'occupation. La nouvelle fait grand bruit en France, mais aussi dans de nombreux pays européens. La différence, c'est que les Français conspuent l'espionne qui aurait pu faire basculer le sort de la guerre, alors qu'ailleurs, on crie à l'injustice.

Mais qui est vraiment Margareth Gertrude Zelle, alias Mata Hari ? Et comment a-t-elle fini dans les fossés de Vincennes avec plusieurs balles dans la peau ? Figure devenue mythique, sa vie et sa mort ont été allègrement déformées pour composer une sorte de personnage de fiction, bien loin de la réalité. Or, son histoire est tout à fait édifiante.

Originaire des Pays-Bas, Margareth débarque à Paris en 1904, sans le sou, fuyant un mari avec qui elle ne s'entend plus (bel euphémisme) et laissant derrière elle sa fille, âgée de 5 ans à peine. Elle ne connaît personne dans la capitale française, mais elle est ambitieuse et espère rapidement trouver le moyen d'y vivre, et plutôt dans les palaces que dans les hôtels borgnes...

La solution, elle va la trouver : elle va devenir danseuse. Mais pas n'importe quel genre de danseuse : une danseuse orientale, faisant sur scène la danse des voiles et finissant fort peu vêtue. Et elle enrobe ce spectacle d'un genre nouveau d'un orientalisme qui sera le socle de la légende qu'elle va bâtir au fil des mois et des années.

En très peu de temps, elle devient la vedette du tout Paris qui chante et qui pétille, la première star du siècle naissant. On se l'arrache, elle fait sale comble partout où elle se produit, touche des cachets mirobolants et peut enfin vivre dans ce luxe auquel elle aspirait en débarquant à Paris. Elle a su séduire les Français par une sensualité qu'elle sait parfaitement mettre en scène, devenir l'exemple de la femme libre et indépendante dans une société patriarcale.

Mais, lorsqu'elle est arrêtée, au début de l'année 1917, cette gloire est déjà loin et le parcours de cette jeune femme a pris des tours et des détours inattendus, à travers toute l'Europe. Un continent qui a connu bon nombre de soubresauts avant de basculer dans une guerre meurtrière. Mata Hari semble bien loin de tout cela, et pourtant, c'est bien ce qui va la rattraper et causer sa perte.

Ce n'est jamais évident de parler d'une biographie, on ne sait jamais où placer le curseur. Avec le livre de Philippe Collas, c'est encore un peu plus délicat, puisqu'il choisit de ne pas jouer la carte de la chronologie. Il fait même exactement l'inverse et retrace son existence en partant de son exécution pour remonter jusqu'à son enfance, dans une petite bourgade des Pays-Bas.

Mata Hari n'est pas Benjamin Button, mais ce choix est aussi surprenant qu'il va apparaître pertinent. Car Margareth va nourrir le personnage de Mata Hari de tout ce qu'elle a traversé au fil des ans. Chacune des étapes de ce retour en arrière va éclairer le lecteur, mettre en évidence l'ambivalence de cette femme dont la vie n'a pas été rose et qui a choisi de prendre son destin en main.

Il y a Margareth et il y a Mata, un peu comme il y a Jekyll et Hyde. Non pas que Mata Hari soit un monstre, mais elle est une créature qui va finir par prendre le dessus sur sa créatrice, la dépasser et l'emmener au sommet, fait de célébrité et de fortune, mais aussi dans cette chute pathétique, entamée bien avant son arrestation.

Dans son récit antéchronologique, Philippe Collas laisse pourtant la période de la guerre de côté, car il va l'examiner plus précisément. En deux temps, puisque la dernière partie du livre sera entièrement dédiée à l'instruction de son dossier et à son procès. Et ce choix-là, il le fait pour une autre raison très précise, sur laquelle nous reviendrons dans la dernière partie de ce billet.

Une fois que l'on a découvert qui est Margareth, comment elle a fabriqué Mata Hari et comment ce personnage imaginaire a fini par prendre le dessus sur le véritable être humain, alors on peut s'intéresser aux circonstances qui l'ont menée à être accusée et condamnée pour espionnage. Et chercher à répondre à la question évidente : Mata Hari était-elle vraiment une espionne ?

Vous imaginez bien que si la réponse était simple, si c'était oui ou non, les choses seraient bien moins intéressantes. La situation de Mata Hari est beaucoup plus complexe que cela. En fait, il faudrait répondre : oui ET non. C'est en tout cas l'avis de Philippe Collas qui nous propose sa démonstration dans ce livre.

Bien sûr, je ne vais pas entrer dans le détail. Une biographie n'est pas un thriller, on ne peut pas parler de suspense à préserver, mais l'idée est tout de même de découvrir la vie de cette femme et il serait dommage de mettre trop en avant certains épisodes clés qui ont façonné le destin de Mata Hari pour en faire une légende.

La phrase que j'ai choisi comme titre pour ce billet est évidemment tout aussi ambiguë, et c'est volontaire de ma part. La majeure partie du livre de Philippe Collas a pour but de l'expliciter, de démontrer pourquoi elle est une espionne sans l'être vraiment. On est loin d'une James Bond ou d'un Jason Bourne au féminin, loin d'un agent secret capable de tous les exploits.

Mais, ce qui est le plus intéressant, c'est de comprendre pourquoi l'histoire de Mata Hari, a priori assez banale, a pris de telles proportions pour devenir un événement dont on parle encore un siècle après. Et là, l'histoire de Margareth Gertrude Zelle prend une toute autre tournure, car on retrouve la fameuse idée du destin ordinaire emporté par le tourbillon de l'Histoire.

A travers le parcours de Mata Hari, on perçoit en fait la situation de la France, et sans doute même de toute l'Europe, en 1917. Cette année est la charnière du conflit. Les départs la fleur au fusil et la chanson à la bouche, la certitude de voir la guerre finie avant Noël 1914, tout cela est bien loin, désormais. Le conflit s'est complètement embourbé et a tourné au massacre.

La colère gronde, sur le front comme à l'arrière et l'on en arrive à faire des exemples. La répression des mutineries de 1917 (sur lesquelles il y aurait énormément à dire) sera la réponse de l'Etat. Et, d'une certaine manière, l'exécution de Mata Hari après une longue instruction et un long procès également. On frappe les esprits en fusillant l'espionne. Mata Hari est devenue un objet de propagande.

La Première Guerre mondiale est considérée comme la première des guerres modernes. Et cela passe par deux choses : la structuration de l'espionnage et du contre-espionnage (ce n'est pas une création, mais les moyens mis en oeuvre sont inédits) ; le recours à la propagande et à l'intoxication du public par ce qu'on appellerait désormais des "fake news".

Tout cela fait apparaître dans une France au bord de la crise de nerf une paranoïa galopante. Ce n'est certainement pas l'apanage de la France, d'ailleurs, c'est toute l'Europe qui voit des espions partout. Et sans doute à raison : on découvre que Madrid était un véritable nid d'espions (rien à voir avec OSS-117) et que ces intenses manoeuvres d'espionnage ont engendré des réponses tout aussi puissantes.

Au fil des pages, on découvre la situation en France, en Allemagne (j'y ai découvert des personnages fascinantes, romanesques, comme Fraülein Doktor ou Clara Benedix, qui mériteraient elles aussi que des livres leur soient consacrées), en Espagne et en Grande-Bretagne et l'on mesure la tension gigantesque qui régnait dans tous ces pays.

Il n'est d'ailleurs pas étonnant, de notre point de vue de lecteur du XXIe siècle, de découvrir que l'histoire de Mata Hari a été l'objet de tout un tas de théories du complot, aussi bien de manière officielle, par la mise en scène de son procès, que de façon plus officieuse, de ceux qui l'imaginaient en cerveau du mal absolu jusqu'à ceux qui étaient persuadés qu'elle n'a pas été exécutée...

Oui, Mata Hari a certainement été le jouet de la politique du moment, l'aubaine qu'attendait le pouvoir en place alors qu'il fallait justifier l'injustifiable, le contre-feu qui a permis de reléguer au second plan les stratégies lamentables des généraux et l'énième massacre que fut le Chemin des Dames. En cela, son sort est une injustice monstrueuse.

Le hic, c'est que Mata Hari aura été le principal instrument de sa perte... Curieusement, elle qui fut une Salomé se défaisant de ses voiles lorsqu'elle dansait, elle a livré sa propre tête sur un plateau d'argent à ceux qui voulait la voir tomber. Et c'est ce qui rend le personnage de Mata Hari fascinant, décalé, troublant, extravagant...

Elle est à la fois une parfaite antihéroïne et un personnage de tragédie antique. Elle est une femme malheureuse qui va se réinventer sans cesse, même lorsqu'elle aurait dû se montrer plus sincère, une femme d'une naïveté touchante, incapable de voir le piège se refermer sur elle et continuant à jouer son rôle, le rôle qu'elle pensait s'être créé, mais en fait, le rôle qu'on a taillé sur mesure pour elle...

"Mata Hari, la dernière danse de l'espion" est un livre très riche, très documenté, malgré les difficultés que rencontre tout biographe lorsqu'il s'agit de revenir sur la vie d'un personnage que rien ne prédestinait à devenir célèbre. Il est surtout le fruit d'un travail de longue haleine, car Philippe Collas n'en est pas à son coup d'essai.

En 2003, il avait publié un livre chez Plon, "Mata Hari, sa véritable histoire", qui doit ressembler peu ou prou au livre auquel est consacré ce billet. Mais, la même année, il signait le scénario d'un téléfilm diffusé sur France 3, avec Maruschka Detmers, dans le rôle de Mata Hari, et Bernard Giraudeau. Enfin, il a également co-écrit une pièce de théâtre sur le sujet.

A se demander si Philippe Collas n'est pas la proie d'une sérieuse obsession pour la danseuse et espionne... A cette question, l'auteur apporte d'emblée une réponse : s'il est aussi intéressé par Mata Hari et son histoire, c'est parce qu'il est l'arrière-petit-fils de Pierre Bouchardon, personnage central de l'affaire Mata Hari.

On a oublié ce nom, aujourd'hui, en tout cas, peu s'en souviennent, je pense. Et pourtant, il a marqué l'histoire du XXe siècle. En 1917, il est le rapporteur du troisième conseil de guerre, juridiction extraordinaire créée pour juger les espions. Il occupera ce poste, chose inédite, pendant toute la durée du conflit et aura à instruire les cas de nombreux suspects, dont Mata Hari.

L'histoire de Mata Hari, c'est aussi l'étrange relation qui va se nouer entre elle et Bouchardon. Une expression revient plusieurs fois et m'a frappé : "mon juge"... Tant de choses transmises par ces deux mots qui frôlent l'oxymore... Un duel entre deux joueurs d'échecs, mais deux joueurs qui essayent de tricher de manière différentes pour mettre l'autre en péril...

Presque 30 ans après l'affaire Mata Hari, Pierre Bouchardon reprendra son rôle de juge d'instruction et sera chargé des principaux dossiers liés à la collaboration : le maréchal Pétain, Pierre Laval ou encore Robert Brasillach succéderont à Mata Hari devant ce magistrat intègre et persuadé d'incarner la Justice, avec un J majuscule.

Or, son descendant ne ménage pas son ancêtre. Philippe Collas pointe bien des éléments à charge contre Pierre Bouchardon. Il ne s'agit pas de dénoncer une quelconque duplicité, de souligner de graves erreurs pouvant confiner au manquement. Non, mais une certaine naïveté devant les témoignages qui lui seront fournis et une manière d'instruire uniquement à charge.

A la guerre comme à la guerre, dirons-nous. Il fallait faire tomber des espions pour montrer qu'on n'était pas aussi impuissant à l'arrière que sur le front. Bouchardon en fera tomber, et pas des moindres, il obtiendra des condamnations nombreuses et finira la guerre au même rang que Foch et Clemenceau dans l'opinion publique : un des trois hommes qui ont gagné la guerre...

Mata Hari n'aura pas vu la fin de la guerre, fusillée bien avant. Avait-elle même conscience que l'Europe était à feu et à sang ? On se le demande parfois, en lisant ce livre. Pour elle, l'existence était tout autre, une vie rêvée, mise en scène et factice, comme un décor de théâtre. Bien avant Liza Minnelli, elle aurait parfaitement pu danser en chantant "Life is a cabaret"...