mardi 25 avril 2017

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais 900 livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 200 000 vues a été franchi en ce début d'année 2016 ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"Le monde est rempli de gens en galère, je me suis dit, et trois heures plus tard j'avais retrouvé Brando, Kingo et Caméléon, tous raides défoncés, à s'enfiler des Fernet Coca au Club, calés à la place qui était très exactement la nôtre dans l'univers".

Restons en Amérique latine et prenons la direction de l'Argentine pour évoquer un polar à la fois très noir et complètement déjanté, grand-guignolesque, même, qui avait pas mal fait parler de lui lors de sa sortie en grand format, dans une maison d'édition indépendante basée en Alsace, la Dernière Goutte. Désormais, ce roman est disponible en poche chez Folio et, si vous aimez des auteurs comme James Ellroy ou Jim Thompson, alors, précipitez-vous, vous devriez apprécier "Entre hommes", de German Maggiore (traduction de Nelly Guichard). Un roman surprenant dans la forme, avec des tiroirs, des fils narratifs parallèles, un final elliptique, mais surtout une galerie de personnages, de gueules, aurait-on envie de dire pour reprendre une expression chère au cinéma, où tout le monde il n'est pas beau et tout le monde il n'est pas gentil. Je ne sais pas ce que pense les Argentins de l'image qui est donnée de leur pays dans ce livre, mais on est loin de la plaquette d'un office du tourisme. Attention, ça décape !



Le Tucumano est un voyou qu'on oublie pas : une carrure balèze, des tatouages un peu partout, la tronche couverte de cicatrices peu avenantes, cocaïné jusqu'à la moelle, bref, le genre de mec qui vous fait changer de trottoir si vous devez le croiser, qu'il fasse jour ou nuit, peu importe. Une brute sans état d'âme que la violence n'effraie pas car elle fait partie du job...

Sa mission, cette fois, est de recruter du personnel afin d'organiser une orgie dans les beaux quartiers. Il a opté pour deux travestis et une prostituées qu'il emmène ensuite dans un appartement où les attendent des notables en vue, dont l'homme qui a toutes les chances de devenir le prochain gouverneur de la Province. Que la fête commence !

Alcool, dope, sexe, tout est réuni pour une fiesta d'enfer... jusqu'à ce que cette soirée de rêve ne tourne au cauchemar : Yiyi, la prostituée, clamse en plein ébat, victime d'une overdose. Débandade générale (dans tous les sens du terme) chez les participants à l'orgie, cet accident pourrait avoir de fâcheuses conséquences pour leurs brillantes carrières, alors il faut agir.

Et pendant que les hommes puissants se carapatent discrètement, c'est le Tucumano qui fait le ménage. A la sulfateuse, forcément. Pas de témoins, c'est le deal implicite, et voilà comment les deux travestis rejoignent vite la prostituée décédée. Le truand a ensuite les contacts pour que ces cadavres encombrants ne remontent jamais à la surface, emballé, c'est pesé !

Reste ensuite à s'occuper de la vidéo. Ah, oui, je ne vous en avais pas parlé, de la vidéo... Oui, une caméra subtilement planquée dans la pièce où eut lieu l'orgie. A l'insu du plein gré des participants, bien sûr. Eh oui, c'est ainsi, les paroles s'envolent mais les vidéos restent. Et permettent à leur propriétaire de pratiquer un de ces sports vieux comme le monde : le chantage...

Quand on retrouve, quelques semaines plus tard, le corps en état de décomposition avancée dans un bâtiment en travaux, il n'a pas sur lui la fameuse vidéo... Et sa mort a de quoi intriguer la police. Une police qui envoie certains de ses meilleurs représentants sur place pour enquêter. Enfin, meilleurs, tout est relatif...

Car les policiers en question, l'un surnommé "le Timbré" et l'autre "le Monstre", tout un programme, n'ont rien de flics modèles selon des critères éthiques traditionnels... Le premier est un fondu qui, dit-on, connaît le Code pénal par coeur et le récite le soir pour s'endormir comme d'autres comptent des moutons.

Le second, plus âgé, a fait ses preuves comme tortionnaire pendant la dictature avant de se recaser dans la lutte contre le narcotrafic. Grièvement blessé des années plus tôt, il arbore une impressionnante cicatrice sur le visage comme il porterait une décoration. Un dur, un flic aux méthodes expéditives et violentes, qui cogne d'abord et pose les questions ensuite, et picole sec.

Le Monstre est le mentor du Timbré et leur duo fait des ravages dans les rues de Buenos Aires. Ils incarnent la loi, l'ordre, mais aussi la corruption parce qu'il faut bien vivre. Alors, oui, on chasse les narcotrafiquants qui gangrènent la capitale argentine, mais si on peut arranger les bidons de quelque puissant, pourquoi se gêner ? Surtout cette gênante histoire de vidéo, là...

Mais dans "Entre hommes", on croise aussi des braqueurs qui rêvent d'un gros coup, très risqué, mais qui, s'il réussit, leur remplira les poches de billet et de poudre qui fait planer ; et puis une bonne bande de losers qui vit à fond sa vocation de piliers de bar, entre murges, défonces et pitoyables séances de drague...

Voilà tout le petit monde que met en marche German Maggiori, à coups de surnoms façon romans noires à la française des années 1950-60, de situations glauques, de plans foireux, de neurones grillés par la drogue et l'alcool, de flingues en quantité industrielle, de quiproquos et d'actions d'éclat menées par des cow-boys qui feraient presque passé les flics pourris de "The Shield" pour des agneaux...

Je n'en dis pas plus, car la construction de ce roman très noir est très intéressante et très minutieuse. C'est d'ailleurs une alchimie assez curieuse, car l'histoire réussit à être à la fois très noire, ultra-violente, et, dans le même temps, à être portée par des personnages outranciers, grand-guignolesques, pour reprendre le mot utilisé en introduction de ce billet.

Ces truands et ces flics, on s'attendrait presque à les voir sortir des films de Melville, Verneuil, Lautner, des romans d'Albert Simonin, d'Auguste Le Breton ou de Frédéric Dard... On a une sacrée collection de bras cassés, de voyous de seconde zone, de ripoux et autres hurluberlus (wouah, j'adore l'idée de placer ce mot dans un billet !) à l'espérance de vie limitée et au mode de vie borderline.

Les références de Maggiori, je l'ai dit, c'est Ellroy (dont une phrase est d'ailleurs citée en exergue du romans) et Jim Thompson, mais on pourrait aussi songer à Elmore Leonard ou Donald Westlake pour le mélange de noirceur et de cynisme, pour la violence qu'exercent des personnages complètement largués, dépassés ou recourant à des méthodes peu orthodoxes pour parvenir à leurs fins.

Il n'y a pas l'inventivité de la langue d'Ellroy chez Maggiori, mais sa sinistre comédie fait mouche, avec son espèce de réaction en chaînes qui va aboutir à une fin un peu déroutante, mais presque morale. Avec quelque chose d'implicitement "tarantinesque" (il y avait d'ailleurs sûrement matière à une scène d'anthologie digne du cinéaste, mais il nous faudra l'imaginer nous-mêmes).

Mais au-delà de tout cela, on se retrouve surtout face à une Argentine rongée par la corruption, le trafic de drogue, la délinquance pour ne pas dire le grand banditisme, le chômage, l'inactivité, les addictions et un horizon bien bouché qu'on n'envie pas franchement... Bref, une situation sociale catastrophique qui a de quoi inquiéter le lecteur, malgré l'ironie du texte qui suscite bien souvent de francs sourires.

"Entre hommes" s'insère parfaitement dans le paysage littéraire et, plus largement, culturel argentin, qui connaît, depuis la crise de 2001, un renouveau et une vitalité impressionnante. On retrouve, dans les littératures ou le cinéma de genre de ce pays, une grande créativité, un humour féroce et une critique de la société et du monde politique argentins qui sont à la fois réjouissants et douloureux.

Intéressant, d'ailleurs, de noter qu'on retrouve dans "Entre hommes", des éléments croisés dans un tout autre univers littéraires, celui de Leandro Avalos Blacha, particulièrement "Malicia" (je parle parfois de détails, mais aussi de thèmes qui tiennent une belle place, comme la passion argentine pour les casinos et les jeux d'argent).

Au milieu de ce chaos qui fait de Buenos Aires une espèce d'OK Corral où tout le monde règle ses comptes à sa façon et nourrit des ambitions qu'il entend assouvir à n'importe quel prix, en tout cas pas celui de la vie humaine, qui ne vaut plus grand-chose, de toute manière, on trouve une bande de losers qui en deviennent presque touchants.

J'ai beaucoup aimé la manière dont German Maggiori introduit ces personnages apparemment secondaires et qui vont traverser tout cela sans se douter une seconde qu'ils ont frôlé la catastrophe. Ils sont les seuls à avoir la parole directement, puisque leurs interventions sont racontées à la première personne quand tout le reste nous est narré à la troisième.

Le rythme n'est pas celui d'un thriller effréné, on est clairement dans un polar assez classique, mais son histoire, ses personnages pas ordinaires et la construction audacieuse et ingénieuse lui confèrent une efficacité qui emporte le lecteur. On n'a pas envie de lâcher cette affaire à plusieurs facettes et "Entre hommes" devient vite un page-turner.

J'ai du mal à savoir comment appréhender la fin du roman. Pas le dénouement de la trame polar en tant que telle, car elle est assez logique avec ou sans ellipse. Mais ce dernier chapitre, qui paraît d'une seul coup assez décalé après le bruit et la fureur. Comme si on se retrouvait dans l'oeil du cyclone ou après la tempête, lorsque le calme revient doucement...

La vie est un spectacle qui doit continuer, pour reprendre une fameuse devise. Mais ce calme est aussi assez ambigu : il n'annonce pas de changement véritable dans une Argentine qui a tant d'atouts  mais qui ne parvient pas à tourner la page des dérives politiques, économiques et sociales du tournant du XXIe siècle et reste, si ce n'est malade, tout du moins sérieusement convalescente.

Ce roman est une vraie découverte et on espère que ce ne sera pas une réussite sans suite. J'aimerais en tout cas énormément retrouver l'univers littéraire de German Maggiori, j'aimerais qu'il me surprenne sans perdre cette identité et cette écriture qui sont deux éléments majeurs d' "Entre hommes". J'aimerais une nouvelle histoire forte, noire et pleine d'une ironie féroce qui me comble une fois encore. Soyons patients !

dimanche 23 avril 2017

"Et il apprit quelque chose de très important pour son avenir : de même que les choses s'en vont, de même elles doivent nécessairement revenir".

Quelques semaines après l'excellent "Gabacho", les éditions Liana Levi nous emmènent une nouvelle fois au Mexique pour un court roman plein de surprises, à la fois plein d'ironie et de réflexions sur l'histoire et le monde qui nous entoure. Dans la tradition hispanique du roman picaresque, ce livre sort pourtant de l'ordinaire, et vous comprendrez rapidement pourquoi dans les lignes qui viennent. Partons à la découverte du premier roman de Sergio Schmucler, écrivain mexicain originaire d'Argentine (et on va voir que ce n'est pas anodin), "Le Monde depuis ma chaise" (traduction de Dominique Lepreux). Un roman entre chronique historique et fable douce-amère qui s'étend sur un demi-siècle avec un personnage aussi déroutant qu'attachant, mu par un espoir fou : la vie, le monde, les événements, tout n'est en fait qu'une boucle, une espèce d'orbite qui ramène toujours les choses à un point donné...



Galo est né à Mexico, au début des années 1930. Son père est menuisier et voit en Galo son successeur. En fait, pour lui, il n'y a pas d'alternative, Galo sera à son tour menuisier ou ne sera rien. Une petite phrase qui ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd. Nous sommes en 1938, Galo n'a pas encore 5 ans et son destin vient de voir ses principales lignes s'écrire.

La vie de Galo suit alors une véritable routine quotidienne : chaque matin, après le petit-déjeuner, il s'assoit sur une chaise devant la maison familiale, à côté d'un bougainvillier, observe son père en se disant que, non, vraiment, il ne sera pas menuisier. Son père, lui aussi, observe un cérémonial bien huilé : allumer une cigarette puis la radio puis se mettre au travail.

Jusqu'au jour où son père s'enfuit avec une de ses clientes. Une jeune femme aux longs cheveux blonds, si différente de la mère de Galo. Alors que les rumeurs d'une nouvelle guerre mondiale ne cessent de croître, la vie du garçon bascule : ses repères disparaissent, sauf cette chaise, fabriquée par ce père volage, et ce bougainvillier récemment planté.

Désobéissant à sa mère qui souhaite ne plus jamais le voir quitter la maison, Galo se lève de sa chaise, sort et part à la découverte du monde. Or, cette fameuse maison est située calle Amsterdam. Une rue dont le tracé reprend en fait celui de la piste d'un ancien hippodrome. Une boucle. Yeux grands ouverts, époustouflés par ce monde bruyant et agité qu'il découvre, Galo observe...

Et finit par se retrouver... devant chez lui ! Revoilà sa chaise, son bougainvillier, sa mère et l'enfant, persuadé qu'il ne sera rien, puisqu'il ne sera pas menuisier, et que le monde se limite à la boucle de la calle Amsterdam, décide que, désormais, sa vie se déroulera là, quoi qu'il arrive. Nous sommes en 1939, Galo a 6 ans et puisqu'il n'ira pas vers le monde, c'est le monde qui viendra à lui.

La vie doit continuer pour la mère de Galo, sans époux, désormais, et flanqué d'un fils que tout le monde croit simple d'esprit. Alors que le quartier évolue (aujourd'hui, on parlerait sans doute de gentrification), alors que le monde entre en guerre, alors que plus rien n'est comme avant, Galo est ancré sur sa chaise.

Malgré tout, Galo s'accroche à cette maison, qui va connaître, au fil des ans, bien des modifications, lorsque sa mère en fait une pension ou en loue une partie pour que s'y établissent des commerces. A chaque époque, qu'elle accueille des locataires de passage, un coiffeur, un glacier, une école de danse, ces changements seront l'occasion pour Galo de faire des rencontres.

Et pas n'importe lesquelles, car, à chaque fois, ces visiteurs, ces connaissances, incarneront le monde tel qu'il est, ses changements durables ou provisoires, ses vicissitudes... Par exemple, lorsque se monte un salon de coiffure, il accueille des exilés européens ayant fui les fascismes : des républicains espagnols et des juifs allemands, cocktail explosif...

Galo, qui ne sort toujours pas de la maison, poursuit son observation, écoute ce qui se dit, en apprend un peu plus sur le monde, vu par le petit bout de la lorgnette, et agit parfois... Provoquant au passage quelques incidents mémorables. On pardonnera le simplet, mais les conséquences seront à chaque fois non négligeables.

Mais Galo s'en fout. Lui sait qu'il n'a rien d'un simple d'esprit, que ses choix découlent de serments et de promesses faites, peu lui chaut que cela ait entraîné un gros malentendu avec sa mère, il trace son sillon... immobile. Avec, toujours, cette certitude que le monde fonctionne en boucle et que ceux qui passent, son père, son premier amour, son ami révolutionnaire pas encore connu, tous finiront par revenir calle Amsterdam.

Avec l'histoire de Galo, l'enfant qui observe le monde depuis sa chaise, posée devant sa maison, Sergio Schmucler invente le roman picaresque immobile. Comme je l'ai déjà dit, ce n'est pas Galo qui va vers le monde, comme habituellement dans ce genre littéraire, mais le monde qui vient à lui, passe devant lui. Il en est spectateur et non véritablement acteur.

Autre particularité, c'est que cela va durer bien au-delà de son enfance, puisque l'histoire s'étend de la fin des années 1930 à la fin des années 1980. Mais Galo, lui, conserve sa candeur tout au long de cette période, accréditant l'étiquette de simple d'esprit qu'on lui a collée. L'âge n'a pas de prise, il demeure ce petit garçon uniquement lié à sa chaise et son bougainvillier (qui lui, croît et embellit).

Il y a chez Galo quelque chose de l'Oskar du "Tambour", de Günter Grass, même s'il pourrait être son négatif : un enfant dans un corps d'adulte, affrontant le monde en marche à travers une série de rencontres édifiantes, mettant son grain de sel quand ça lui chante (mais pas de la même voix perçante que le nain du roman de Grass).

Sergio Schmucler ne va sans doute pas aussi loin dans le grotesque que le prix Nobel allemand, même si certaines scènes, je pense à la prestigieuse visite qui scellera le sort du salon de coiffure ou encore, l'étonnante séance de chasse aux chats en compagnie d'un personnage appelé à un destin héroïque, sont férocement drôles.

Mais la filiation m'a paru assez nette, même si Sergio Schmucler ne recourt pas au fantastique pour faire avancer son histoire. En revanche, c'est un roman construit lui aussi en forme de fable, avec cette certitude qu'a Galo que tous ceux qui passent calle Amsterdam y reviendront forcément un jour. Pas de résignation, pas de doute, juste de la patience...

Une patience, et l'on en arrive aux origines argentines de l'auteur, rythmée par la musique, et pas n'importe laquelle : le tango. Cette danse, ces chansons sont omniprésentes dans le livre, sorte de madeleine de Proust de Galo, puisque cela faisait partie de la routine paternelle avant que celui-ci ne disparaisse... pour longtemps.

Le tango  n'est jamais très loin dans ce roman, il tient même une place centrale dans la dernière partie du livre, et, si Sergio Schmucler nous propose une play-list tout à fait intéressante, un morceau se détache des autres, car il est à la fois le premier cité, mais aussi celui à la signification la plus lourde de sens. C'est une des plus célèbres chansons de Carlos Gardel, intitulée "Volver"... Revenir...



Eh oui, revenir... Un letimotiv, une devise, une certitude profonde chez Galo qui dépasse l'espoir de voir un jour, alors qu'il ne quitte pas sa chaise, de retrouver les personnes importantes de sa vie. Oui, ils reviendront, avec une vie bien à eux, mobile, mouvementée, troublée, pas forcément heureuse, en tout cas, pas forcément plus heureuse que celle de Galo, vissé sur sa chaise...

Mais tout cela va mener à la morale de cette fable, à sa conclusion qui, dans l'esprit bien naïf d'un Galo devenu un homme d'âge mûr, va prendre une forme tout aussi radicale que celle prise à 5 ans. Mais chut, à vous de voir, à vous de suivre le voyage immobile de Galo, son odyssée à travers l'histoire douloureuse du XXe siècle.

Un mot du titre. Sa version française est cohérente, logique, vous en conviendrez après avoir lu ce billet. Galo observe bien le monde depuis sa chaise. Mais, le titre originale, me semble-t-il, est encore plus fort : "el guardian de la calle Amsterdam", le gardien de la rue Amsterdam. Oui, c'est extrêmement pertinent, car Galo est bien le gardien de ces lieux.

Il est le garant que rien ne change dans cette rue circulaire, alors que le monde autour est en pleine effervescence. Une mission de la plus haute importance, particulièrement sur le plan local, puisque la calle Amsterdam elle aussi évolue, se modernise... Mais aussi face aux bouillonnements du monde qui affectent apparemment peu la calle Amsterdam. Apparemment, seulement.

Sans oublier la société mexicaine, puisque la période concernée est celle de la domination sans partage du Partido Nacional Revolucionario (en particulier la présidence de Lazaro Cardenas, dont le rôle dans le roman est assez insolite), né de la fameuse révolution de 1910 et qui deviendra dans les années 1940 le Parti Révolutionnaire Institutionnel et restera au pouvoir jusqu'en 2000.

Mais, au final, peu importe tout cela, les guerres, les révolutions, les engagements politiques, les aventures idéologiques... Car Galo, témoin passif de tout cela, sera, au final, passé à côté de sa propre existence, les ailes coupées par les mots de ses parents, ces petites phrases inconséquentes prises au pied de la lettre par un gamin certainement pas simplet, mais d'une grande naïveté, comme il sied aux héros picaresques.

Oui, Galo est sans doute passé à côté de sa vie : relations incomplètes avec ses parents, son père, parti très tôt, mais avec qui il ne parviendra pas à renouer véritablement, sa mère, toujours auprès de lui, au contraire, mais avec qui la communication n'est jamais vraiment passée, Ana, jeune fille rencontrée calle Amsterdam, son premier, son seul amour, incomplet, lui aussi...

Pendant 50 ans, la vie de Galo est restée ancrée à cette chaise, à ce bougainvillier, à cette bicoque. Elle a coulé comme le sable dans un sablier, sans que Galo fasse quoi que ce soit... Une vie illusoire à garder une rue qui elle-même change et évolue, à rester assis là, simple spectateur, jamais acteur... Au bout de ce demi-siècle, reste à savoir quelles leçons Gallo tirera de cette expérience immobile...

Reste une réflexion profonde, humaine, touchante sur l'exil, une expérience que Sergio Schmucler a lui-même connue. Né en Argentine, il a quitté ce pays lorsque la junte militaire y a pris le pouvoir en 1976. Il était alors encore adolescent et c'est au Mexique, dans un pays à découvrir, qu'il est entré dans l'âge adulte. Une expérience forcément marquante et douloureuse.

Galo est l'inverse d'un exilé, il est accroché à sa maison natale comme une moule à son rocher, au point de ne même pas en franchir le porche. Mais, tous ceux qu'il va rencontrer, eux, auront connu cet exil, auront vécu ces moments pénibles, ces expériences pas toujours réussies, enrichissantes jusqu'à un certain point, mais génératrice de nostalgie. Ce même sentiment qui imprègne le tango...

Volver... Revenir... Oui, l'objectif de tout exilé... Rentrer chez lui. Avec les cheveux blanchis par les neiges du temps qui passe, comme le dit la chanson. Car la route menant à la terre natale n'est jamais aussi circulaire que la calle Amsterdam, le destin jamais aussi régulièrement tracé que celui que s'est forgé Galo, pour fuir ses frayeurs enfantines...

mardi 18 avril 2017

"C'est l'histoire d'un fantôme qui revient. Il veut reprendre sa place, il serait même prêt à transiger. Mais c'est impossible (...) C'est un non-vivant, un être sans identité. Personne ne l'attend. Il n'existe qu'au passé".

Avouez que si ce titre évoquait un roman, il ferait froid dans le dos... Et c'est un peu le cas malgré tout, je vais tout vous expliquer dans un instant, mais ce n'est pas une fiction qui nous intéressera ce soir. On va plutôt voyager, dans l'espace et dans le temps, à la rencontre de trois personnages centraux : Jean-Paul Kauffmann, Napoléon Ier et le colonel Chabert... Voilà, vous faites le lien ? Près de vingt ans après "la Chambre noire de Longwood" et le récit de son voyage à Sainte-Hélène, Jean-Paul Kauffmann évoque une nouvelle fois la période de l'Empire, avec "Outre-Terre" (désormais disponible en poche chez Folio). Et, cette fois, il nous emmène sur un des champs de bataille les plus méconnus de cette période : Eylau. Une bataille fascinante, puisque, plus de 200 ans après ce terrible massacre, personne n'est vraiment capable de dire qui en est sorti vainqueur... Mais, au-delà de l'Histoire, il y a aussi la peinture et la littérature. Avec ce court roman de Balzac, évidemment incontournable en ces lieux, mais qui entre aussi en résonance avec le parcours de Jean-Paul Kauffmann...



Le 8 février 1807, se déroula la bataille d'Eylau. Un scénario qu'on pourrait presque comparer à celui de Waterloo, le dénouement excepté. Car, plus de huit ans avant la défaite qui précipita sa chute, Napoélon se retrouve en grande difficulté lors de ce combat et ne doit qu'à une magistrale charge de cavalerie d'éviter un échec retentissant.

Par la suite, Napoléon se montrera mitigé quand à cette victoire ; quant aux Russes, les adversaires du jour, ils continuent à célébrer Eylau comme une de leurs victoires. Bizarrement, on sait assez peu de choses de cette bataille qui paraît si importante, peut-être un tournant pour l'Empereur, et elle ne revient jamais lorsque l'on cite les plus célèbres faits d'arme de cette période.

Kauffmann profitera de l'occasion pour raconter un Napoléon assez loin de l'image qu'on peut avoir de l'Empereur, indécis, dans le doute. Peut-être aussi, puisqu'on parle de tournant, Eylau est-elle également le début du déclin, malgré les nombreux succès qui seront glanés par la suite. Cette victoire qui n'en est pas vraiment une marquera longtemps l'esprit d'un Empereur qui commence à se recroqueviller...

En 2007, à l'occasion des célébrations du bicentenaire de la bataille d'Eylau, Jean-Paul Kauffmann a décidé de tenir une promesse faite une dizaine d'années plus tôt à sa famille : et le voilà donc avec sa femme et ses deux fils en route pour aller assister à ces cérémonies et découvrir enfin ce champ de bataille qui a fini par l'obséder.

Mais, au fait, savez-vous où se trouve Eylau ? Si vous cherchez ce nom sur une carte actuelle, vous pourrez chercher longtemps, la ville porte désormais un tout autre nom : Bagrationovsk. Et l'histoire récente de cette ville est tout aussi importante et intéressante que celle sur laquelle on voudrait se concentrer, celle de la bataille napoléonienne.

En effet, Eylau était en Prusse-Orientale, un territoire qui a toujours été âprement disputé. Comme ce nom l'indique, c'était un territoire germanique jusqu'à la chute des nazis. Les Soviétiques s'en sont alors emparés, et ce n'est pas un hasard : cela leur offrait une ouverture sur la mer Baltique, très importante sur le plan géopolitique.



Mais, lorsque l'URSS s'est effondré à son tour, cette région, l'oblast de Kaliningrad, s'est retrouvée séparée du reste du pays, enclavée entre la Baltique, donc, la Lituanie et la Pologne. Désormais, c'est un territoire russe à l'intérieur de l'Union Européenne et un territoire qui continue à faire grincer des dents, en particulier parce que les Russes ont voulu y imprimer profondément leur marque.

C'est donc à Bagrationovsk que se rendent les Kauffmann, en cet hiver 2007. Pas la meilleure saison pour ce rendre dans ce coin d'Europe, on s'en doute, mais les dates sont les dates. Pour Jean-Paul Kauffmann, c'est une seconde visite sur place. La première datait du début des années 1990, avant qu'il ne s'intéresse à Napoléon, mais peu de temps après la chute d'un autre empire, soviétique, celui-là.

C'est donc l'esprit curieux, avide de découvrir ce territoire désormais russe, mais aussi avec l'ambition d'arpenter le champ de bataille et d'essayer de reconstituer l'événement, de le visualiser. Et puis, avec en tête "le Colonel Chabert", ce court roman d'Honoré de Balzac dont le personnage principal a été laissé pour mort lors de cette bataille avant de sortir de la fosse commune tel un mort-vivant.

Le titre de ce billet est d'ailleurs un passage qui fait directement référence à Chabert, qui rentre chez lui pour découvrir que, non seulement, les siens le croient mort, mais qu'il a été remplacé, effacé, et qui va souffrir mille morts pour essayer de retrouver son identité, son statut, sa fortune, sa famille et n'y parviendra pas (oui, je spoile les classiques, et alors ?).

Comme toujours, dans les livres de Jean-Paul Kauffmann, on croit percevoir quelques éléments, souvent inconscients, je pense, et pourtant assez frappants, qui font écho avec sa propre expérience, ces trois années de captivité au Liban dans les années 1980... Comme Chabert, il est revenu du "Royaume des ombres", même si le cas du journaliste n'est pas tout à fait le même.

Chabert, je le redis, n'est pas seulement un fantôme revenu d'entre les morts, le crâne orné d'une magistrale cicatrice, témoignage de ce qu'il a subi à Eylau. C'est un homme que plus personne n'attendait, qu'on a remplacé, qu'on a oublié... Chabert, c'est celui qui n'existe qu'au passé, comme le dit Kauffmann, qui n'existe plus...

Or, en ce qui concerne le journaliste, la situation est toute autre : jamais on ne l'a oublié, surtout pas les siens, mais toute la France, puisque son visage apparaissait, comme ceux des autres otages français, chaque soir, au moment du JT. Kauffmann a été attendu, longtemps, tellement longtemps, et à son retour, il a pu réintégrer sa place. Sans transiger, ce mot si fort, si important dans le roman de Balzac.

Et pourtant, pour comprendre un tout petit peu la situation d'un Chabert, comment ne pas repenser à cette scène tellement troublante et émouvante, cet homme revenant en France après trois années passées dans les geôles du Hezbollah, posant le pied sur le tarmac et voyant se précipiter vers lui des enfants qu'il ne reconnaît pas...

On retrouve dans "Outre-Terre" toute la pudeur de Jean-Paul Kauffmann pour évoquer ces questions, et même une note d'humour, lorsqu'il évoque son absence prolongée. Mais aussi ce traumatisme toujours présent, sa cicatrice à lui, indélébile sous son crâne et non à l'extérieur comme le colonel du roman...

Indépendamment de ce parallèle, "Outre-Terre" est l'occasion d'apprendre plein de choses sur la genèse de ce roman, sur les origines du personnage de Chabert, qui s'inspire de plusieurs véritables participants à la bataille d'Eylau, mais aussi sur cette fameuse charge de cavalerie qui fit basculer le sort de cette bataille, puisque Chabert survécut protégé par un cheval abattu.

Mais la littérature n'est pas la seule source culturelle évoquée dans le récit de Jean-Paul Kauffmann. On ne peut pas ne pas évoquer le tableau d'Antoine-Jean Gros, "Napoléon sur le champ de bataille d'Eylau, le 9 février 1807", tableau monumental de plus de 5 mètres sur près de 8, qu'on peut voir au musée du Louvre.



Kauffmann retrace l'histoire de ce tableau qui est, bien que peint à Paris, ce qu'on peut considérer comme une fidèle représentation du champ de bataille. Un moyen de se repérer une fois sur place. Sauf qu'en deux siècles, bien des choses ont changé et qu'il est fort délicat de se repérer désormais, afin de reconstituer les faits.

Le point de repère, c'est cette église que l'on aperçoit au fond du tableau. L'église et ce fameux cimetière d'Eylau... L'église, elle est l'un des sujets récurrents d' "Outre-Terre", puisqu'elle aussi a connu les vicissitudes de l'histoire et de la géopolitique. Elle existe toujours, mais n'est plus aussi accessible qu'à l'époque où l'on s'entre-tuait sous ses fenêtres...

Or, pour Kauffmann, elle n'est pas juste une sorte de rose des vents grâce à laquelle on peut reconstituer la position des différents corps d'armée, elle est le lieu qui, par son clocher, permettrait d'embrasser du regard la totalité des lieux. Le journaliste n'a qu'une idée en tête : y monter... Mais c'est plus facile à dire qu'à faire. Un vrai fil conducteur de ce séjour...

Et cette église amènera une troisième référence culturelle, plus étonnante : "Sueurs froides", le film d'Alfred Hitchcock, où tout commence et tout se joue dans un autre clocher d'église... Chose très surprenante, cette idée s'est imposée à Kauffmann par association d'idées, jusqu'à ce qu'il remarque un détail tout à fait troublant, mais il faudra lire le livre pour le savoir (ou être fort perspicace...).

Ce billet n'est guère construit, il essaye simplement d'aborder les uns à la suite des autres les thèmes centraux de ce récit, entre voyage, histoire, littérature et témoignage personnel. Il ne faudrait pas pourtant laisser de côté les personnages rencontrés par l'auteur lors de cette virée au bout de l'hiver. Oui, je dis bien personnages.

Ce sont des êtres de chair et de sang, bien sûr, mais Kauffmann, pour différentes raisons et aussi parce qu'ils sont assez hauts en couleur, en fait presque des personnages sortis d'un roman. Qu'ils soient Russes, s'occupant des célébrations et de la conservation du lieu et des musées attenants, ou qu'ils soient de passage, comme ce Français assez excentrique et déroutant, presque comique...

Oui, ne vous fiez pas au sujet de départ, qui peut sembler terrible et un peu austère. "Outre-Terre" est un formidable voyage, érudit, fascinant, dépaysant, entre passé et présent, entre histoire et littérature, entre réalité et fiction. Avec, planant là, les ombres fantomatiques de tous ceux qui, contrairement à Chabert, ne se sont jamais relevé et ont souillé la neige de Prusse-Orientale de leur sang.

lundi 17 avril 2017

"Au lieu de lire tes stupides magazines, tu devrais relire tes classiques. Tout notre malheur, y compris le tien, est annoncé dans Sophocle, Shakespeare, Flaubert, Tolstoï".

Encore une relecture d'un classique, mais cette fois, on va carrément remonter à l'Antiquité. Enfin, relecture, le mot n'est peut-être pas tout à fait juste, car entre notre roman du jour et l'Electre de Sophocle, qui en est l'inspiration, il y a pas mal de différences, tout du moins dans la construction, puisque le point de départ de la tragédie arrive assez loin. Vous verrez que j'ai une lecture assez spéciale de "Electre 21", second roman de Romel, publié aux éditions Daphnis et Chloé. Mais, je ne vais pas dévoiler tout de suite mes batteries, il va vous falloir lire la suite de ce billet pour vous faire une idée, hé, hé... En attendant, bienvenue dans la famille Malo, dans laquelle on trouve peu de saints (ah, ah, ah...), aussi puissante que désunie et malheureuse. Une magnifique illustration de l'adage qui dit que l'argent ne fait pas le bonheur, mais aussi une réflexion sur la famille et ce que cela représente. Un peu à l'image des "Enfants perdus", évoqués récemment, on se concentre sur les étranges relations entre parents et enfants, dans une société du tout numérique assez inquiétante...



Gratien Malo est un homme puissant. Fondateur et dirigeant de GlobalTrotter, un des leaders mondiaux du numérique, il est à la tête d'un empire financier qui possède plus de poids et d'autorité que bien des gouvernements dans le monde. Un acteur incontournable sur les plans économique et politique qu'il convient de ménager, sous peine de gros soucis.

Mais, Gratien Malo ne vit pas tout à fait dans une tour d'ivoire. En tout cas, il conserve quelques habitudes qui effraient les personnes en charge de sa sécurité. Comme, par exemple, aller chiner aux puces de Saint-Ouen, à la recherche de trésors cachés. Et quand je parle de trésors, ce n'est pas au sens figuré : il a l'oeil (et les contacts) pour, de temps en temps, mettre la main sur une perle.

Et justement, en ce début novembre 2020, c'est tout frétillant qu'il revient des puces, persuadés d'avoir mis au jour l'existence d'un de ces trésors. Je n'en dis pas plus, mais la recherche de cette oeuvre est l'un des fils conducteurs du roman. Plus qu'une marotte, cette quête (pourtant déléguée à d'autres, en l'occurrence, son homme de confiance, Virgil) apparaît comme une raison de vivre.

Car Gratien Malo a beau être un homme immensément riche et puissant, difficile de dire s'il est heureux. Derrière la façade de respectabilité et le luxe quotidien, on découvre que la famille Malo part à vau-l'eau depuis un moment et que la pression, sans cesse croissante, menace de plus en plus de la faire imploser.

Amélie-Solène, l'épouse de Gratien, le hait de toutes ses forces, de toutes son âme, et n'attend qu'une chose : devenir le calife de GlobalTrotter à la place du calife, et ce, par tous les moyens. Elle couche avec Sigismond Juphrénal, amant et âme damné qui partage ses ambitions, ses désirs et son absence de scrupule, guettant le moment propice pour se débarrasser de Gratien et faire main basse sur l'empire.

Malgré leur désamour, Gratien et Amélie-Solène ont eu quatre enfants. Et, là encore, on ne peut pas dire que ce soit une réussite... Eugénie est morte d'anorexie quelques années plus tôt, Baudoin, le fils, le dauphin, a subitement disparu sans laisser de trace et l'on ne sait même pas s'il est encore en vie. Deux pertes que vivent très mal Ludovine et Clothilde, les deux autres soeurs.

Deux demoiselles qui affrontent ces tempêtes très différemment : Clothilde, la timide, se renferme et fait le dos rond ; Ludovine, au caractère plus affirmé, mais également plus proche de son père, nourrit une haine farouche envers sa mère. Des sentiments réciproques qui dépassent le simple mépris : entre elles, la guerre est ouverte et ne fait que commencer.

Pour le moment, Gratien semble maîtriser la situation avec une impressionnante sérénité, sans être dupe de ce qui se trame chez lui. Mais qu'adviendrait-il s'il venait à disparaître... plus ou moins accidentellement ? C'est évidemment l'enjeu de cette histoire, l'événement qui mettrait en branle l'inévitable tragédie. Mais c'est à vous de le découvrir...

Première chose, avant tout, Romel, dont la brève biographie en quatrième de couverture nous dit qu'il a bien connu le monde des affaires et les coulisses des gouvernement avant de se lancer en écriture, signe avec "Electre 21" une relecture assez particulière de la tragédie de Sophocle et du mythe de cette héroïne antique.

Dans sa version, c'est Ludovine qui reprend le flambeau. Pour le reste, évidemment, je vous engage, si vous ne connaissez pas l'histoire originelle, à aller y jeter un oeil, avant ou après la lecture du roman. Un livre qui s'ouvre d'ailleurs sur la distribution des rôles, qui permet de ne pas se perdre et de faire les parallèles nécessaires.

"Electre 21", comme tout ce qui s'inspire de la mythologie, c'est "Dallas" puissance 1000. Sans doute parce que nos aïeux grecs avaient un sens de la transgression nettement plus développé que celui de nos prudes cousins d'Amérique... Ici, au sein de la famille Malo, on ne recule devant rien pour arriver à ses fins, y compris tuer, sans aucun état d'âme.

Pouvoir, haines, ambitions, vengeances, tout est là, dans ce roman, comme dans la tragédie antique. Avec un coup de projecteur particulier sur l'absolue détestation de Ludovine/Electre pour sa mère, et réciproquement, d'ailleurs, qui pourrait nous rapprocher de la vision du mythe par Jean Giraudoux (souvenirs lointains de collège, cette tragédie plus contemporaine)...

Chacun a ses vilains petits secrets, chez les Malo. Particulièrement les parents. Les enfants, eux, ne sont que les jouets du destin qui les a fait naître dans un milieu privilégié, certes, mais beaucoup moins prodigue lorsqu'il s'agit d'amour. La mort d'Eugénie et la disparition de Baudouin ont été de lourds tributs payés aux rancunes familiales et leur poids écrase Ludovine et Clothilde un peu plus chaque jour.

Lorsque l'on rencontre les Malo, on comprend vite que la cote d'alerte est atteinte et que le compte à rebours vers l'explosion est lancé. Parce que mère et fille sont au bord de la rupture, Ludovine se posant en incarnation de l'héritière, position laissée vacante par Baudouin, face à Amélie-Solène qui se moque comme de sa première chemise de la famille, aveuglée par sa soif de pouvoir.

Mais, contrairement à ses devanciers, Romel n'aborde pas du tout son histoire sous l'angle classique de la tragédie. On a plutôt l'impression de se retrouver dans une comédie de moeurs, presque dans un vaudeville. A tel point qu'on peut se dire qu'il force franchement le trait, risquant de tomber dans la caricature.

Rien que les prénoms des personnages (et encore, en les appelant Malo, on nous épargne un nom à particule et à rallonge qui eût pu tout à fait se fondre dans le décor) donnent le ton et laisse présager un roman un peu "too much". Je suis passé par là, avant d'envisager ce livre sous un autre angle, qui me plaît bien et m'amuse assez.

Suspense, roulements de tambour...

Et si "Electre 21" n'était pas seulement un clin d'oeil à Sophocle ou Giraudoux, mais... une version du mythe à la Offenbach ? Eh oui, le roman de Romel est un livret pour un opéra bouffe où ne manque que les cancans et les airs que tout le monde finira par connaître. Et d'ailleurs, Gratien n'est autre que le roi bar-bu qui s'avance, bu qui s'avance, bu qui s'avance, c'est Agamemnon !

D'un seul coup, envisagée sous ce prisme, avec ce soupçon d'ironie qui va bien, cette lecture a pris une nouvelle saveur et je me suis bien amusé, même si tout cela manque par moment un peu de profondeur, en particulier dans la caractérisation des personnages. Mais, ça va barder chez les Malo, vous l'imaginez bien, dans une atmosphère tout de même bien moins légère que chez Offenbach, dans la deuxième partie.

Reste un point dont il faut parler avant de refermer ce billet : le choix de l'époque, 2020, mais surtout du contexte, l'ère du tout numérique. GlobalTrotter, la société de Gratien Malo, est une hydre mondiale, touchant à tous les domaines, aux quatre coins du monde, ayant réponse à tout et capable de s'adapter à la vitesse des autoroutes de l'information.

Bien sûr, il y a énormément d'avantage à ce progrès technique fou. Mais, il y a aussi tout un tas de zones d'ombre et de potentialités qui font froid dans le dos. Dans "Electre 21", Gratien semble être un dirigeant éclairé, tant dans la gestion de son entreprise que dans les limites qu'il fixe à son activité. En revanche, on se dit que Amélie-Solène et Sigismond n'auront pas tant de scrupule...

Prêts à tout pour faire de l'argent, encore plus d'argent, aux dépens de la morale et de la liberté. Mais, plus encore que le couple adultère, il y a un personnage secondaire qui incarne parfaitement ces inquiétudes quant au développement sans tabou des industries 2 voire 3.0. Il s'appelle Anant Lux et son infini pouvoir transparaît à plusieurs reprises, à la fois flippant et terriblement séduisant.

J'évoque ce personnage parce qu'il est une parfaite allégorie de l'ère numérique, entre progrès et tyrannie, entre liberté et contrôle des esprits... Ce n'est sans doute pas un hasard si, derrière Anant Lux, se cache Hadès, le dieu des enfers, à qui il ne serait certainement pas raisonnable de laisser un peu trop de terrain...

Voilà, j'en ai fini avec une lecture que l'on pourra qualifier de légère, malgré les sujets graves qu'on y trouve. Sophocle ou Giraudoux auront plus de poids, c'est certain, mais cette idée d'opéra bouffe me plaît vraiment et pourrait offrir un spectacle tout à fait étonnant. J'espère que l'idée saura faire sourire Romel, dont le premier roman parlait de musique.

dimanche 16 avril 2017

"Les enfants commencent par aimer leurs parents ; en avançant en âge, ils les jugent ; il leur arrive de leur pardonner" (Oscar Wilde).

Encore Wilde, toujours "le portrait de Dorian Gray", mais le roman dont nous allons parler cet après-midi n'a rien à voir avec le "Jugan" de Jérôme Leroy. En fait, ce n'est pas le choix de l'oeuvre qui a motivé le choix de cette citation, mais bien son fond, son sens profond, qui me paraît coller parfaitement avec "les Enfants perdus", deuxième roman de François Hauter (publié aux éditions du Rocher). Tout n'est pas parfait dans ce livre, on y reviendra, mais l'histoire m'a touchée par différents aspects, et particulièrement parce que, comme chantait le poète, "on ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille". On pourrait ajouter qu'on ne choisit pas les trottoirs de Strasbourg, de Hong Kong ou Port-au-Prince pour apprendre à marcher. Bref, "les Enfants perdus", ce sont les parcours de trois parents aux destins bien différents et de leurs relations souvent compliquées avec leur progéniture. Parce que, souvent, ce qu'il y a de meilleur en l'homme, ce sont ses enfants (oui, je clichetonne aussi un peu à mes heures perdues...).



Stanislas vit en Alsace où il gère une prospère entreprise familiale. Grand bourgeois aux méthodes paternalistes, il gère ses sociétés en bon père de famille, comme le veut l'expression consacrée. Et ça fonctionne bien, les résultats sont là, Stanislas vit dans l'aisance, sans véritable souci du lendemain. Sa seule inquiétude, en fait, vient de son fils, Alexandre.

Voilà trois mois qu'il n'a plus donné signe de vie. Parti pour faire le tour du monde, il s'est soudainement volatilisé, cessant de donner de ses nouvelles à son père. Quand ces nouvelles arrivent, de la bouche d'un certain Kevin, un ami d'Alexandre qui ressemble plus à un SDF ou un routard qu'aux habituelles fréquentations de son fils, elles sont pour le moins contrastées.

Oui, Alexandre est vivant, il est en Australie, mais... Mais, il est recherché là-bas par toutes les polices du pays. Un fugitif ! Un délinquant ! Avec le risque de se retrouver dans la ligne de mire d'un cow-boy en uniforme... Pour Stanislas, l'idée est insupportable, et le chef d'entreprise décide de quitter son confortable cocon alsacien pour se rendre à l'autre bout du monde afin de rechercher son fils.

Bienaimé est Haïtien et vit dans un village extrêmement pauvre. Si pauvre qu'il s'inquiète de ne pouvoir envoyer sa fille à l'école et lui donner l'éducation qu'elle mérite. Alors, il décide d'aller chercher fortune à la capitale, Port-au-Prince. Enorme désillusion quand il arrive sur place : la grande ville n'est pas en meilleur état que son humble village et l'idée d'y faire fortune se dissipe illico.

Engagé dans une ONG occidentale, Bienaimé réussit pourtant à rassembler un petit pécule. Une somme rondelette, vite dilapidée au retour au village. Car tous les habitants ont des besoins et Bienaimé a un grand coeur... Alors, en quelques jours, l'argent pour sa fille a disparu et Bienaimé est revenu à la case départ, sans toucher les 20 000 francs (oui, je suis vieux).

Alors, il décide de repartir. Mais pas pour Port-au-Prince, pas pour refaire le brancardier pour MSF. Non, il a entendu parler d'un eldorado où, il n'en doute pas une seconde, il amassera assez d'argent pour aider sa fille. Et il entend s'enrôler au plus vite pour ce paradis sur terre, un endroit qu'on appelle... Qatar. Là-bas, le travail sur les chantiers est rémunéré grassement, lui a-t-on dit.

Rose vit à Hong Kong. Partie de rien, elle a su s'élever au sommet d'un groupe multinational qui brasse des milliards et qu'elle dirige d'une poigne de fer. Elle engrange des sommes colossales, mais surtout elle exerce un pouvoir formidable, fruit d'un travail acharné. Elle est l'une des femmes les plus influentes au monde, elle le sait, elle en profite et elle est prête à tout pour que cela continue.

Et puis, brusquement, la machine se grippe... La voilà embarquée dans des luttes intestines qui en font la proie d'ambitieux et non plus celle qui domine les autres. Et c'est à cette période critique qu'une autre mauvaise nouvelle lui parvient : sa fille, Jade, a été arrêtée en possession de drogue en Thaïlande et risque une très lourde peine de prison, peut-être pire...

L'inflexible, l'impitoyable Rose se retrouve face à un dilemme : sauver sa brillante carrière ou sauver sa fille unique. Même si cela s'annonce compliqué, elle se prépare à mener de front ces deux combats et ne doute pas de parvenir à ses fins. Elle a le pouvoir, elle a l'argent, elle ne peut pas échouer. C'est impensable.

Trois destins très différents qui sont au coeur du roman. Trois personnalités très différentes que le hasard (?) va se charger de mettre en contact. Trois manières d'envisager son rôle de parent et la relation avec son enfant. Pour le reste, c'est à vous, lecteurs, si vous le souhaitez, de découvrir comment Stanislas, Bienaimé et Rose (ordre d'apparition dans le livre) vont gérer ces situations.

Je vois une fable, dans ce roman. Une fable assez cruelle, d'ailleurs, car nos personnages sont bien malmenés, chacun à leur façon. Le bémol que je mettrais, c'est qu'à force de vouloir faire de ces personnages des archétypes, il arrive qu'ils basculent dans la caricature et le cliché (à l'image de la soeur de Stanislas).

Dommage, car je ne crois pas qu'on ait besoin de forcer le trait. Des Stanislas et des Rose, il en existe, c'est évident. Des personnes qui ont tous sacrifié à la réussite matérielle et perdu le sens des réalités, du quotidien et des relations humaines les plus basiques. D'ailleurs, on distingue bien Stanislas et Rose qui, tout en étant représentant des classes dominantes sont très différents l'un de l'autre.

Elle n'aime personne, c'est elle qui le dit, sa maternité est une sorte de caprice, quand, au contraire, Stanislas est un père qui a élevé son fils dans un esprit dynastique, attendant de lui qu'il reprenne un jour le flambeau de l'entreprise familiale et pérennise son nom. Mais, dans les deux cas, c'est vrai que le lien filial passe au second plan.

Dans le même ordre d'idée, le personnage de Bienaimé est un peu trop candide pour être vrai, même si l'on peut comprendre que cela colle avec le rôle qui lui est attribué, celui du binôme idéal dans un buddy movie. Il est sympathique et plein de vie quoi qu'il lui arrive (et il lui en arrive des vertes et des pas mûres), mais comme les deux autres, on n'a pas l'impression qu'il soit en phase avec la réalité.

Voilà aussi pourquoi je veux voir une fable dans ce roman, qui pourrait être, à quelques retouches près, un scénario parfait pour une Coline Serreau, par exemple, histoire d'aller gratter là où ça fait mal. Mais, "les Enfants perdus" n'est pas qu'une satire de ces riches déconnectés du monde et simplement obsédés par leur statut social, leur position dominante ou leur compte en banque.

Non, il y a une vraie réflexion moraliste (pas moralisatrice, attention) dans tout cela à travers la question parentale : qu'est-on prêt à faire pour son enfant, la chair de sa chair ? Et que peut-on apprendre de ses enfants, également ? Et là, évidemment, les parcours des personnages seront très différents, les dénouements également.

Le bémol exprimé est de taille, mais pour autant, j'ai apprécié la lecture de ce roman par les réflexions qu'il permet sur l'humain dans une société qui a une fâcheuse tendance à le considérer au second plan (et, si c'est vrai dans le cadre d'un capitalisme outrancier, ce n'est pas le seul type de société qui en arrive à cette situation dommageable).

C'est bien cela, le thème central des "Enfants perdus" : l'humain. L'essentiel, ce qui devrait passer avant tout le reste, avant cette définition en trompe-l'oeil qu'on nous impose de la réussite, phénomène limité à ses dimensions strictement matérielles. Oui, la quête qui est au coeur de cette, de ces histoires, c'est bien celle-là, une quête d'humanité.

On pourrait aussi faire une remarque sur le titre : "les Enfants perdus". On pense à Peter Pan, à ces enfants qui atterrissent au pays imaginaire et y demeurent lorsque leurs parents ne les réclament pas. L'analogie, avec le recul, n'est pas inintéressante, et sans doute finalement assez juste. Mais ce n'est pas tout à fait là que je veux en venir.

En fait, ce roman aurait pu (devrait ?) s'intituler "les Parents perdus", car c'est vraiment ce dont on va se rendre compte au fil des chapitres (des chapitres toujours très courts, qu'on enchaîne rapidement, volant d'un des personnages centraux à l'autre). Oui, ils sont perdus, incapables d'assumer ce rôle de parents, totalement immatures.

François Hauter observe Stanislas et Rosa rattrapés par cette responsabilité qu'ils avaient, plus ou moins sciemment, mise de côté. Il décortique leurs réactions, leurs attitudes, leurs décisions, leur évolution, également, car on ne peut pas rester inerte dans ces circonstances. Fendre l'armure et mettre de l'émotion dans des existences qui ont tendance à bannir tout cela, parce qu'inutile...

En face, je ne vais pas parler des enfants, Alexandre et Jade, car, évidemment, toute l'histoire repose sur ce qu'il leur arrive, mais, à leur façon, ils vont donner de fortes leçons à leurs parents respectifs. C'est l'enjeu de ce livre, on le comprend bien avant la fin, d'ailleurs. Parce que la relation entre parents et enfants ne peut être unilatérale.

Parce qu'une fois grands, les enfants jugent les parents, oui, Oscar Wilde a absolument raison. Et les jugent à travers le prisme de ce qu'ils sont devenus (je parle des enfants), de leur capacité à vivre plus ou moins heureux, ou ce qui s'en rapproche le plus... Quant à pardonner, eh bien, lisez "les Enfants perdus", pour savoir si cela peut arriver...

samedi 15 avril 2017

"Moi, je me regarde dans le miroir de la France et je me trouve jolie".

En ces temps troublés (oui, hein, vous avez remarqué aussi ?), voici un court mais passionnant roman qui aborde une question au combien délicate, celle des réfugiés. Et en adoptant leur point de vue, pas celle de la nation accueillante, enfin, si je puis employer ce mot, l'accueil n'étant décidément pas toujours la qualité première de notre cher et vieux pays... En prenant un peu de recul, en jouant sur les caractères des deux personnages centraux, en proposant un récit simplement centré sur l'humain, Paola Pigani nous offre avec "Venus d'ailleurs" (paru chez Liana Levi et désormais disponible dans le collection de poche Piccolo) une lecture profondément touchante, sans pathos, sans misérabilisme. Mais pas sans réfléchir aux difficultés inhérentes à un exil forcé, provoqué par la guerre. Alors, oui, c'est un roman à lire en ce moment, particulièrement en ce moment, car on y trouve des pistes de réflexion sur des sujets, hélas, toujours d'actualité.



Mirko et Simona sont frères et soeur et son originaires du Kosovo. Pour qui l'ignorerait encore, le Kosovo était une enclave albanophone en terre ex-Yougoslave et a été au centre, depuis la fin des années 1990, de plusieurs conflits à caractère ethnique, prolongement des conflits qui ont vu la Yougoslavie éclater.

En 1999, l'OTAN décide de bombarder les troupes serbes qui ont envahi l'enclave afin de leur faire rebrousser chemin. C'est à cette époque que Mirko et Simona vont, contrairement au reste de leur famille, choisir de quitter leur terre natale pour aller tenter leur chance ailleurs. Débute alors un périple dangereux et coûteux vers des terres qu'ils estiment plus accueillantes...

Après s'en être remis à des passeurs, ils se retrouvent au Chambon-sur-Lignon. Eux qui espéraient aller s'installer en Allemagne, c'est la France qu'ils vont découvrir. Et, après le centre de réfugiés, ce sera la ville de Lyon qui les voient arriver, au printemps 2001. Ils ont la petite vingtaine et c'est le premier jour du reste de leur vie.

Oui, mais, une vie dans un autre pays, dans une autre culture, avec une autre langue qu'il faut apprendre... Et puis, une fois accepté, ce qui est déjà parfois bien compliqué, il faut construire une vie : trouver un logement, un travail, créer des liens... S'intégrer, pour employer ce mot qui peut vite prendre un sens très rude...

Alors, Mirko et Simona s'attellent à cela, pour entamer une nouvelle existence, loin des bombes et des tensions ethniques qui perdurent, loin de la misère, aussi. Ils sont assidus, apprennent le français, étudient, trouvent du boulot, lui en travaillant sur des chantiers, elle comme vendeuse dans des magasins de fringues.

Mais, ils sont très différents l'un de l'autre : Simona est une jeune fille pleine de vie qui a bien l'intention de devenir française, définitivement française. Pour elle, le Kosovo appartient au passé et seul compte l'avenir, qu'elle n'imagine pas autrement qu'avec des papiers estampillés République Française, en bonne et due forme.

Elle a adopté le mode de vie à la française presque comme si de rien n'était et affiche sa volonté que rien ne la distingue des jeunes filles de son âge nées en France. C'est elle qui prononce la phrase placée en titre de ce billet et elle ajoute : "Les autres voient pas que je suis kosovare. Mon pays, il se tait". Du passé, elle veut faire table rase et entamer une nouvelle vie, sans remords ni regret.

Mirko est très différent : beaucoup moins expansif que sa jeune soeur, il est taciturne, discret, peine un peu plus à maîtriser le français, à comprendre comment fonctionne ce nouveau pays dans lequel il a atterri. Et puis, surtout, il conserve une terrible nostalgie de sa terre natale, assortie d'une certaine culpabilité à avoir laissé derrière lui la majeure partie de sa famille.

Il se renferme sur lui-même, vit dans un foyer, passe son spleen en taguant les murs des friches à l'abandon... Tout cela ne l'empêche pas de faire des rencontres, au contraire, mais cela ne lui permet pas de trouver l'équilibre et l'apaisement dont il aurait besoin. Bien sûr, la France a ses attraits, mais comment oublier d'où il vient ?

"Venus d'ailleurs", c'est le récit du parcours sur plusieurs années de ces deux personnages, aux caractères et aux aspirations tellement différentes, mais liées par leur fraternité. Deux parcours plein de contrastes qui viennent rappeler que rien n'est jamais acquis, rien n'est facile quand il faut repartir de zéro et loin de sa terre natale.

Paola Pigani, dont c'est le second roman, réussi à parler de ce sujet tellement complexe dans un pays qui n'en finit plus de vouloir se couper du reste du monde avec une immense délicatesse. Le mot qui vient naturellement à l'esprit, c'est humanité. Oui, il y a une grande humanité dans ce texte, simple, sans chichi, sans recherche de polémiques inutiles.

Bien sûr, la caractérisation des personnages n'est pas anodine, mais c'est aussi le jeu de la fiction, pour élargir le champ des possibles, la palette des émotions. Et cela fonctionne, jusqu'à un épilogue qui serre le coeur. On s'attache à Mirko et à Simona, à ce garçon un peu perdu, toujours sur la réserve, et à cette jeune femme déterminée et joyeuse.

On s'attache aussi à Agathe. Je n'ai pas encore parlé d'elle, mais il faut nous arrêter un instant sur cette autre jeune femme qui va rencontrer Mirko et se lier d'amitié avec lui. D'amitié, et sans doute d'un peu plus. Peu lui importe d'où vient ce gaillard pas bavard, elle apprécie sa compagnie. Mais ce qu'elle ressent et qu'elle peine à expliquer peut-il contrebalancer le spleen de Mirko ?

Agathe aussi est touchante. Aux yeux du lecteur, ses sentiments sont transparents mais semble glisser sur Mirko comme l'eau sur le plumage d'un canard. Attention, cela ne veut pas dire que le jeune homme n'a pas de coeur, qu'il ne ressent rien lui non plus, mais simplement que son sens des priorités diffère. Et Agathe, malgré tout, n'est pas au premier rang...

Curieusement, c'est Mirko qui se retrouve confronté à ces questions de sentiments, lui qui demeure un Kosovar et ne parvient pas à s'envisager comme un Français. Déchiré entre sa terre natale et sa terre d'accueil, il est trop indécis pour envisager une seconde de construire quelque chose de solide avec Agathe. Et pourtant, elle devient sa boussole, sa guide dans la ville de Lyon.

Lyon... Voilà le dernier personnage que nous évoquerons. La ville est omniprésente, on la voit sous des jours très différents, des beaux quartiers au bord du Rhône et de la Saône, jusqu'à ces friches industrielles qui renaissent peu à peu ou demeurent à l'abandon, vestiges du passé industriel désormais révolu de la capitale des Gaules.

Un décor que connaît bien Paola Pigani, puisqu'elle vit à Lyon, nous dit la quatrième de couverture. Et elle parle de cette ville avec une grande tendresse. Voilà pourquoi je mets la ville au même rang que les personnages humains : elle a droit au même traitement, bienveillant mais critique, aussi, lorsque, parfois, on aperçoit des zones d'ombre, des côtés plus sombres...

A travers ce roman, Paola Pigani nous emmène aux côtés de ces réfugiés dont, aujourd'hui, notre pays a bien du mal à envisager l'arrivée. Les contextes diffèrent, c'est évident, mais comment ne pas voir dans la démarche de Mirko et Simona celle de tant d'autres qui fuient la Syrie, l'Irak, la Libye, l'Afrique subsaharienne...

Dans bien des régions du globe, la guerre fait rage, la haine détruit l'humain avec un luxe d'imagination qui défie la raison. L'Europe, terre apaisée (le Kosovo est, me semble-t-il, le dernier conflit armé à avoir eu lieu sur notre continent), attire forcément ces hommes et ces femmes qui ne recherchent avant tout qu'un havre où vivre sans craindre que chaque journée soit la dernière.

Mirko et Simona eux aussi, en leur temps, ont quitté leur pays ravagé par la violence, pour s'installer là où ils pourraient vivre, tout simplement vivre. A l'époque de l'arrivée des deux personnages de "Venus d'ailleurs", eut lieu la construction du camp de réfugiés de Sangatte, qui, avant Calais, avant "la Jungle", avant d'autres lieux sinistres et indignes, cristalliserait l'opposition à la présence de ces réfugiés.

Comme la plupart de ces personnes qui souhaitaient traverser la Manche pour les îles britanniques, Mirko et Simona n'envisageaient pas de venir s'installer en France. Mais le destin n'obéit pas toujours. Sans doute existe-t-il nombre d'exemples de ces réfugiés qui ont trouvé leur place au sein de la société française.

Sans doute sont-ils des citoyens comme tant d'autres, peut-être s'apprêtent-ils à voter, eux aussi, dans quelques jours. Mais, parmi eux, il y en a aussi dont l'ambition, l'espoir, est de rentrer un jour dans un pays pacifié pour y poursuivre leur existence en sécurité. C'est le dilemme de Mirko, comme il l'est certainement de nombres des réfugiés qui fuient en ce moment leur pays déchiré...

Au moment où j'écris ces lignes, on célèbre le quarantième anniversaire de la mort de Jacques Prévert. Et, en repensant à "Venus d'ailleurs", c'est un texte du poète qui me revient en mémoire : "Etranges étrangers", qui s"achève ainsi :

Etranges étrangers,
vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez.

Preuve que ces questions ne sont pas nouvelles, qu'elles se sont posées tout au long de l'histoire de notre pays, à chacune des vagues d'immigration qui ont marqué l'histoire contemporaine, depuis la révolution industrielle. Et qu'elles se poseront certainement encore dans les mois, les années à venir, alors que notre monde semble redevenir une vaste poudrière...

Et preuve qu'il est bon de lire "Venus d'ailleurs" et son récit tout en humanité.

"Il y a des héros en bien comme en mal, disait La Rochefoucauld ou Nietzsche, je ne sais plus trop, et il y avait de ça chez Jugan".

Tout d'abord, mille excuses, les dernières semaines ont été très chargées et le blog est passé au second plan. Profitons de ce weekend pascal pour réveiller la Belle au Bois Dormant et le rythme habituel reviendra progressivement. Pour cette reprise, voici un roman paru dans une collection de littérature générale, en grand format comme en poche, mais qui aurait parfaitement pu être publié comme un roman noir. Parce que la tension y monte petit à petit jusqu'à un dénouement qu'on devine dramatique, forcément dramatique, sans savoir quelle forme cela prendra... Avec "Jugan" (désormais en poche chez Folio), Jérôme Leroy, déjà croisé sur ce blog avec "Le Bloc", s'intéresse à un personnage aussi fascinant que dangereux, un monstre (c'est ainsi qu'il est qualifié dans le livre, on verra pourquoi) n'ayant plus aucune limite morale, une sorte de trou noir capable d'engloutir tous ceux qui l'approchent de trop près... Une sorte d'anti-Dorian Gray, à tout point de vue.



Au début des années 2000, la petite ville de Noirbourg, dans le Cotentin, a été le cadre d'événements qui restent gravés dans les mémoires de ceux qui se trouvaient là. C'est le cas du narrateur du roman, jeune enseignant à l'époque et qui, plus d'une décennie après, continue à souffrir de cauchemars récurrents où un visage le hante...

Ce masque, qu'on croirait sorti droit d'un film d'horreur, c'est celui de Joël Jugan. Au début des années 1980, il s'était fait connaître par une série d'actes violents signés par un groupe d'extrême gauche, Action Rouge, avant d'être traqué et arrêté. Jugé et incarcéré, il a passé près de 20 ans derrière les barreaux.

Lorsqu'il sort, en ce début de nouveau millénaire, il n'est plus le même. Le jeune adulte d'antan a laissé place à un homme mûr. Mais, les changements ne s'arrêtent pas là : le visage presque angélique du héros révolutionnaire est méconnaissable, détruit par la bêtise et la folie humaines. Il est devenu une sorte de Joseph Merrick, un monstre dont on s'écarte.

A sa libération, il a choisi de rentrer à Noirbourg, là où tout a commencé pour lui. Son ancienne camarade au sein d'Action Rouge, Clotilde, s'est portée garante de sa réinsertion et l'a intégré à l'équipe du centre social qui apporte aide et soutien aux élèves en difficulté. Histoire de reprendre pied après tout ce temps coupé du monde.

Mais, Jugan a beau arborer ce visage mutilé, difforme, hideux, il a conservé de sa jeunesse triomphante un charisme indéniable, naturel, qui lui donne un ascendant immédiat sur nombre de ceux qui croisent son chemin. C'est le cas de Clotilde, comme si rien n'était arrivé depuis leur jeunesse, mais aussi du narrateur, malgré sa position plus extérieure.

Et puis, ce sera le cas d'Assia. Son père, arrivé en France depuis le Maghreb avant sa naissance, tient une épicerie dans un quartier modeste de Noirbourg. Assia est une excellente élève qui a l'ambition de réussir par les études mais doit, pour cela, concilier sa vie d'élève, l'aide qu'elle apporte à son père en tenant la caisse du magasin et son travail au centre social pour gagner un peu d'argent.

Un parcours sans faute pour une jeune fille solitaire, studieuse mais introvertie, essayant d'attraper un ascenseur social trop souvent en panne. Une demoiselle sans histoire, concentrée sur le travail, faute de réussir à créer de véritables relations amicales, respectueuse de l'éducation reçue de son père, qu'elle aime et respecte. Une vie sans éclat...

Jusqu'à ce qu'elle rencontre Joël Jugan.

Joël Jugan... Sans doute pourrait-on parler des heures de ce personnage et de sa complexité. On est tenté de dire qu'il y a (au moins) deux Jugan, celui d'avant la prison, celui d'après. Mais, je n'en suis pas si certain, en fait. Oui, entre ces deux époques, il a changé, bien sûr, il a vieilli, il a été défiguré dans des circonstances tragiques, il a rongé son frein...

Oui, entre le jeune homme qui a opté pour la lutte armée et l'homme mûr qui revient à Noirbourg, il y a de profondes différences, le second ne mettant plus en avant cet engagement politique fort qui fut le sien. Et pourtant, chez l'un comme l'autre, une même haine profondément enracinée pour le monde tel qu'il est. Et un même nihilisme, aussi.

La vraie différence, c'est que le jeune Jugan était un chef de bande, un meneur d'hommes et de femmes, prônant la lutte armée pour rendre le monde meilleur, en tout cas, c'est ainsi qu'il était perçu par ses amis, alors que le Jugan revenu dans le Cotentin apparaît solitaire et avare en paroles, presque goguenard, mais débarrasser des illusions qu'il n'a peut-être même jamais nourries.

Jugan est un monstre, ce n'est pas moi qui le dis, j'insiste, c'est ainsi qu'on nous le présente. Un monstre physiquement parlant, on le comprend rapidement, avec ce visage qui met mal à l'aise ses interlocuteurs, mais aussi un monstre moralement. Là encore, je reprends les termes du livre, que les faits viennent peu à peu éclaircir.

Au fil de ma lecture, alors que je me triturais les méninges pour échafauder les hypothèses du drame qui allait forcément intervenir, on le sait dès les premières pages que cette histoire va mal finir, une idée a émergé : et si Joël Jugan était un anti-Dorian Gray ? La parfaite antithèse du personnage d'Oscar Wilde...

Joël Jugan n'est pas un damné de la terre, il est né dans un milieu de notable de province, dans ce paisible Cotentin. Mais, très vite, il choisit de remettre en cause ces racines, cette éducation, et rejoint des mouvements d'extrême gauche. Il n'a rien du dandy du roman de Wilde, si ce n'est cette prestance, ce physique de jeune premier et ce charisme incroyable.

Pas de toile où fixer ce beau visage, peu de photos, même au moment de son arrestation spectaculaire et mouvementée. Juste le souvenir d'une gueule d'ange lancée dans une guerre ouverte qui va faire bien des victimes. Et puis, deux décennies plus tard, ce même visage, pas seulement marqué par l'âge, mais détruit, irrémédiablement abîmé.

On peut adhérer au combat de Jugan, comme certains ont pu soutenir Action Directe (c'est évidemment à ce mouvement qu'on pense, en lisant le livre de Jérôme Leroy), on doit dénoncer les conditions dans lesquelles Jugan a vu son visage ainsi massacré, mais je l'ai dit, Joël Jugan est une personnalité plus complexe.

Son engagement de jeunesse, son épopée violente frappée du sceau de l'idéologie m'ont paru être des leurres pour masquer sa volonté de pouvoir, son absence de peur, mais aussi de sentiments, une personnalité qui ressemble fort à celle d'un sociopathe... A sa sortie de prison, ceux qui l'ont connu avant sa chute voient encore en lui ce leader politique charismatique.

Ils attendent, à l'image de Clotilde, qu'il redevienne celui qu'il était, qu'il leur offre une nouvelle jeunesse, aventureuse, dangereuse, combattante, qu'il redevienne le guerrier défiant le monde imparfait, injuste dans lequel nous vivons. Mais ce Jugan-là n'est plus. Tout cela ne l'intéresse plus, son optique est différente, destructrice, perverse...

Pas de toile, non, à l'inverse de Dorian Gray, la duplicité de Joël Jugan s'est inscrite sur son visage... Défiguré de manière scandaleuse, il assume ce nouveau visage, le porte comme un étendard, joue de cette monstruosité mais conserve ce magnétisme, cette capacité à séduire, à entraîner les autres dans son sillage.

A vous de vous faire une idée de ce personnage, après tout, rien ne dit que vous penserez comme moi, mais, à l'image de ce narrateur incapable d'oublier ce qu'il a vécu, on ressort marqué par ce retour à Noirbourg de Joël Jugan, marqué par les événements qui vont s'enchaîner, comme si sa simple présence avait agi comme une chiquenaude faisant tomber une ligne de dominos.

Mais, en évoquant Dorian Gray, j'occulte la véritable inspiration littéraire suivie par Jérôme Leroy pour ce roman. Une inspiration qui apparaît par une série de clins d'oeil dans le corps de l'histoire. Cette inspiration, c'est "l'Ensorcelée", de Jules Barbey d'Aurevilly (attention, je mets la quatrième de couverture en lien, mais elle donne quelques éléments aussi sur "Jugan").

S'inspirant de ce roman-feuilleton très sombre, Jérôme Leroy en tire une réécriture contemporaine en forme de négatif photographique, puisque son histoire délaisse la religion et ses attraits pour ceux d'une idéologie à l'opposé de l'échiquier politique. Et n'oublie pas la dimension sociale, en mettant en scène des personnages issues de classes modestes, rejetant les inégalités que leur impose la société.

Ah, un dernier élément à évoquer, la petite part de mystère qu'insuffle Jérôme Leroy, qui reprend, me semble-t-il, là aussi des éléments présents dans le livre de Barbey d'Aurevilly : la superstition. Dans "Jugan", elle s'incarne dans un personnage de gitane liseuse de bonne aventure et jeteuse de sorts. Figure d'exclusion qui vient rappeler qu'il y a toujours plus modeste et plus rejeté que soit...

"Jugan" a tout pour faire un roman noir, peut-être pas sous cette forme, avec une construction un tout petit peu différente. Mais, dans cette version, on ressent tout de même la tension depuis les premières pages jusqu'aux dernières, une tension qui va crescendo jusqu'à un dénouement où la violence redoutée déferle, mais qui perdure ensuite, parce qu'on efface pas aussi simplement le souvenir du visage martyrisé de Joël Jugan.

Alors, si vous êtes lecteur de noir, n'hésitez pas, je pense qu'il y a aussi de quoi vous satisfaire dans ce roman troublant, où beauté et horreur semblent inextricablement liées, où le paisible Cotentin tremble sous l'onde de choc et où la sincérité et l'idéalisme sont balayés par le cynisme et la volonté de pouvoir, par la violence et l'égoïsme.

Une terrible fable qui rappelle que les causes, quelles qu'elles soient, s'incarnent parfois dans la mauvaise personne, celle dont le charisme et l'ego finisse par prendre le dessus et par la reléguer à l'arrière-plan. Et, par cette histoire, Jérôme Leroy pose également la question du choix de la violence pour défendre ses idées...

samedi 18 mars 2017

"Cela veut dire que tu peux utiliser le pouvoir du sang. Mais rappelle-toi que (...) ce n'est pas un pouvoir amusant. Il n'a que deux finalités : contrôler et détruire".

Je ne vais pas bouder mon plaisir et vous parler d'un roman jeunesse qui m'a captivé et dont j'ai adoré l'univers. Comme quoi, tout arrive. Je ne suis pas le premier, d'ailleurs, à tomber sous le charme de cette série naissante qui nous plonge dans un contexte tout à fait original et composite. C'est rythmé, intrigant, cela promet des péripéties et des rebondissements dans le(s) tome(s) suivant(s) et cela laisse le lecteur dans une inconfortable incertitude qui nourrit l'impatience de découvrir la suite. "Le sang jamais n'oublie" est le titre du premier tome des "Mystères de Larispem" (en grand format chez Gallimard Jeunesse), une série signée Lucie Pierrat-Pajot qui marie le steampunk, l'uchronie et la fantasy pour un bonheur de lecture. Un premier roman très réussi et plein de verve. Et l'occasion, pour beaucoup, de découvrir un étrange et merveilleux langage, une forme d'argot qui reste utilisé, mais sans doute bien moins qu'à la grande époque des Halles et des abattoirs de la Villette : le louchébem.



Voilà un peu plus d'un quart de siècle que Larispem s'est érigée en cité-Etat, sous la direction d'un triumvirat soutenu par une caste dominante assez surprenante : les bouchers. Au début des années 1870, ces professionnels de la viande ont fait basculer la Commune en une seconde révolution qui a vu le destin de la ville basculer vers l'indépendance.

Sous la houlette de la citoyenne-Présidente Michelle Lancien, s'est instauré un pouvoir fort où les bouchers demeurent, en cette année 1899, le haut du panier. Une classe enviée, à laquelle on se destine lorsqu'on est ambitieux mais dans laquelle il n'est pas facile d'entrer si on n'a pas les compétences... ou les appuis suffisants.

Carmine et Liberté sont les deux meilleures amies du monde. Les deux jeunes filles n'ont pourtant pas tout à fait les mêmes perspectives, puisque la première a déjà trouvé sa place dans une boucherie, alors que l'autre ambitionne plutôt un poste technique et n'est encore qu'une stagiaire, occupant une position précaire dans la société.

Ce n'est pas la seule différence entre elle : Carmine porte la tenue des bouchers et les couteaux à la ceinture et sa peau noire fait forte impression sur qui la croise dans les rues de Larispem ; Liberté, pour sa part, est imperméable aux modes et continue à se vêtir comme avant la seconde révolution, avec des robes bien peu pratiques et conserve un côté un peu "rétro".

Mais la jeune fille, dont la famille vit loin de Larispem, compense ses particularités par de véritables talents pour la mécanique. Reste à trouver l'opportunité qui lui permettra de montrer l'étendue de ses compétences et de trouver un poste à la hauteur de ses ambitions, comme Carmine est en passe de le faire dans le monde très fermé (et très masculin) des bouchers.

Alors que de grandes fêtes se préparent, occasion de célébrer le changement de siècle mais aussi pour la citoyenne-Présidente de réaffirmer la vigueur du pouvoir en place, certains événements viennent pourtant ternir l'ambiance... Des sabotages se multiplient dans la cité-Etat, revendiqué par un mystérieux groupe baptisé "les Frères de sang".

Carmine et Liberté ont été témoins de certains de ces actes et cela n'a pas manqué de révolter la jeune bouchère, élevée par un père qui a soutenu la seconde révolution de toutes ses forces. Pas de doute, derrière les Frères de Sang se cachent les aristocrates revanchards qui veulent voir chuter Larispem et restaurer l'ancien régime...

Dans le même temps, Nathanaël espère que son avenir va s'éclaircir. Il vit dans un orphelinat de Larispem où il s'ennuie, mais, dans moins d'un mois, doit se tenir la manifestation la plus importante de sa vie : la foire aux orphelins. L'occasion de se faire remarquer et de quitter enfin cet endroit sinistre pour voler de ses propres ailes.

A vrai dire, Nathanaël n'a pas vraiment d'idée sur ce qu'il veut faire, mais le plus important à ses yeux, c'est de sortir de là, coûte que coûte. Problème : puni pour son manque d'assiduité à un cours, il se voit interdit de participer à l'événement qu'il attendait tant. Furieux, l'adolescent maudit son professeur, comme on le fait quand on est en colère.

Sans imaginer que son souhait puisse se réaliser, ni que ces événements l'entraînent dans une étrange aventure dont il se serait bien passé... Et pourtant, le garçon plutôt effacé et discret va découvrir que son destin est bien plus complexe que ne le laissait présager sa situation d'orphelin. Mais qui est vraiment Nathanaël ?

On en reste là de ce résumé pour prendre un peu de recul et vous laisser découvrir l'intrigue. On voit tout de même dans ce que j'ai dit apparaître la dimension uchronique, puisque la Commune n'a pas été écrasée par les troupes versaillaises, mais a su se constituer en Etat. Pour la dimension steampunk, on peut se référer, en attendant plus, à la couverture de Donatien Mary.

Enfin, la dimension fantasy... Forcément, c'est la plus délicate à évoquer, puisqu'elle n'est pas liée au contexte du roman, mais bien à l'intrigue. Allez, je prononce le mot, il y a de la magie dans l'air, voilà. Et aussi, mais ça, on le comprend avec le titre de ce premier tome, un lien avec le sang qui n'est pas sans rappeler certaines thématiques développées par Régis Goddyn dans "le Sang des 7 Rois".

Le mélange peut sembler audacieux, il l'est, mais il est très cohérent, aucune de ces facettes ne marchant sur les plates-bandes de l'autre : l'uchronie et le steampunk (comme l'avait fait, par exemple, Johan Héliot dans le premier volet de sa trilogie de la Lune) se combinent très bien pour offrir au lecteur un univers captivant, riche et n'ayant pas encore livré tous ses secrets.

La magie, elle, vient pimenter l'intrigue et poser bien des questions. C'est d'ailleurs ce qu'on retiendra de ce premier volet : les développements de l'intrigue débouchent sur bien des énigmes et bien des interrogations, garants d'une suite qu'on attend déjà avec impatience. Mais, chut, ne nous étendons pas là-dessus, ce sera à vous de lever le voile...

On peut tout de même dire que ces questions touchent en grande partie les trois personnages centraux. Au premier chef, Nathanaël, je ne vais pas y revenir, je l'ai évoqué plus haut. Clairement, le garçon est au coeur du mystère, dont il semble être lui-même un des engrenages, à sa grande surprise. Mais, ni lui ni le lecteur ne possède encore les clés pour appréhender son rôle exact, ou comment il réagira.

Pour Carmine et Liberté, c'est un peu plus diffus, mais certains éléments vont apparaître qui laissent penser qu'il y a là aussi matière à révélations. On croit deviner certaines choses, mais ce qui sera intéressant, ce sera de voir ce que ces nouvelles auront comme conséquences sur la relations entre les deux jeunes filles.

Bref, l'enjeu majeur, ce sera la connexion de ces trois personnages dans les prochains tomes, et les positions qui seront les leurs dans un contexte qui va se compliquer. En effet, les autres interrogations que l'on peut justement nourrir concernent les forces en présence, la cité-Etat de Larispem, d'un côté, les Frères de sang, de l'autre. En clair : où se situent le bien et le mal ?

On est bien en peine de le dire, à ce point de la série. Mais, force est de reconnaître qu'on se doit d'être méfiant vis-à-vis de l'une comme des autres, car transparaissent surtout des côtés assez inquiétants chez chacun... Et l'on imagine bien que la lutte qui s'annonce, et à laquelle seront forcément mêlés, malgré eux, Carmine, Liberté et Nathanaël, sera explosive...

J'ai évoqué les styles majeurs de cette série, ceux qui se dégagent immédiatement et placent "les Mystères de Larispem" au rayon des littératures de l'imaginaire. Il ne faudrait pas oublier une référence forte : celle du roman-feuilleton. Eh oui, "les Mystères de Larispem", c'est évidemment un clin d'oeil appuyé à l'oeuvre d'Eugène Sue, "les Mystères de Paris".

De nos jours, les feuilletonistes ne pissent plus la copie (pardon pour l'expression) pour remplir des colonnes de journaux, mais ils publient des trilogies, des séries, des cycles, fidèles à cet esprit de la littérature populaire du XIXe siècle. Et, pour ajouter à cette référence, il faut signaler les illustrations intérieures de Donatien Marty, qui ornent les têtes de chapitre, de très belle façon.

Ah, reste un personnage que j'ai volontairement laissé de côté jusqu'à présent, c'est Larispem. Enfin, c'est un peu plus compliqué que cela. Peut-être vous demandez-vous pourquoi cette cité-Etat s'appelle ainsi, alors qu'on évoque la Commune, épisode historique qui concerne Paris ? Explication d'un élément fort de cette série.

La réponse, c'est... le Louchébem. Mais quelle est cette drôle de bête, êtes-vous sans doute nombreux à vous demander ? C'est une forme d'argot, apparue au XIXe siècle aux abattoirs de la Villette. C'est le jargon des bouchers qui leur permettait de parler sans être compris des oreilles indiscrètes. Et cela demande une gymnastique de l'esprit qui n'est pas si simple...

En louchébem, tous les mots commencent par un l. Si le mot originel commence par une voyelle, le l vient se placer devant ; s'il commence par une consonne, le l la remplace, et l'ancienne initiale est repoussée à la fin du radical. Puis, on ajoute un préfixe argotique, par exemple, -em, -ji, -oc ou uche... Démonstration, avec le mot louchébem lui-même :

On voit le suffixe -em, le l initial qui est donc la marque de cet argot. Retirons-les, il nous reste "ouchéb". La consonne finale est renvoyée à sa place première, en tête du mot pour donner... un boucher, eh oui, forcément, puisque c'est leur langage (avec la particularité que le r muet a disparu, mais bon, ne compliquons pas tout !).

Voilà, donc, notre boucher devenu louchébem. Et Larispem, alors ? Même démarche : retirons le suffixe -em et l'initiale L. Reste "arisp". La consonne finale redevient initiale et l'on retrouve notre bonne vieille capitale, Paris. Oui, Larispem, c'est Paris en louchébem, cette langue étrange et farfelue que vous avez pu croisez dans "les exercices de style", de Raymond Queneau, par exemple.

Sans oublier certaines expressions qui sont entrées dans notre langage : eh oui, lorsque vous trouvez qu'une situation est loufoque, que vous traitez quelqu'un de locdu ou que vous vous éclipsez d'un endroit en loucedé, vous parler louchébem sans le savoir, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose...

Le louchébem, il est bien présent dans "Les Mystères de Larispem" et pas juste dans le titre de la série. Il émaille certains des dialogues, forcément, puisque les bouchers sont très présents, mais, rassurez-vous, ce n'est pas du chinois ou du javanais (autre forme d'argot, tiens...), juste un jargon qu'on finit par décrypter assez aisément (il n'y en a pas des paragraphes entiers non plus, hein !).

Mais, cela donne une dimension très spéciale à cette série, avec un affrontement qui est aussi une lutte culturelle en plus d'être sociale, où les niveaux de langage tiennent une place essentielle pour affirmer sa position. Bref, l'usage de ce patrimoine linguistique n'est pas juste un gadget, c'est vraiment un ingrédient de cette série pleine de surprises et très captivante.

Voilà un premier tome très prometteur, qui laisse le lecteur frustré de ne pas pouvoir poursuivre immédiatement l'aventure. Il va falloir encore patienter un peu avant de retrouver Carmine, Liberté et Nathanaël, mais cette série semble avoir conquis un public assez nombreux. Il faudra à Lucie Pierrat-Pajot se montrer à la hauteur.

Lombé louragequem à elle, ai-je envie de dire ! Hé, hé...

vendredi 17 mars 2017

"Se comparer à un personnage de roman lui procurait un sentiment étrange. Elle était double : elle et une autre. Surtout une autre..."

Voici un livre que j'ai mis un long moment à évoquer sur ce blog. Pour diverses raisons, certaines liées à l'emploi du temps, mais d'autres parce que son contenu m'incite à pas mal de prudence. Comprenons-nous bien : ce roman jeunesse aborde des sujets très intéressants et de façon originale, mais dans une ambiance très sombre et avec quelques situations qui ne manqueront pas de troubler les lecteurs. Surtout de jeunes lecteurs. On abordera certaines questions dans ce billet qui seront, pour certains, des spoilers mais que je considère important d'évoquer, soyez prévenus. Cette parenthèse refermée, lançons-nous donc dans ce billet consacré à un roman signé Eric Sanvoisin, "le fantôme qui écrivait des romans" (aux éditions Balivernes). Un roman fantastique destiné à un public adolescent, qui met en avant la puissance de la lecture et de l'imagination, mais aussi toute la question du malaise que peuvent ressentir certains ados.



Antonin n'est encore qu'un adolescent, et pourtant, son premier roman, "le Chien conteur", a été un grand succès de librairie. Pourtant, malgré les demandes répétées de son éditeur, le primo-romancier a refusé d'assurer toute promotion. Nombreux sont ceux qui auraient voulu rencontrer ce nouveau phénomène littéraire.

Mais, comment le pourrait-il, lui qui est prisonnier d'une maison et dont le seul moyen de communication est une connexion internet vacillante ? Antonin voudrait bien pouvoir se rendre dans les librairies, les salons, les séances de dédicaces, mais c'est impossible : il a connu un sort funeste et, depuis, il est condamné à hanter cette maison sordide où il a trouvé la mort, mais pas la paix.

Emilia vit dans un endroit qui fait rêver. De loin, on dirait que c'est un paradis terrestre. La jeune fille habite en effet en Nouvelle-Calédonie, mais elle ne profite guère des paysages splendides, de la mer, de tout ce qui nous ferait rêver. Car Emilia est malade. Elle vit recluse dans sa chambre, ne s'alimente presque pas, broie du noir, dépérit...

Son seul rayon de soleil, c'est dans la lecture qu'elle le trouve. Et plus encore dans un livre. Un roman d'un jeune auteur inconnu. Oui, vous l'avez compris, Emilia adore "le Chien conteur, le roman écrit par Antonin. C'est même la seule chose qui semble lui redonner le sourire. Et plus encore, c'est la seule chose qui semble lui redonner un peu l'envie de vivre...

Emilia apprécie particulièrement le personnage de Leï, le personnage principal du "Chien conteur", un garçon auquel elle s'identifie avec force et passion. Dans le livre, Leï est accompagné, comme le titre l'indique, d'un chien qui lui raconte des histoires. Un chien un peu particulier, puisqu'il est un chien fantôme.

Emilia voudrait tant rencontrer Leï, ce qui est évidemment impossible. Alors, elle décide d'écrire à Antonin, son créateur, sans véritable espoir de réponse. Pourtant, touché par le message de sa lectrice, Antonin va lui répondre et un dialogue à distance va se nouer entre ces deux personnages, par l'intermédiaire de Leï.

Curieuse rencontre, car Antonin et Emilia ont certes un point commun douloureux, leur réclusion, mais, en dehors de cela, tout les sépare. Antonin aspire à vivre, à retrouver l'existence qui lui a été volée dans des conditions très violentes, tandis que Emilia ne songe qu'à se défaire de cette vie qu'elle n'aime pas, qu'elle ne supporte pas...

Un échange qui va bouleverser le quotidien de ces deux êtres si différents, si éloignés géographiquement, aux aspirations presque opposées, mais que l'écriture et la lecture vont réunir. Une histoire commune qui va également influer sur leurs destins respectifs. Et leur offrir ce dont ils ont le plus besoin : un apaisement.

Je referme la partie résumé et je vous préviens tout de suite qu'il sera question de sujets qui vont loin dans l'histoire. Je vais essayer de traiter les choses avec soin, en en disant le moins possible, mais il me semble important de vous parler de tout cela, plus encore parce qu'il s'agit d'un roman jeunesse et que le récit d'Eric Sanvoisin touche des questions très sensibles.

"Le Fantôme qui écrivait des romans" appartient à la collection Romans Ados des éditions Balivernes (maison récompensée l'an passé par un prix Imaginales et de nombreux autres prix l'an dernier, pour "La Fille qui navigua autour de Féerie dans un bateau construit de ses propres mains", de Catherynne M. Valente), et je le destinerai plutôt aux collégiens.

Eric Sanvoisin crée une ambiance très lourde et sombre. D'un côté, il y a Antonin, fantôme classique, puisque condamné à errer dans un endroit clos tant qu'il n'aura pas trouvé la paix, avec toute la colère et la frustration que cela suppose (encore accrues par les conditions de sa mort) ; de l'autre, Emilia, et ce mal-être tenace qui l'accompagne depuis un moment déjà, sans solution.

On a donc deux souffrances au coeur de cette histoire, mais deux façons de les affronter. Antonin, d'une certaine manière, a trouvé un exutoire en écrivant, en se lançant dans cette activité sans y croire plus que cela, à un rythme irrégulier, jusqu'à envoyer son manuscrit à des éditeurs, dont l'un a flashé à sa lecture.

Pourtant, avec le succès de son roman, les demandes de son éditeur de plus en plus pressantes et son choix de ne pas expliquer ses refus (et pour cause : qui le croirait ? Antonin retrouve la honte de son état...), le jeune fantôme se retrouve encore une fois face à ce destin qu'il n'a pas souhaité, face à cet emprisonnement irrationnel et inexplicable.

Quant à Emilia, au désespoir de ses parents, elle souffre. Elle souffre simplement de vivre, et rien n'y fait. Un mal insidieux, vicieux, même, qui se terre en elle et la ronge de l'intérieur. Pour le lecteur que je suis, c'est un personnage très douloureux, pour lequel on ressent une infinie tristesse, une immense empathie. On voudrait pouvoir l'aider...

Sa seule consolation, c'est donc la lecture du roman d'Antonin. Et, s'il ne va pas guérir Emilia, le livre va avoir sur elle de véritables effets bénéfiques. On reprend alors espoir, on se dit que les choses sont réunies pour prendre un nouveau départ, que Emilia va enfin se défaire de ce qui l'empêche de vivre, on l'encouragerait presque, en s'adressant à elle, comme elle parle à Leï et à Antonin.

Voilà le moment crucial de ce billet. Je l'ai dit d'emblée, je suis sorti de ce livre avec plein de questionnements en tête. Eric Sanvoisin évoque sans fard l'anorexie, la dépression adolescente, mais aussi le suicide. J'ai été très troublé par la volonté tenace qui habite Emilia et qui la pousse plus dans la direction de la mort que dans celle de la vie.

Encore une fois, pardon si j'en dis beaucoup, mais difficile, devant un tel sujet, de ne pas mettre quelques avertissements : soyons clairs, je ne parle pas ici de qualité, de ressenti à propos de l'histoire, de réflexion sur le traitement... Non, je dis juste qu'on a là des questions très délicates qui sont abordées et qu'elles s'adressent à un jeune public.

Il me semble donc juste de dire que ce roman doit être lu avec un accompagnement et ne pas être laissé aux mains de jeunes lecteurs sans un appui indispensable. Il y a forcément des discussions à avoir sur un roman comme celui-là, par ailleurs assez bien mené, avec une atmosphère prenante malgré ses aspects oppressants.

On s'attache à ces deux personnages bien trop jeunes pour souffrir autant (même si j'ai bien conscience que le terme de jeunesse n'a plus grand sens pour Antonin...) et l'on veut savoir ce qui va leur arriver, ce que leur rencontre par roman interposé va leur apporter. Et, là encore, je suis sorti troublé, bousculé... Mais, là, je ne vais pas vous dire pourquoi !

Au coeur de ce roman jeunesse, il y a donc la puissance incroyable que la lecture peut exercer sur nous. Emilia n'est qu'une fan parmi beaucoup d'autres, puisque "le Chien conteur" a, à la grande surprise de son auteur, un grand succès. Mais, l'adolescente néo-calédonienne est un exemple remarquable par l'implication qu'elle va mettre dans sa lecture.

Réduire l'histoire du "Fantôme qui écrivait des romans" à la correspondance entre Emilia et Antonin serait une erreur, car la relation triangulaire entre l'auteur, son personnage et la lectrice est tout aussi intéressante et forte. Le lien qui se crée entre Emilia et Leï est tout à fait particulier, et comme on est dans un roman fantastique, il est évidemment réel...

La puissance de l'imagination est partout : chez Antonin, qui la couche, non pas sur le papier, mais sur le disque dur de son ordinateur, un des rares objets avec lequel il peut interagir ; mais aussi lorsqu'il essaye de songer à sa vie tronquée ou encore, au cadre de vie d'Emilia, qui lui est si étranger. Et puis, Emilia, évidemment, qui plonge littéralement dans sa lecture au point de s'affranchir de la réalité. Même si ce n'est que provisoire.

Voilà, je crois avoir fait le tour de ce que je voulais dire sur le roman d'Eric Sanvoisin. A vous, désormais, de vous faire votre opinion. J'ai aimé cette lecture, aussi dérangeante soit-elle, aussi douloureuse soit-elle. Je l'ai aimé pour tout ce que j'ai évoqué ici, malgré les réticences que j'ai exprimées, et qui, je le redis, ne doivent pas être prises comme une critique.

J'ai lu ce livre en janvier dernier, à un moment un peu compliqué pour moi. Peut-être cela a-t-il renforcé ma sensibilité. J'ai été touché par les personnages, frappé par l'ambiance sombre dont on ne sait pas vraiment si elle va s'éclaircir ou s'assombrir (les deux à la fois, si possible ?), ému par le dénouement du roman, mais j'ai aussi ressenti de l'impuissance et de la révolte.

Car la lecture peut tout, c'est vrai. Mais seulement dans les livres...