jeudi 20 juillet 2017

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais 900 livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 200 000 vues a été franchi en ce début d'année 2016 ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



Badge Lecteur professionnel

Mon profil sur Babelio.com


Paperblog : Les meilleurs actualités issues des blogs

"La vieillesse vous arrache les choses une à une. C'est comme avancer à reculons à travers le temps où vous les acquériez une à une".

Vieillir. Se retourner sur le temps qui passe, inexorablement. Se souvenir... Ce sont des thèmes que l'on rencontre régulièrement dans les livres qui passent entre nos mains. En voilà un nouvel exemple avec ce que l'on pourrait qualifier de mémoires, mais des mémoires rassemblés dans un court ouvrage et pas dans une interminable série de tomes. Des mémoires dans lesquels l'art, et particulièrement la littérature, tient une place éminente. Et pour cause : l'auteure de ce livre a baigné toute sa vie dans cet univers. "Pomme Z", de Ginevra Bompiani (publié aux éditions Liana Levi ; traduction de Jean-Paul Manganaro), est un regard plein de nostalgie sur un passé révolu à l'hiver d'une existence très bien remplie. Un jour, sans doute, quelqu'un écrira ce même genre d'ouvrage et évoquera sa rencontre avec Ginevra Bompiani parce qu'elle aura marqué sa vie, l'aura guidé, l'aura enrichi, lui aura appris, lui aura apporté quelque chose. Et les lecteurs liront cela avec une certaine admiration, et même un brin de jalousie...



Dois-je expliquer le titre de ce livre ? Peut-être y a-t-il, après tout, des fanatiques exclusifs du PC qui n'ont jamais, au grand jamais, eu sous les doigts le clavier d'un ordinateur de marque Apple. Alors, expliquons, pour ceux qui ne jurent que par la touche CTRL et sont allergiques aux pommes... Pomme Z, c'est la commande manuelle qui permet, sur Apple, de revenir en arrière.

Ginevra Bompiani écrit ce livre de souvenirs de cette même façon : en se retournant sur son existence, étape par étape, des souvenirs les plus récents aux plus anciens. A chaque chapitre, c'est comme si elle appuyait sur les deux touches en même temps et revenait en arrière. Avec, à chaque fois, des expériences si marquantes qu'elles demeurent gravées dans sa mémoire depuis longtemps.

Une fois n'est pas coutume, ce billet ne débute pas par un résumé du livre, mais par quelques explications nécessaires pour que vous appréhendiez la teneur de notre livre du jour. En fait, en y repensant, il est un peu construit lui aussi, selon le principe du Pomme Z, puisque l'on remonte de ce qui est habituellement à la fin vers ce qui arrive en tête...

Et, parmi ces informations, il nous faut évoquer la personnalité de l'auteure, Ginevra Bompiani. Certains d'entre vous ont sans doute déjà croisé ce patronyme, et pour cause, c'est le nom d'une des plus grandes maisons d'édition italienne. Ginevra est la fille de son fondateur, Valentino Bompiani, qui a créé cette maison en pleine période fasciste, régime qu'il défia par sa politique éditoriale.

Ginevra, née en 1939, a suivi la voix tracée par son père. Elle aussi a été éditrice (son père a d'ailleurs créé pour elle une collection de littérature fantastique et elle a elle-même cofondé les éditions Nottetempo), mais également écrivaine et traductrice : elle a traduit en italien des auteurs comme Céline, Yourcenar, Deleuze ou Artaud. Elle a également enseigné la littérature pendant longtemps.

Nous avons donc là quelqu'un qui occupe une place considérable dans le paysage littéraire et éditorial italien, et même européen. Ce parcours, Ginevra Bompiani ne choisit pas de le retracer à la façon d'une autobiographie, avec moult détails et le respect de la chronologie. Même le terme mémoires, utilisé en préambule, n'est pas non plus le bon. Recueil de souvenirs serait plus juste.

Et, curieusement, "Pomme Z" s'ouvre sur une première partie qui n'a rien à voir avec la littérature, mais avec des chapitres retraçant son expérience au sein d'une ONG qui intervenait auprès des réfugiés fuyant l'ex-Yougoslavie déchirée par la guerre civile, au milieu des années 1990. Et, d'emblée, à travers cet exemple, Ginevra Bompiani expose un des éléments forts de son livre.

Chaque expérience qu'elle évoquera dans cet ouvrage est achevée. Si j'osais, je dirais qu'il s'agit de chapitres de sa vie auxquels Ginevra a mis un point final, des pages de son existence qu'elle a tournées pour passer à autre chose. Des épisodes que d'autres ont recouverts, comme des palimpsestes, et qu'elle redécouvre en appuyant sur les touches Pomme et Z.

Et, pour la plupart de ces souvenirs, ce qui leur sert de point final, c'est la mort des principaux protagonistes. Ginevra était alors une jeune femme quand ces personnages considérables entamaient la dernière partie de leur vie. La voilà désormais dans cette position et elle nous confie ces souvenirs qui lui sont chers et qui, à leur manière, racontent la vie culturelle européenne à différentes époques.

Dans "Pomme Z", on croise ainsi des personnalités comme le poète espagnol José Bergamin, que tout le monde appelait Pepe, on évoque la ponctualité maladive de l'écrivain et critique Giorgio Manganelli qui gâcha sa rencontre avec Italo Calvino, on boit du champagne avec Gilles Deleuze et l'on assiste au crépuscule d'Elsa Morante.

On assiste au singulier entretien entre Ginevra et la mystérieuse Anna Maria Ortese, on est témoin de la rencontre de la jeune Ginevra avec Ingeborg Bachmann, dont elle ignore alors tout. Elle évoque son père à travers sa rencontre avec le peintre Piero Guccione et se rappelle d'une rencontre marquante pendant la IIe Guerre mondiale, alors qu'elle n'était encore qu'une enfant.

Au fil des pages, on aperçoit d'autres personnalités, qui font presque des caméos dans ce livre. Certaines nous sont connues, d'autres moins. D'autres ne sont pas clairement nommés, comme cette femme que l'on ne connaîtra que sous le prénom Lola, ou alors des anonymes que Ginevra a rencontrés par le plus grand hasard.

L'un de ses anonymes est peut-être le personnage qui m'a le plus marqué. Parce que cette brève discussion m'a profondément touché. L'optimisme indéboulonnable de cet homme, ses mots rassurants m'ont remué. Curieusement, ce bref chapitre est raconté à la troisième personne, et non à la première. Et l'on enchaîne avec le chapitre suivant en souhaitant qu'il soit resté "serein et tranquille".

Ce court recueil, à peine 120 pages, se lit d'une traite. On en ressort frappé par l'impression d'un texte presque testamentaire. Au-dessus de ces rencontres flotte une nostalgie qui n'est pas seulement lié à ce monde intellectuel aujourd'hui disparu. Non, il me semble que c'est plus profond que cela. Qu'il s'agit de la nostalgie d'une personne qui tire le bilan de sa vie...

Je l'ai dit plus haut, la mort est très présente dans ces pages. Même lorsque les anecdotes que raconte Ginevra Bompiani ne coïncident pas avec la disparition des personnages dont elle se souvient, elle finit le plus souvent par évoquer la mort... Cela peut sembler pesant, ainsi dit, mais on se sent en position de confident, comme si Ginevra Bompiani se livrait directement au lecteur.

Et ce serait réducteur de dire qu'il n'y a que cela. Non, il y a l'enthousiasme d'une femme, témoin privilégiée de son temps et des personnalités majeures qu'elle a eu l'occasion de rencontrer. Comme le lecteur est spectateur de son récit, elle nous fait partager des expériences dont elle-même était la première spectatrice.

Il y a de l'admiration dans cette voix, de l'admiration pour ces gens qui laisseront une trace durable dans leur domaine d'activité. De l'admiration aussi pour ces anonymes qui ont su partager avec elle des moments particuliers et lui apporter quelque chose qui élargit sa propre vision de l'existence. Voilà ce qui a suscité ces choix : ce ne sont pas juste des souvenirs, mais des moments enrichissants.

S'il y a un mot pour qualifier "Pomme Z", c'est celui-là : expérience. Au singulier et au pluriel. Et sans y mettre la connotation négative qu'on lui donne quand on en fait le synonyme de vieillesse. Non, cette expérience, ces expériences, c'est là-dessus que Ginevra Bompaini s'est construite en tant qu'être humain. Et elle nous fait, à son tour, profiter de cette, de ces expériences.

Ce livre est une forme de transmission. Mais aussi une manière de s'interroger : n'est-ce pas le recul qui lui permet de goûter toute la saveur puissante de ces événements ? N'est-elle pas passée à côté de ces rencontres, n'aurait-elle pas pu en être plus l'actrice et moins la spectatrice ? N'est-ce pas finalement un recueil d'occasions manquées ?

Voilà aussi pourquoi ce livre s'intitule "Pomme Z" : lorsqu'on appuie sur ces touches, c'est pour apporter des corrections, des retouches. On ne laisse pas les choses telles qu'elles sont, mais on ne reprend pas non plus tout à zéro. Si l'on pouvait revivre ces moments, qu'y changerions-nous ? Car, oui, le questionnement de Ginevra Bompiani est celui de tout un chacun.

Pour une vie sans remords ni regret.

"Aude sapere" (Horace).

Parfois, le hasard de l'actualité vient se mêler aux réflexions que l'on nourrit sur ses lectures. Alors que je m'apprête à écrire ce billet, la toile s'émeut (à juste titre) de l'histoire d'une jeune femme interpellée par la police saoudienne pour avoir été filmée vêtue d'une jupe courte... Or, c'est cette liberté de choix qui est au coeur de notre roman du jour. Un livre très bref (moins de 150 pages), écrit avec une grande simplicité, mais d'une grande force malgré la délicatesse apparente. "Kant et la petite robe rouge", de Lamia Berrada-Berca (aux éditions la Cheminante), aborde des sujets dans ce roman en forme de conte philosophique qui sont au coeur de bien des discussions dans notre pays et au-delà de nos frontières. Entendons-nous bien, ce billet n'a pas pour but d'ouvrir d'interminables débats stériles, mais de parler d'un livre et de son contenu. Et de réfléchir, sereinement, sans a priori ni haines.



Une femme passe devant un magasin de vêtements et son attention est attirée par une charmante robe rouge. Rien d'extravagant, rien de provocant, un vêtement ordinaire, mais qui fait naître chez cette femme une étincelle de désir. Pourtant, elle ne s'arrête pas, n'entre pas dans la boutique, n'achète pas cette petite robe rouge qui lui plaît tant.

Car, il est impossible pour cette femme de porter un tel vêtement. Lorsqu'elle sort dans la rue, c'est couverte de la tête aux pieds. Son seul vêtement d'extérieur est une burqa et seul son mari et sa fille peuvent la voir débarrassée d'elle, dans la stricte intimité du foyer. Mais, pour la première fois, en voyant cette robe rouge, elle s'est imaginée vêtue autrement.

Elle n'est pas née ici, elle est venue accompagner son mari, cette homme qu'elle a épousé sans qu'on lui demande son avis et qui l'ignore le plus souvent. Elle ne parle pas la langue de ce pays, ou si mal, ne sait ni lire ni écrire. Elle une religion différente de celle de cette nouvelle nation. Mais quelle importance, puisque son rôle social se limite à être une ombre, un fantôme, totalement dépendante.

Jusqu'ici, elle se contentait de cette situation, n'en connaissant pas d'autre. Mais, cette robe rouge, là, dans cette vitrine devant laquelle elle passe chaque jour ou presque, a agi comme un détonateur. Lorsqu'elle va faire les courses, elle est seule, son mari travaille, il ne peut rien lui interdire. Alors, elle s'enhardit. Lentement, mais sûrement.

Après tout, à la maison, son mari, qui lui adresse à peine la parole, ne se prive pas de faire ce qu'il lui interdit avec fermeté. Alors, pourquoi ne profiterait-elle pas de ces moments de solitude pour, elle aussi, s'octroyer des moments à elle. Approcher de plus en plus près cette robe rouge qu'elle se verrait bien porter...

C'est sans doute ce premier pas, le plus dur à faire, certainement, qui est à l'origine d'un autre changement de taille dans la vie de cette femme. Et, lorsqu'elle se retrouve avec en main un livre, elle découvre un tout nouvel horizon et remet un peu plus en cause le carcan social et religieux dans lequel elle a toujours été tenue.

Elle n'a aucune idée de qui est Emmanuel Kant, l'auteur de ce livre, pas plus qu'elle ne sait ce que sont ces Lumières évoquées dans le titre de ce livre. Cette double rencontre, l'une assez frivole, la petite robe rouge, et l'autre, plus fondamentale, la philosophie de Kant, pourrait-elle être le point de départ d'une nouvelle vie ?

Lamia Berrada-Berca est professeure de lettres modernes et sa généalogie est particulièrement métissée. On la retrouve d'ailleurs en détails en fin d'ouvrage, disons simplement que sa mère est d'origine française tandis que son père est marocain. Elle est donc, à plus d'un titre, concernée par ces questions délicates que pose aujourd'hui les montées des fondamentalismes religieux.

Oui, je mets ce terme au pluriel car, après tout, si "Kant et la petite robe rouge" évoque l'un d'entre eux, depuis quelques années maintenant, ce sont bien toutes les religions monothéistes qui se radicalisent et cherchent à imposer dans la société leurs dogmes, faisant fi des modes de vie et de l'évolution du monde.

Ce roman, je l'ai dit en préambule, se situe entre la fable et le conte philosophique. Il est servi par une écriture toute simple, mais limpide, où chaque mot est pesé. J'ai été frappé par cette simplicité, dénuée de toute agressivité, de tout ressentiment, mais d'une précision qui ne rate rien des tourments endurés par le personnage principal.

Vous noterez que je parle d'elle sans la nommer. Je respecte ainsi la narration, puisque longtemps, on ignore son prénom. Précisons qu'il en est de même pour les autres intervenants. Pourtant, au fil de son processus d'émancipation, le lecteur découvrira le prénom de cette femme, comme si, soudainement, elle accédait à l'humanité. Comme si elle renaissait, différente.

Sa situation est elle aussi décrite avec soin, mais sans en rajouter, sans dramatiser, sans noircir le tableau. L'époux de cette jeune femme ne la bat pas. Il n'est pas un monstre sanguinaire, un terroriste en puissance, ou tout autre image d'Epinal que l'on essaye de coller aux personnes excessivement religieuses, surtout si elles sont musulmanes.

Mais, il est vrai que cet homme applique avec zèle des préceptes qui ont pour conséquence la négation pure et simple de l'existence de son épouse. Oh, il n'est sans doute pas le seul à considérer que le rôle de son épouse se limite à tenir le foyer et à mettre des enfants au monde... Cette vision transcende les oppositions religieuses, curieusement...

Elle est femme. Elle est donc l'incarnation du péché. De tous les péchés, en fait. Quoi qu'elle fasse, elle a tort et n'a le droit qu'au silence, à l'effacement. Et ce vêtement qui la couvre entièrement lorsqu'il lui arrive de sortir, c'est sa protection. Sa protection contre le désir des hommes, qu'elle suscite forcément, cette pécheresse.

Et cette jeune femme accepte ce sort bien peu enviable. Elle n'a jamais décidé seule, elle n'a jamais eu l'initiative, son destin ne lui a jamais appartenu. Jusqu'à ce qu'elle passe devant cette vitrine et aperçoive cette petite robe rouge... "Le rouge n'est pas une couleur, dans son histoire, c'est juste un cri". Un cri de révolte ou le cri d'un nouveau-né ?

Oui, il y a vraiment quelque chose d'une nouvelle naissance, j'insiste. Il y a surtout quelque chose d'extrêmement touchant dans l'approche de cette femme en direction de la petite robe rouge. Une attraction inexorable contre laquelle elle résiste, longtemps. Et si elle cède, que fera-t-elle de cette robe, symbole de liberté pour elle, mais forcément d'indécence pour son époux ?

Et puis, il y a ce livre de Kant : "Qu'est-ce que les Lumières ?" Comme la robe, c'est le hasard qui le place sur le chemin de la jeune femme. Un signe de ce destin, jusque-là fort contraire. Paru en 1784, quelques années à peine avant que n'éclate la Révolution française. Les philosophes français ont bien sûr une part prédominante dans les événements, mais ce livre aussi.

Au coeur de cet ouvrage, la fameuse maxime d'Horace, placée en tête de ce billet : "Aude sapere". Qu'on peut traduire pas "Ose savoir", comme le fait Lamia Berrada-Berca. Mais on peut aussi traduire cette locution par : "aie le courage de te servir de ton propre entendement", une acception qui me semble encore mieux coller avec le livre.

Ose savoir... Ainsi traduite, la formule d'Horace me permet de parler d'un des thèmes secondaires qui m'a marqué dans ce livre : l'importance de l'école. La petite fille de la jeune femme va à l'école, dans ce pays qui n'est pas celui de ses parents. Elle apprend, côtoie d'autres enfants, mais vous le verrez, rien n'est si facile que cela, parce que, comme sa mère, elle a eu le malheur de naître fille...

Il y a, et ce n'est pas surprenant de la part de l'auteure qui est aussi enseignante, dans ces passages impliquant la petite fille, de rappeler l'importance de l'école et des savoirs qu'il transmet. Et plus encore, de l'outil de sociabilisation qu'elle représente. L'école de la République n'est certainement pas parfaite, mais elle offre tout de même encore cette possibilité d'apprendre.

Aie le courage de te servir de son propre entendement... J'ai distingué ces deux traductions, car je trouve que celle-ci colle bien mieux au cas de la jeune femme. Ce qui se passe, d'abord avec le désir né de la vue de la petite robe rouge puis avec son initiation rudimentaire avec la philosophie kantienne, c'est la révélation de son libre arbitre.

Petit à petit, ce double effet va lui faire prendre conscience de sa situation et la pousser à essayer de remettre en cause tout cela. C'est un processus lent, parce qu'il demande, outre la prise de conscience, de trouver le courage d'agir. Avec les risques inhérents. On se pose d'ailleurs la question, au fil des pages, avant de réaliser que ce n'est pas le sujet.

"Kant et la petite robe rouge", c'est l'histoire de la chenille qui devient papillon, c'est la métamorphose d'une femme, c'est la réincarnation de ce fantôme en être humain. Voilà aussi pourquoi ce court roman est une bouffée d'optimisme. On étouffe aux côtés de la jeune femme, lorsqu'on fait sa connaissance, puis, au fil des chapitres, on commence à respirer à ses côtés.

Le dénouement de cette histoire, les dernières lignes du livre illustrent parfaitement cette impression, mais ils sont également assez frustrants. On voudrait accompagner plus loin la jeune femme, vivre ce qui sera, on l'espère pour elle, le premier jour du reste de sa vie et les suivants, mais l'on s'inquiète aussi des conséquences de cette hardiesse.

Lamia Berrada-Berca ne propose pas de solution clé en main applicable à toute personne dans cette situation (ou dans d'autres équivalentes). Il y a un certain idéalisme dans cette histoire, qui peut confiner à la naïveté. Ou du moins, au rêve de voir ces femmes prendre leur destin en main et rejeter le fatalisme que leur impose ce mode de vie.

Reste un roman qu'on lit d'une traite, servi par une écriture claire, sans fioriture ni effet inutile. Parce que les situations parlent d'elles-mêmes, parce que l'évolution du personnage suffit à susciter l'émotion du lecteur. Et tout cela, sans chercher la polémique, la violence verbale. Non, juste en donnant à une femme les rennes de son existence...

mercredi 19 juillet 2017

"Nous sommes à la lisière même de la réalité. A l'endroit précis où elle se transforme en rêve".

Le 24 mai 2017, s'éteignait Denis Johnson, écrivain américain salué par la critique et par ses pairs, auteur, entre autres, d'un fameux recueil de nouvelles, "Jesus' Son", et d'un roman, "Arbre de fumée", récompensé par le National Book Award, l'un des prix littéraires américains les plus prestigieux. En découvrant l'annonce de ce décès, je me suis rappelé que "Arbre de fumée" (publié en grand format aux éditions Christian Bougois, dans une traduction de Brice Mathieussent) dormait quelque part chez moi, dans une pile. Plusieurs fois, je l'avais sorti, autant de fois, je l'avais remisé. Mais cette fois, avec l'annonce de la mort de son auteur, j'ai eu envie de me plonger dans cet impressionnant pavé (près de 700 pages, et une écriture bien dense). Une lecture exigeante, déroutante, avec un contexte particulier, la guerre du Vietnam, des acteurs qui, pour beaucoup, travaillent comme espions. Pourtant, "Arbre de fumée" n'est pas un roman de guerre ni un roman d'espionnage, au sens où on l'entend communément, en tout cas, mais une réflexion très intéressante sur la genèse d'une légende et comment elle prend le dessus sur la réalité pour s'imposer. C'est sombre, dérangeant, complexe, mais cela fait aussi écho avec des événements bien plus proches de nous...



William "Skip" Sands est un jeune agent de la CIA lorsqu'on l'envoie en Asie, au début des années 1960. D'abord aux Philippines, puis ce sera bien sûr le Vietnam. Le père de Skip est décédé à Pearl Harbor et le garçon a grandi dans l'admiration de son oncle, F.X. Sands, un personnage aussi admiré que controversé des services secrets américains.

Le Colonel est un spécialiste de ce qu'on appelle les Psy Ops, comprenez les opérations visant à se jouer de la psychologie de l'ennemi : enfumage, intox, recours aux agents doubles... Mais, c'est aussi un personnage trouble qui semble agir en marge, sans en référer à personne, menant sa propre guerre selon ses propres objectifs.

Skip est un garçon très peu expérimenté quand il débarque en Asie et se retrouve chargé de gérer l'impressionnant fichier que son oncle a établi au fil des années. Des caisses de fiches bristol qui doivent sans cesse être classées et complétées. Un véritable trésor, tout du moins, c'est ce que le Colonel aime à faire croire.

Skip est un idéaliste, s'il s'est engagé au sein de la CIA, ce n'est pas seulement pour suivre les pas de son oncle, mais aussi parce qu'il croit fermement pouvoir lutter contre le communisme et en faveur des valeurs qui fondent son pays. Il est certain d'être un patriote oeuvrant pour la liberté et la grandeur du rêve américain.

Jusqu'à ce jour où, alors qu'il se trouve aux Philippines, il est le témoin d'un meurtre. Il connaît la victime, c'est un prêtre qui vient en aide aux populations locales avec un extraordinaire dévouement. Un Occidental qui, de par cette activité, a rapidement été étiqueté comme un pro-communiste... Est-ce pour cela qu'on l'a tué ?

Une interrogation qui va faire s'effondrer toutes les certitudes de Skip, car non seulement il connaissait ce prêtre et avait conscience de ses mérites, mais aussi parce qu'il a reconnu les hommes qui ont participé à l'assassinat. Il les avait déjà rencontrés. Et cela se passait dans l'entourage proche de son oncle... Se pourrait-il que l'action américaine en Asie ne soit pas aussi juste ?

Autour de Skip, gravitent différents personnages que l'on va suivre de la fin de l'année 1963 (le roman débute le jour de l'assassinat de JFK) jusqu'en 1970. Puis, on les retrouvera en 1983 pour un dernier chapitre qui permettra de faire le bilan de leurs existences, de leurs combats, de leurs choix de vie, de leurs pensées, et pas uniquement politiques...

On retrouve des espions et des soldats, bien sûr. Comme les frères Houston, dont la vie sera marquée longuement par leur séjour au Vietnam. Incapables de retrouver une vie normale, ils vont choisir des chemins que la morale condamne (et la loi aussi). Deux garçons ordinaires irrémédiablement transformés en personnages violents et incontrôlables, deux membres d'une même génération perdue.

A noter que Bill Houston, l'aîné, était déjà apparu dans un roman de Denis Johnson, "Des anges", son premier, publié en 1983. Cette même année qui voit s'achever "Arbre de fumée". On y découvre donc le parcours de ce personnages (certes secondaire dans ce roman-ci) avant les événements racontés dans "Des anges", ce qui doit les éclairer...

Nguyen Mihn, pilote dans l'armée de l'air du Sud Vietnam, son oncle Hao, qui est le chauffeur du colonel Sands, et Trung Than, sont les acteurs vietnamiens du roman. Pris entre le marteau et l'enclume d'un conflit qui les dépassent, ils symbolisent la complexité de la situation et les choix qui s'offraient alors à ces hommes et ces femmes dont le pays se déchire.

Le sergent Johnny Storm (qui est celui qui prononce la phrase placée en titre de ce billet) est l'un des subalternes directs du colonel Sands au sein des Psy Ops. Et, comme tous les personnages, ou presque, de ce roman, il a un vrai côté trouble et il semble bien qu'il place son propre intérêt avant tout le reste...

Enfin, Kathy Jones, l'une des rares présences féminines de ce roman très masculin. Canadienne, elle travaille pour une ONG, d'abord aux Philippines puis au Vietnam quand la guerre va prendre une dimension dramatique. Elle essaye de venir en aide aux enfants, victimes innocentes du conflit. Elle est aussi celle qui sera certainement la plus proche de Skip, même s'ils ne se verront que peu...

"Arbre de fumée" est un roman choral, dans lequel on suit ces personnages au cours de ces années. Pour la plupart, c'est une véritable descente aux enfers qui s'amorcent, en tout cas, une confrontation terrible avec le réel qui vient remettre en cause toute forme d'idéal. Ce dernier chapitre, situé en 1983, montre d'ailleurs avec rudesse les conséquences indélébiles de ce conflit sur ces êtres.

En préambule, je disais qu'on n'avait pas avec "Arbre de fumée" un roman de guerre ou d'espionnage classique. Il faut que je développe un peu. En quatrième de couverture, on évoque "Apocalypse Now" et "Voyage au bout de l'enfer", deux films références sur la guerre du Vietnam. Et c'est vrai qu'il y a de cela dans ce livre, si l'on considère les personnages et leur évolution.

Mais, ne vous attendez pas à un roman d'action plein de bruit et de fureur, de combats et de tortures, de héros et de super-espions, d'actions d'éclat et de scènes d'anthologie. Mais ce n'est pas le cas, parce que tous ces êtres sont terriblement normaux. En revanche, le contexte, lui, sort de l'ordinaire. Une guerre à l'autre bout du monde, dans un territoire dont le climat et la nature sont hostiles.

Les combats sont en arrière-plan, mais bien moins présents, par exemple, que dans un roman comme "Sympathy for the devil", de Kent Anderson. La différence entre les deux vient sans doute du fait que Johnson, lui, n'a pas été au front. En revanche, en lisant sa biographie, on remarque quelques éléments frappants, comme le fait que son père travaillait pour le Département d'Etat, en lien avec la CIA...

Si vous voulez un roman d'action, passez votre chemin, "Arbre de fumée" n'a rien à voir avec cela, tout repose sur des ressorts psychologiques et sur les effets de cette guerre sur ceux qui y ont pris part. Mais, ce n'est pas tout, et il est temps pour cela de parler du titre de ce roman, d'expliquer ce qu'est cet arbre de fumée...

L'expression en elle-même est issue du Cantique des cantiques (les traductions françaises parlent plutôt d'une colonne de fumée), mais c'est aussi le surnom que l'on donnait au champignon nucléaire. C'est dire si le choix de ce nom pour l'opération que veut lancer le colonel Sands est imagé et potentiellement inquiétant.

Pourtant, il faut y voir encore un autre sens : ce que Sands envisage de faire, c'est de lancer une grande opération d'intoxication de l'adversaire. Dit autrement, ça donne : "foutre le bordel dans le cerveau de Charlie" (Charlie étant le surnom donné aux communistes vietnamiens). L'arbre de fumée est donc un écran de fumée chargé de semer le désordre chez l'ennemi.

Prêcher le faux... Cela ne vous rappelle rien ? Difficile de ne pas songer, en lisant ce roman publié en 2007, à un autre conflit où l'armée américaine s'est engagée, suite à une histoire démentie par la suite... Les armes de destruction massive, c'est un peu notre arbre de fumée moderne, une tactique qui permet de justifier une guerre...

Au-delà du projet du colonel Sands, "Arbre de fumée", c'est aussi cela : une réflexion sur un conflit inutile, planifié n'importe comment, aux objectifs stratégiques flous, enlisé bien trop longtemps... A tel point que, cherchant à déboussoler l'ennemi, on réussit surtout à se déboussoler soi-même. Chacun court après des buts dont il est impossible de dire même s'ils existent...

Tout, dans le roman de Denis Johnson, repose sur la dichotomie entre réalité et mensonge. Entre le réel et la légende. Au point de brouiller la frontière censée les séparer. "La vérité est dans la légende, dit un des personnages, et les faits sont indisponibles, rendus opaques par la légende". Une citation qui résume énormément de choses présentes dans ce livre.

Les personnages se débattent donc dans un contexte aux contours fluctuants, entre deux eaux, dirais-je. Car ces espions ne paraissent rendre aucun compte à personne et on se demande même qui les a envoyés là. On se demande parfois si l'on évolue pas dans une gigantesque hallucination, provoquée par l'alcool ou les drogues qui circulent en abondance...

Et pendant que l'on s'interroge, l'auteur pousse la réflexion vers d'autres histoires qui meublent notre imaginaire collectif : les légendes. Régulièrement, "Arbre de fumée" évoque des mythes, des mythes américains, d'autres originaires d'Asie, que ce soit dans la partie philippine ou dans la partie vietnamienne.

Des mythes qu'on se transmet de génération en génération, avec lesquelles on fait peur aux enfants ou aux plus grands lors des veillées... Et ce qui frappe, c'est la proximité de ces mythes, qui se ressemblent énormément les uns les autres alors que les cultures des pays belligérants paraissent si lointaines.

Tout est factice, dans cette guerre, sauf ses ravages, hélas. Et c'est ce dont se rend compte Skip Sands, dès l'assassinat du prêtre, puis, au fil des événements. Et, petit à petit, lui aussi va entrer dans ce processus, comme tous les autres. Il va réinventer sa vie, en marge, sans autre repère que ceux qu'il met en place, en rompant avec son employeur, son pays. Son idéal.

Avec une révélation terrible que Skip Sands va traîner comme un boulet, à tort ou à raison : il est un lâche. Aux antipodes de ces courageux qui partent au feu, lui s'en tient sagement le plus loin possible. Et ce qui lui est insupportable, c'est que cette lâcheté déshonore sa famille, portée par deux héros reconnus : son père, mort pour son pays, et son oncle.

Avec la certitude de sa lâcheté, gagne un lent désenchantement qui ne va cesser de s'amplifier au fil du livre. Lorsqu'on le retrouvera, dans le dernier chapitre, avec une vingtaine d'années de plus et un parcours tout à fait surprenant et bien peu en phase avec ce qu'on pourrait attendre d'un agent de la CIA, c'est un tout autre personnage à qui nous aurons à faire. Un autre Skip, une autre façade...

Et d'ailleurs, comment appelle-t-on les identités qu'endossent les espions, ces vies fabriquées de toutes pièces qu'ils sont chargés d'incarner ? Des légendes, évidemment ! Vous voyez, on est au coeur de ce livre, profonde réflexion sur le vrai, sur la conception du mythe et sur sa puissance, capable de prendre le dessus sur la réalité, de la reléguer au second plan.

A l'image du personnage que je n'ai encore évoqué que très brièvement : le colonel Sands. Qui est-il ? Un héros, selon sa biographie officielle ; un salaud, selon d'autres sources. Un personnage totalement insaisissable, totalement hors de contrôle, mystérieux et presque inquiétant, qui n'est pas sans rappeler un autre colonel de fiction fameux : le colonel Kurtz.

On est loin du héros, au sens positif du terme. Il se dégage de ce personnage, jusqu'à sa disparition, quelque chose de dangereux, de sulfureux. Son apparente bonhomie ne trompe personne, c'est un homme inquiétant, mais charismatique, un meneur d'hommes capable de persuader ses hommes que le but qu'ils poursuivent, aussi évasif et incertain soit-il, est le seul à atteindre.

Pardon si vous considérez cet élément comme un spoiler. Mais, il est indispensable d'évoquer la disparition du colonel. Vous verrez qu'en disant cela, je n'en dis finalement pas beaucoup. Oui, il faut en parler, car c'est à ce moment que le colonel, à son tour, va faire son entrée tonitruante dans la légende. De son vivant, il était grand, disparu, il est incontournable.

Le colonel Sands devient alors une véritable statue du Commandeur. Son influence gagne en puissance, son aura se diffuse partout. Ce qu'on raconte sur lui s'inscrit dans la réalité alors même qu'il y a toute raison de se dire qu'elle est très nettement enjolivée, voire carrément inventée. Et que dire de sa mort ? Rien ici, vous le verrez en lisant ce roman.

Alors, oui, c'est une lecture exigeante, difficile. L'écriture de Denis Johnson est pure, évocatrice, rude et violente, parfois, mais aussi assez hermétique. Son récit, tout en creux, est remarquablement construit, mais risque de dérouter pas mal de lecteurs, qui risquent de peiner à trouver des repères dans cette histoire fleuve.

Il n'empêche que "Arbre de fumée" est un roman qui vaut le détour par sa richesse et par les questions qu'il pose. Des questions éternelles, récurrentes. Et au combien d'actualité, à l'ère d'internet, des fake news et des alternative facts. L'acuité de Denis Johnson pour dénoncer une certaine crédulité collective, à laquelle il nous arrive tous d'adhérer, est remarquable.

C'est enfin un livre qui contient une puissante dénonciation de la guerre, sous toutes ses formes, qu'on la dise propre ou sale, qu'elle se déroule au vu et au su de tous ou qu'elle implique des grenouillages et autres barbouzeries. Une guerre n'est jamais anodine, elle laisse des traces sur tous ceux qui y participent. Des traumatismes profonds et déshumanisants.

lundi 17 juillet 2017

« Au lieu de : "Est-ce que la vie vaut la peine ?", l'énoncé correct aurait dû être : "Est-ce que ma vie à moi vaudra la peine ?" »

"Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie", a écrit André Malraux dans "les Conquérants" (c'était la minute "Questions pour un champion"), phrase qui aurait parfaitement pu être le titre de notre billet du soir. Tout comme une autre phrase, plus prosaïque et plus lapidaire, issue du roman dont nous allons parler : "la vie vaut son pesant de cacahuètes". Eh oui, on va parler de vie, de mort, aussi, forcément, d'amour... et de vieillesse. Avec un roman plein de tendresse, mais aussi d'humour, sur l'âge, le temps qui passe, l'abandon... "Les couleurs de la vie" est le nouveau roman de Lorraine Fouchet (en grand format aux éditions Héloïse d'Ormesson), qui nous emmène de l'île de Groix aux rivages de la Côte d'Azur à la rencontre d'un bien mystérieux duo, une famille qui semble posséder bien des secrets... C'est en tout cas ce que pense la jeune narratrice de cette histoire, elle-même en pleine période de doute.



Kim vit sur l'île de Groix, au large de Lorient, où elle tient la maison de la presse, avec son compagnon, Clovis. Elle vit avec le Chat, qui est en fait le surnom de sa grand-mère, la femme qui l'a élevée. En effet, Kim n'a pas connu ses parents : sa mère est morte en couches, tandis que son père a déserté en apprenant sa future paternité...

Mais la vie de Kim a toujours été douce, tranquille. Peut-être même pourrait-on dire qu'elle est belle. Choyée par sa grand-mère, elle est devenue une jeune femme qui envisage l'avenir avec la plus grande sérénité. Jusqu'au jour de ses 26 ans... Jusqu'à ce coup de téléphone qui va bouleverser de fond en combles son existence...

Au bout du fil, le Chat. Qui annonce à Kim qu'elle n'est pas allée sur le continent passer la journée avec une amie, comme elle lui a dit ; qu'elle ne reviendra pas ce soir, comme prévu, pour fêter avec Kim et Clovis cette année de plus ; qu'elle est en fait partie pour la Suisse ; qu'elle l'aime et lui dit adieu... Avant de raccrocher, sans avoir cédé aux supplications de Kim.

Le mot d'euthanasie n'a jamais été prononcé. Il n'est même pas écrit dans le roman, mais ce n'est pas nécessaire. Kim a parfaitement compris que ce voyage en Suisse serait sans retour. Que le Chat, à 74 ans, avait décidé d'en finir avec la dernière de ses neuf vies. Qu'elle allait se retrouver orpheline pour de bon, cette fois...

Une annonce terrible, glaçante, qui tombe au moment où Kim pense être tombée enceinte. D'un seul coup, en quelques secondes, plus rien n'est pareil pour la jeune femme, qui va alors décider de tout remettre en cause dans sa vie. Et pour cela, il lui faut s'éloigner de Groix, de Clovis, du souvenir du Chat, encore si présent.

Ayant appris par une amie qu'une vieille dame cherchait pour quelques semaines une dame de compagnie, elle prend la direction d'Antibes. Là-bas, elle rencontre Gilonne, une vieille femme au caractère bien affirmé, une ancienne actrice aux airs d'aristocrate dont l'esprit commence à gentiment battre la campagne... Difficile pour Kim de se faire accepter, mais elle s'accroche.

Gilonne vit désormais dans une résidence pour personnes âgées, dans laquelle elle loue un appartement individuel. Elle reste autonome, malgré ces absences que remarque vite Kim. La seule personne qui lui rend visite, c'est son fils, Côme, qui vient à Antibes chaque weekend, passer du temps avec sa mère.

Kim fait sa connaissance et elle admire la relation très étroite qui unit Gilonne et Côme. Une relation comme elle n'a jamais pu en connaître avec sa propre mère ; comme elle ne pourra plus en avoir avec sa grand-mère... De quoi raviver la douleur qu'elle essaye de refouler. Jusqu'à ce qu'elle remarque quelques éléments troublants.

Petit à petit, elle se met dans l'idée que cette relation entre Gilonne et son fils unique est trop belle pour être honnête. Elle soupçonne un truc pas net et décide de comprendre ce qui se passe dans cet appartement. Car elle ne voudrait pas que Gilonne, qu'elle respecte énormément, puisse tomber entre les mains d'un escroc, d'un homme capable d'abuser de sa faiblesse pour la dépouiller.

Tandis que ses doutes autour de sa vie personnelle ne cessent de croître, Kim se lance à corps perdu dans cette étrange enquête qui va lui réserver bien des surprises. Et, tandis qu'elle s'interroge sur son existence, sur sa jeunesse, son avenir, elle en découvre chaque jour un peu plus sur ces femmes et ces hommes qui sont entrés dans la dernière partie de leur vie...

Soyons honnête, lorsque Lorraine Fouchet m'a proposé de lire son roman, j'ai hésité. Je n'étais pas certain (et je ne le suis toujours pas) d'être dans son coeur de cible. Mais je suis un lecteur curieux (et faible, aussi), alors j'ai accepté de tenter l'expérience. Et j'ai passé un agréable moment de lecture en compagnie de Kim, Gilonne, Côme et les autres.

Agréable, parce que, malgré les thèmes douloureux qui sont traités ici, il flotte sur ce roman une atmosphère bon enfant, pleine d'un humour tendre et bienveillant. Pas une once de cynisme dans ce livre, et ça fait du bien de faire une pause, quand, comme moi, on en prendrait bien sa dose matin, midi et soir.

Au fur et à mesure de ma lecture, je me suis dit que cette histoire aurait parfaitement pu être un polar à l'anglaise. Kim, par sa détermination, un peu candide, mais très touchante, pourrait avoir le profil parfait de l'enquêtrice amateur, comme aiment tant les romancières et romanciers anglais. Plus Agatha Raisin que Miss Marple, question, d'âge.

Mais peut-être plus encore une Imogène d'aujourd'hui, pour les origines, la tignasse rousse et le caractère bien trempé et le culot monstre, malgré les doutes qui l'habitent. Oui, on aurait parfaitement pu envisager de faire un polar, mais c'est vers une autre voie que va s'engager Lorraine Fouchet, parce que son but, ce n'est pas de criminaliser son histoire, si je puis dire.

Non, l'objectif, c'est de parler de la vieillesse, de l'approche de la mort et de toutes les façons d'envisager cela. A travers le Chat, Gilonne, mais aussi tous les personnages secondaires qui vivent dans la résidence à Antibes, on découvre des situations différentes et un aréopage très attachant et hétéroclite. Une micro-population attendant ce qui nous attend tous un jour...

Mais ce n'est pas tout. Ce que Lorraine Fouchet met en évidence, c'est le sort que notre société réserve désormais aux anciens, à nos doyens : la mise au rancart, l'abandon, parfois, l'impatience de devoir supporter cette présence, coûteuse, forcément coûteuse... Je ne force certainement pas le trait, même s'il ne faut évidemment pas généraliser.

Pourtant, le constat est réel, parce que nous vivons plus vieux qu'avant, parce que les maladies liées à l'âge rendent les choses plus difficiles, parce qu'on ne reste plus forcément toute sa vie au même endroit, parce que, parce que, parce que... De nos jours, la vieillesse est une charge dont doivent s'acquitter les descendants, et c'est donc un problème.

On le voit en particulier avec le personnage de la doctoresse, dont le sort bouleverse, révolte, aussi. Il est sans doute naïf de croire que les relations familiales peuvent être parfaites, un vrai fleuve tranquille. On sait tous, à divers degrés, que l'on ne choisit pas sa famille, qu'on peut se fâcher avec les siens et que la rancune peut être tenace...

Lorraine Fouchet offre une gamme de personnages dont les situations tracent un spectre très larges, allant des situations les plus graves, comme celle que je viens d'évoquer, mais d'autres plus légères, décalées, et jouant sur un registre plus humoristique. Ce sont aussi cela, les couleurs de la vie, elles vont des plus claires aux plus foncées...

Cette histoire pourrait être sordide, mais c'est raconté avec humour et respect par Lorraine Fouchet qui ne fait pas de ces personnages un simple outil de comédie, mais joue du décalage entre ces personnes, forcées à cohabiter alors qu'elles sont très différentes, par leurs origines, leurs caractères, leurs niveaux sociaux, leurs entourages...

C'est une vraie société qui s'organise, avec ses règles, ses coutumes, ses atomes crochus et ses inimitiés, ses petites joies et ses grands malheurs, sa méfiance vis-à-vis des petits nouveaux... Et les relations des uns et des autres avec leur famille n'est pas oubliée : des pires situations, terribles, révoltantes, jusqu'aux plus harmonieuses. Et même ceux qui, finalement, s'en passeraient bien.

C'est au milieu de tout cela que se déroule l'histoire particulière de Gilonne, que l'on va découvrir petit à petit, grâce à la curiosité de Kim. Derrière l'apparence très raide, presque autorité de la vieille dame, derrière sa posture aristocratique, on découvre un personnage riche, oh, forcément un peu agaçant, sans doute, mais surtout une personne qui ne peut envisager de se retrouver seule.

La solitude... Comme le poisson-pilote accompagne les cétacés, comme le pluvian ne s'éloigne jamais des crocodiles, la solitude marche main dans la main avec la vieillesse. Elle s'en nourrit, vit en symbiose avec elle, l'aggrave... Elle est un des éléments de ce roman, et la lutte pour la vaincre fait rage, même lorsque ce combat peut ressembler à celui du Quichotte contre les moulins à vent.

Je me suis concentré sur un fil narratif précis, celui qui est le moteur de ce roman, celui qui implique Kim, narratrice principal. Mais, il y en a d'autres. J'ai choisi de ne pas les évoquer jusque-là, et je ne vais le faire que de manière détournée. Le premier concerne Groix, puisque, en l'absence de Kim, il s'y passe des choses.

Et puis, il y a ces chapitres qui, remontant à une trentaine d'années, vont nous amener peu à peu à mieux comprendre certaines choses dans cette histoire. J'ai beaucoup évoqué la vieillesse, qui est, à mes yeux, le thème central du livre, mais Lorraine Fouchet pose aussi dans "les Couleurs de la vie", des questions sur la maternité et sur la relation entre l'enfant et ses parents.

Peu importe la génération, les relations avec les siens ne sont que rarement simples. Et, pour que la vie vaille la peine, il faut parfois trouver des solutions hors des liens du sang. Et j'ai été touché par ces personnages que la vie a abîmés et qui se chargent de trouver les remèdes à leurs maux. C'est aussi un des éléments forts de cette histoire.

Un élément qui va faire réfléchir une Kim un peu perdue, entre la mort du Chat, sa possible grossesse et ses doutes concernant Clovis. En fait, cette escapade azuréenne va permettre à la jeune femme de remettre de l'ordre dans sa vie brusquement mise sens dessus dessous. En tout cas, d'envisager l'existence d'une autre manière, sous un oeil neuf. D'encaisser les coups durs pour mieux repartir.

Petite-fille, fille, femme, mère, Kim est tout cela, avec des problèmes liés à chacun de ces stades. Face à elle, d'autres qui ont affronté des situations certainement plus difficiles et douloureuses que les siennes (même si hiérarchiser les peines, c'est pas terrible). En se déracinant, Kim sort de son trop confortable cocon, se confronte au monde et apprend. Elle mûrit.

Entre le début du livre et la fin, on aura vu évoluer bien des personnages, on les aura vu franchissant des étapes difficiles de leurs existences, mettre au clair leurs situations, normaliser leurs relations à l'autre et soigner des plaies qui ne peuvent jamais se refermer complètement. Et, comme le dit Kim, "on ne devrait ni grandir sans amour ni vieillir sans amour".

dimanche 16 juillet 2017

"Il y a quelque chose de terriblement mauvais, me dis-je, dans mon désir divin de vouloir ainsi intervenir dans leur vie".

L'été est souvent une belle occasion de sortir de la bibliothèque des livres qui y dorment depuis un moment. Et leur donner, modestement, la possibilité d'être (re)découvert par d'autres lecteurs, prolongeant sa durée de vie. En voilà un bel exemple, avec un roman que je possède depuis plusieurs années, je crois, et dans lequel je me suis enfin plongé. "Karoo", roman posthume de Steve Tesich (disponible en poche chez Points Seuil), est un livre qui déroutera probablement un certain nombre de lecteurs, à la fois parce que son personnage central est assez odieux, mais aussi parce que cette histoire d'un homme qui fuit sa vie en réinventant celle des autres est amorale et pleine de cynisme. Une vision très dure, désenchantée, de la société américaine, de la quête permanente du quart d'heure de gloire à la Wahrol et d'un bonheur impossible, malgré l'aisance financière. La défaite du rêve américain y est consommée, dans un testament écrit au vitriol.



Saul Karoo est un anonyme de la grande et belle industrie du cinéma hollywoodien. Pourtant, si le grand public ignore complètement son nom, il occupe un poste clé au sein de la chaîne allant des créateurs aux spectateurs : c'est lui qui est chargé de reprendre les scénarios soumis aux maisons de production et d'en réécrire tout ou partie pour assurer leur succès commercial.

Ne parlez pas de septième art à Saul, pour lui, le cinéma est avant tout un divertissement qui doit toucher le plus grand nombre pour rapporter le plus d'argent possible. Bien sûr, il lui faut parfois mettre son sens de l'esthétisme de côté pour saboter ce qui pourrait être un chef d'oeuvre afin de lui donner les formes qui lui permettront de devenir un produit de consommation courante...

Dans sa vie quotidienne, le comportement de celui qu'on surnomme Doc Karoo n'est pas plus glorieux. Il n'en finit pas de régler son divorce avec son épouse, Dianah, dont il est séparé depuis un moment. Entre eux, c'est la guerre, du moins, celle des mots, dès qu'ils se croisent. Des piques de plus en plus appuyées et les coups bas se multiplient et seul le cynisme de Saul le prémunit du mépris de son ex.

Et puis, il y a Billy, ce fils adoptif que Saul aimerait tant aimer. Mais il en est incapable. Et, pire que cela, il semble que le jeune homme, un grand adolescent, désormais, ait parfaitement conscience de cette situation. Alors, maladroitement, et sans grande sincérité, il faut bien le dire, Saul essaye un rapprochement. Il voudrait se ménager une place dans la vie de ce fils, de son fils.

Cynique mondain, Saul Karoo est aussi un menteur patenté. Le meilleur moyen de se sortir de toutes les situations. Karoo ment comme il respire, à tout le monde. Et même à lui-même. Au point de s'imaginer encore jeune homme, lui, le quinquagénaire empâté et blanchissant. Au point de s'auto-persuader que l'alcool n'a plus aucun effet sur lui.

Lui qui boit comme un trou est certain de feindre l'ivresse, de jouer les malotrus avinés pour se donner une contenance. Mais joue-t-il vraiment ? Pour lui, aucun doute, il garde le contrôle sur toutes les situations en permanence, et tant pis si son comportement et si les événements mettent mal à l'aise ceux qui l'entourent, c'est lui qui mène la barque, qui a les rennes de son existence bien en main.

Alors, qui est vraiment Saul Karoo ? Personne ne le sait, pas même lui, tant il a toujours tout fait pour brouiller les pistes. Certains réinventent leur vie pour l'enjoliver, se donner une dimension qu'ils n'ont pas. Saul Karoo, lui, ment, mais sans rien créer, sans rien inventer. Il n'est pas comme ces personnages de films dont il réécrit le destin pour qu'ils plaisent, lui semble ne pas avoir de vie...

Alors que l'on entre dans une nouvelle décennie et qu'on se dit qu'on entre peut-être dans une nouvelle ère, quelques semaines à peine après la Chute du Mur de Berlin, Saul Karoo a quelques états d'âme. Il a décidé de dire ses quatre vérités à l'un des producteurs pour lequel il travaille souvent, de lui expliquer qu'il est une mauvaise personne et que plus jamais il n'acceptera de contrat de sa part.

Il sera inflexible, d'une franchise peu ordinaire en ce qui le concerne et il mettra un terme définitif à sa collaboration avec Jay Cromwell qui, même aux yeux d'un Saul Karoo, est un salaud, un exploiteur, un sans coeur... Une merde ! Oui, mais voilà, la belle assurance en amont, c'est facile, mais lâcher son missile en tête-à-tête, c'est autre chose.

Et voilà comment, au retour du déjeuner qui devait marquer sa rupture avec Cromwell, Karoo se retrouve avec une enveloppe jaune en main. Dedans, une VHS. Dessus, le dernier film d'un cinéaste considéré comme l'un des maîtres de son art. Et ce sera vraiment le dernier, car, malade, le réalisateur n'en a plus pour longtemps.

Lorsqu'il le regarde, Karoo, sincèrement, pour une fois, a la sensation de regarder un chef d'oeuvre, d'assister à un moment rare de cinéma. Mais, son job, c'est de le démanteler, de le reconstruire complètement pour qu'il ne convienne plus seulement aux salles d'art et d'essai, mais bien à n'importe quel multiplex où se presse le grand public...

Et il va le faire. Pas la mort dans l'âme, ce n'est pas son genre, mais en ressentant une petite pointe de culpabilité, tout de même. Si Cromwell est une merde, Saul Karoo en a conscience, il ne vaut guère mieux... Mais peu importe, en visionnant ce film, Karoo a remarqué une des comédiennes. Pas pour son talent, non, elle n'a rien pour crever l'écran, mais parce qu'il la connaît, il en est sûr...

Un souvenir resurgi de loin, mais une certitude. Alors, il décide d'utiliser le pouvoir que lui octroie son rôle pour en faire la star du film. Et, au-delà, il a décidé de la rencontrer et de la prendre sous son aile. Pour la première fois, Saul Karoo, le cynique, le menteur, le pourri, a décidé d'agir pour le bien de quelqu'un. Et pas à travers de la pellicule, non, dans le monde réel.

Pardon si je vous semble être allé loin dans l'histoire de ce livre. Mais, il faut bien comprendre les enjeux de cette histoire et, pour cela, il faut évoquer Leila Millar, dont l'apparition fait basculer le destin de Saul Karoo. Saura-t-elle le changer, en faire quelqu'un de bien ? Briser sa carapace, son cocon de vilaine chenille pour en faire sortir un papillon (quel lyrisme !).

Je suis allé loin dans l'histoire, mais je n'en dirai pas plus. Tout simplement parce que, s'il l'on comprend vite certaines choses, ce qui va se dérouler ensuite est tout à fait surprenant. Le lecteur se retrouve pris au dépourvu par des événements dans lesquels Karoo ne maîtrise plus rien. Comme si, de ses bonnes intentions, était né le drame...

Le roman s'ouvre sur une soirée du Nouvel An qu'on croirait sortie d'un roman de Jay McInerney. Mais Saul Karoo n'a rien à faire dans l'univers de l'auteur de "Trente ans et des poussières" et de "la Belle vie". Il y ferait même sacrément tache, par son comportement asocial et d'une impolitesse crasse au point d'être choquante.

En fait, en avançant dans la lecture de "Karoo", son personnage central m'a fait penser à un autre univers littéraire, nettement moins policé. Saul Karoo est un contemporain d'un autre personnage phare de la littérature américaine contemporaine, et cela se ressent par certains aspects, en particulier le cynisme et la désinvolture : Patrick Bateman, l'American Psycho de Brett Easton Ellis en personne.

Je ne les compare pas, attention. Karoo n'est pas un personnage positif, il a des défauts en pagaille, mais il n'est pas le monstre qu'est Bateman. En revanche, il y a certains parallèles à faire entre les deux, comme cette société dans laquelle des personnages dans leur genre peuvent se retrouver en pleine ascension.

Une société qui fait l'éloge de l'argent facile, d'une certaine médiocratie, Bateman, le golden boy, et Karoo, le rewriter de scénarios, promouvant des valeurs sans noblesse, mais lucratives. Et puis, pour moi qui suis persuadé que "American Psycho" est d'abord le fantasme halluciné et cocaïné d'un homme qui doute, qui ne s'aime pas et cherche un sens à sa vie, le lien entre Bateman et Karoo est fort.

L'un comme l'autre (c'est mon point de vue, je sais que ma vision de Bateman n'est pas majoritaire) sont en quête d'une vie qui n'est pas la leur. Le golden boy plonge dans l'abomination pour se réaliser, Saul Karoo, lui, réinvente la vie des autres, la vie de personnages de fiction... Drôle de vie factice, plus encore que ceux dont il manipule l'existence virtuelle.

Pour moi, on retrouve chez Tesich comme chez Ellis la même critique violente de la société américaine, de ce rêve américain qui tourne court et finit soit en quenouille, soit dans le cynisme et la loi du plus fort. Avec, toujours présente, cette soif de célébrité qui semble, depuis, avoir gagné l'ensemble du monde occidental...

Cela nous amène à dire un mot de Steve Tesich, écrivain décédé en 1996, deux ans avant la publication de "Karoo". Né dans l'actuelle Serbie en 1942, il avait migré aux Etats-Unis avec sa famille alors qu'il était encore adolescent. Il découvre alors ce fameux rêve américain qui, dans ces années 1950-60, traverse un âge d'or.

Mais, au fil de son existence, il va revenir de tout cela et changer de regard sur son pays d'adoption. Il est intéressant de noter qu'il signera plusieurs scénarios, avec un certain succès critique (avec un Oscar à la clé pour "la Bande des quatre"), ce qui laisse penser que Saul Karoo n'est pas né à partir de rien, mais sans doute de la propre expérience de son créateur dans le monde du cinéma.


Pas de psychologie de bazar, mais en découvrant cela, je m'imagine que Saul Karoo est une parfaite incarnation du désenchantement ressenti par Steve Tesich dans les dernières années de sa vie (il meurt d'une crise cardiaque à seulement 53 ans). "Karoo" est une satire virulente de cette société américaine satisfaite d'elle-même alors qu'elle repose sur un mirage.

Steve Tesich est mort sans doute trop tôt, mais qu'aurait-il pensé des voies suivies par les Etats-Unis au tournant du millénaire ? On n'imagine mal que les choix politiques et sociétaux effectués auraient amélioré son humeur... L'optimisme, encore présent dans "La Bande des quatre" n'est plus qu'un lointain souvenir dans le féroce "Karoo"...

Un autre titre de roman m'est venu en tête durant cette lecture : "l'homme qui voulait vivre sa vie", de Douglas Kennedy (toujours un roman des années 1990). Pas question de faire de lien entre les deux histoires, mais le titre collerait parfaitement au personnage de Saul Karoo. Peut-être pas celui du début du livre de Steve Tesich, mais celui de la dernière partie du livre.

Voilà la quête de Saul Karoo : simplement exister. C'est terrible, c'est une quête pathétique, celle d'un homme qui n'a aucune idée de qui il est vraiment, noyé dans ses propres mensonges, dans cette apparence qu'il cultive savamment et qui a fini par phagocyter son véritable moi. Qui est Saul Karoo ? Il n'en sait rien, mais pense qu'il va peut-être le savoir en refaçonnant le destin de Leila Millar.

Or, c'est le Destin (je mets la majuscule à dessein) qui va se manifester et faire de Saul Karoo un héros tragique. Et d'ailleurs, Steve Tesich offre à son personnage un final digne d'un héros antique... En tout cas, il lui offre par la force de l'imaginaire. Et c'est ce qui est le plus douloureux, pour le lecteur, en tout cas.

Car, enfin, Saul Karoo va réaliser ses rêves, vous le comprendrez. Enfin, il va voir son existence prendre forme. Une existence rêvée, idéale. Mais, à l'image d'un malade atteint d'un syndrome de Korsakov, à l'image de ce qu'il a toujours fait pour gagner confortablement sa vie, ce sera une existence fantôme... Qui est vraiment Saul Karoo ? Une image, éphémère...

samedi 15 juillet 2017

"La Grèce de Kérylos n'était pas une mascarade, c'était une tentative pour retrouver la beauté pure".

En plein weekend de départ en vacances, prenons donc la direction de la Côte d'Azur, mais pas pour lézarder sur une plage, plutôt pour visiter un édifice particulier qui donne son nom à notre roman du jour : "Villa Kérylos" (en grand format aux éditions Grasset). L'auteur, Adrien Goetz, membre depuis le début de cette année de l'Académie des Beaux-Arts, a choisi de nous raconter la Villa Kérylos, la destinée de son fondateur et de la famille de celui-ci, le projet dans lequel s'inscrivait cette étonnante demeure, à travers le récit d'un personnage de fiction qui a bien connu les lieux, y a grandi, s'y est formé, mais d'où il a choisi de partir pour voler de ses propres ailes. Et, à travers l'histoire de ce personnage, et plus particulièrement de son retour à la Villa Kérylos, il nous offre une page d'histoire, une page d'histoire de l'art, mais pas seulement. Une page d'histoire du XXe siècle, également, marquée par le retour de la barbarie... Un certain éloge du classicisme, dans le domaine des arts et de la culture, mais pas uniquement, à travers un lieu unique, démesuré, presque une folie, presque une utopie, en surplomb de la Méditerranée...



En 1902, Théodore Reinach lance sur la pointe des Fourmis, à Beaulieu-sur-Mer, dans les Alpes-Maritimes, la construction d'une demeure tout à fait exceptionnelle. Il faudra six années de travaux pour que soit achevé ce chantier exceptionnel, suivant les plans de l'architecte Emmanuel Pontremoli : la Villa Kérylos (du mot grec désignant l'hirondelle de mer).

En cette même année 1902, Achille a une quinzaine d'années. Il est un témoin privilégié de la construction de la Villa Kérylos, car il habite la maison voisine. Une maison qui appartient à une autre célébrité de l'époque, certainement bien plus populaire que ne l'est Théodore Reinach, puisqu'il s'agit de Gustave Eiffel.

Mais, Achille n'est pas un membre de la famille du fameux ingénieur. Il est le fils du jardinier et de la cuisinière des Eiffel. Mais c'est aussi un garçon curieux, ambitieux, aussi, furieusement prêt à tout pour s'extraire de son milieu social d'origine. Un garçon qui possède une vraie soif d'apprendre que Théodore Reinach va vite remarquer.

Bientôt, au grand dam de la mère d'Achille, le propriétaire de la Villa Kérylos va prendre sous son aile le jeune homme, l'installant carrément dans cette maison hors norme. Achille, qui a le même âge que Adolphe Reinach, le neveu de Théodore, dont il va devenir l'ami inséparable, devient alors petit à petit un membre de cette famille, auprès de laquelle il va se former.

Sous la férule des Reinach (Théodore, bien sûr, mais aussi les deux frères de celui-ci, Joseph et Salomon, souvent de passage à la Villa), Achille va bénéficier d'un riche enseignement qui va faire du fils de la cuisinière des Eiffel un personnage cultivé et amateur d'arts, envisageant de devenir lui-même un jour artiste.

Mais cette période va aussi être l'occasion de découvrir la Villa Kerylos sous toutes ses coutures, dans toutes ses pièces, dans toute sa folie et son ambition artistique, architecturale et même, au-delà de tout cela. Achille est l'un des habitants qui peut vivre et évoluer dans cet endroit comme un poisson dans l'eau... Jusqu'à ce que se produise une rupture...

Lorsque l'on fait la connaissance d'Achille, de nombreuses années ont passé. Les temps ont changé, les centres d'intérêt, également. Et, désormais, la Côte d'Azur fait parler d'elle parce que les stars (et les starlettes) y affluent au moment du festival de Cannes et parce que le prince Rainier de Monaco vient d'en épouser une : Grace Kelly...

Un demi-siècle a passé depuis la fondation de la Villa Kérylos. Les Reinach sont morts et l'endroit n'est plus ce lieu plein de vie et d'art, de splendeur et de démesure. Elle menace même ruine... Voilà près de trente années que Achille n'y a pas remis les pieds et il peut aisément mesurer les changements qui s'y sont opérés.

Achille approche des 70 ans, c'est un vieil homme qui a su rompre les liens avec les Reinach et leur excentrique villa pour mener sa vie telle qu'il l'entendait. Pourtant, au soir de son existence, alors que la pérennité même de la Villa Kérylos ne semble pas assurée, il y revient. Le but de cette visite, cette ultime visite est aussi un des enjeux de cette histoire...

Par où commencer ? "Villa Kérylos" est le genre de livre qui met mon esprit en effervescence au moment d'en parler sur ce blog... Alors, prenons les choses dans l'ordre, et parlons du personnage principal. Non, pas Achille, mais bien la Villa Kérylos elle-même, puisque c'est bien plus qu'un simple décor.

Je n'y suis jamais allé, j'en parle donc à travers le livre d'Adrien Goetz et de ce que je peux en lire sur le web. Le projet de Théodore Reinach est de créer une maison dont le confort serait celui de son temps, mais qui suivrait les plans d'une demeure de l'Antiquité grecque. Et pour cela, il va s'inspirer des vestiges des villas de l'île de Délos.

C'est pour cela que la Villa Kérylos, en plus de son architecture très particulière, sera connue pour ses extraordinaires mosaïques, que l'on retrouve dans chacune de ses pièces. Et le roman est l'occasion de découvrir cette extraordinaire demeure sous bien des angles (gloire à internet de nous donner la possibilités de mettre des images sur les mots des romanciers !).

Comme l'indique le titre de ce billet, il y a chez Théodore Reinach une recherche très profonde à travers ce projet qu'on pourrait juger pharaonique, indécent : celle du beau. Et, pour cet homme qui a plus d'une corde à son arc, scientifique, dans différents domaines, dont l'histoire, archéologue, musicologue, amateur d'art, la beauté est symbolisée par la civilisation grecque antique...

Alors, il essaye, en ce début de XXe siècle, de transposer cette beauté dans cette époque éprise de modernité et de connaissance. Et inscrit cette villa, qu'il veut parfaite, en tout cas, représentation de sa conception de la perfection, dans toute une série de splendides demeures construites à la même période, sur cette Riviera, qui devient alors un lieu prisé des classes aisées.

Tout cela nous amène à un deuxième personnage central de "Villa Kérylos" : Théodore Reinach. Une chose m'a surprise, lorsque j'ai terminé ma lecture du roman d'Adrien Goetz : il n'existe aucune biographie de Théodore Reinach. Or, le personnage qu'on croise au fil des pages s'avère passionnant, étonnant, fascinant, même, par son excentricité.

Théodore Reinach est un personnage typique de la IIIe République : issu d'une famille de banquier juifs originaires d'Allemagne, il est un homme de science et de savoir, passionné à la fois par le progrès et par le passé, au point de chercher à en faire la synthèse. Philanthrope, homme politique, républicain affirmé, c'est un homme qui s'intéresse à tout, tout le temps.

A l'image de son voisin à Beaulieu, Gustave Eiffel, il est une figure intellectuelle majeure du pays durant la Belle Epoque. Et à l'image d'Eiffel également, son image souffrira de quelques scandales. Celui de Panama, comme tant d'autres, mais aussi d'autres, liés à son enthousiasme et à sa passion pour les découvertes archéologiques majeures.

Il y a quelque chose de terriblement fragile chez cet homme, dont on se demande, et c'est particulièrement valable lorsqu'il est à la Villa Kérylos, s'il vit vraiment dans le même monde que le nôtre. Il y a chez Théodore un petit côté Tryphon Tournesol, pour la dimension excentrique du personnage, cette folie douce nourrie d'art et d'histoire.

Il y a surtout une personne qui s'est lancé dans une sorte d'utopie : proposer au monde sa vision du beau contre la barbarie. Or, "le grec ne sert à rien, mais l'avoir appris c'est ce qui nous distingue des barbares", dit Théodore à Achille. Théodore Reinach ne cesse de faire l'éloge de l'enseignement classique, ces fameuses humanités...

Un enseignement qui passera également, pour Adolphe et Achille, par un voyage dans le bassin méditerranéen, berceau de cette civilisation que chérit tant Théodore. Les Reinach renouent ainsi avec la tradition séculaire du Grand Tour, elle aussi symbolique à plus d'un titre dans le contexte de cette histoire.

Barbarie... le mot est fort. Mais, avant de prendre son sens actuel, il était utilisé sous l'antiquité pour désigner ceux qui étaient hors de la civilisation. Et donc à la culture qu'elle véhicule. C'est dans ce sens qu'il faut entendre ce mot, je pense, lorsque Théodore Reinach l'emploie : les barbares sont ceux qui remettent en cause ce classicisme, qui incarne le beau à ses yeux.

Or, ce début de XXe siècle va marquer la naissance de mouvements artistiques qui, plus encore que ceux nés du romantisme au XIXe, vont remettre en cause le classicisme dans sa totalité. Ce n'est certainement pas un hasard si Achille, une fois parti de la Villa Kérylos pour vivre sa vie, va devenir un peintre cubiste...

La rébellion d'un fils rejetant son père, sous le coup de la colère, on est dans un processus psychanalytique. Et ce roman est une sorte de séance au cours de laquelle Achille exorcise tout cela. Il revient à la Villa Kérylos pour affronter son passé, faire le bilan, se rédimer, aussi, mais assumer ses choix qui l'ont mené aux antithèses de l'utopie de son père spirituel.

Et Achille, c'est un peu le pont entre ces deux rivages, classicisme et modernité, absolument irréconciliables. Celui qui peut parfaitement raconter le cheminement de l'une à l'autre de ces rives. Voilà aussi pourquoi il était nécessaire d'avoir le recul, et le recul d'une vie presque entière, pour revenir sur tous ces changements.

Mais ce n'est pas la seule raison. Une autre raison, mystérieuse, que l'on entrevoit d'abord sans la comprendre, avant qu'elle ne prenne forme au fil du récit d'Achille, existe. Et elle justifie parfaitement la visite du vieil homme dans cette maison désolée (la Villa Kérylos ne sera classée qu'en 1966). Un dernier hommage, une main tendue pour une réconciliation posthume avec les Reinach...

Je me suis écarté de mon sujet, la barbarie. Revenons-y. L'autre barbarie dont il est question sera politique. Et suivra avec une terrible exactitude les événements de cette première moitié du XXe siècle. Ainsi, la Première Guerre mondiale tient-elle une place majeure dans l'histoire de "Villa Kérylos". Aussi bien dans son aspect historique que dans sa dimension fictionnelle.

Un conflit mondial sanglant qui devient ainsi une forme de barbarie qui va marquer la fin de la Belle Epoque, mais aussi, d'une certaine façon, la fin des Reinach. L'entrée dans ce XXe siècle qui rompt, par bien des aspects, parfois positivement, mais souvent négativement, avec ce XIXe humaniste et intellectuel dont Théodore Reinach était une des figures de proue.

Mais, la barbarie est déjà en marche, lorsque débutent les travaux de la Villa Kérylos. L'affaire Dreyfus est encore récente et ses conséquences se font toujours sentir. Les Reinach sont juifs, et originaires d'Allemagne, qui plus est... On ne peut pas laisser de côté l'antisémitisme d'une France revancharde qui fait voit vite des ennemis partout.

On est aux antipodes de la pensée de Théodore Reinach, là. Et, s'il semble parfois ne pas avoir vraiment conscience du monde qui l'entoure, ses préoccupations sur la montée de la barbarie montre qu'il est certainement sensible à ce sujet. Mais, on peut aussi voir en lui un visionnaire annonçant ce qui se produira plus tard... La montée des fascismes...

Sous l'Occupation, la famille Reinach subit les persécutions nazies. Les deux fils de Théodore furent déporté, Léon n'en revint pas. Des oeuvres d'art furent volées, tout comme les archives concernant la construction de la Villa Kérylos. Hélas, elles ne seront jamais retrouvées, et c'est un manque pour mieux comprendre l'élaboration de ce projet fou...

La barbarie, cette fois dans le sens où nous l'employons, a frappé de plein fouet les Reinach, précipitant sans doute la fin du rêve de beauté qu'incarnait la Villa Kérylos... Et de la pire des façons, celle qui renverse à peu près tous les idéaux d'un Théodore Reinach. Jusque dans la remise en cause de la civilisation...

Reste une dernière forme de barbarie, sans commune mesure avec la précédente. Celle-là, c'est Achille qui en est le témoin direct. Lorsqu'il revient à la Villa Kérylos, le monde a profondément changé. L'art dominant, c'est le cinéma ; le média qui va s'imposer, c'est la télévision ; les centres d'intérêt qui vont émerger, c'est le people...

J'ai vu, dans ce roman, une sorte d'avertissement qui nous est lancé, à nous, lecteurs du XXIe siècle : attention, la barbarie passe aussi par la chute du savoir et des connaissances... Du point de vue d'un Théodore Reinach, notre monde moderne a d'ailleurs sans doute les deux pieds dedans et continue de s'enfoncer. Comme lorsque l'enseignement des langues mortes se retrouve réduit à la portion congrue.

Je me suis concentré sur de nombreux aspects de ce roman, au détriment d'autres, forcément. L'amour, l'amitié, sont aussi présents dans ce livre, Achille est un personnage en quête d'un accomplissement qu'il n'a pu trouver, même en s'éloignant de la Villa Kérylos. Il y a, non pas une intrigue, le mot serait un peu fort, mais un  mystère qui plane au-dessus de ce roman.

Mais tout cela, vous le découvrirez en lisant "Villa Kérylos", et vous voyagerez alors jusqu'au Mont Athos, en Grèce, mais aussi à Paris, à Cambo-les-Bains et bien sûr, le long de cette French Riviera qui fit la renommée et assit la tradition touristique de notre cher et vieux pays. Le tout en quête de cette inaccessible étoile : la beauté. Une allégorie, un mythe...

Un dernier mot sur l'auteur, Adrien Goetz, qui nous sert de guide. Merci à lui de nous donner la possibilité de découvrir ce monument passionnant qu'est la Villa Kérylos. Nul doute que, lors d'une prochaine visite dans le sud, il faudra que j'aille la voir de plus près... Pour son architecture, son excentricité, sa beauté... Mais aussi ses mystères...

A l'instar d'une autre fameuse énigme littéraire que l'on croise, et ce n'est pas une invention de l'auteur, dans "Villa Kérylos" : l'Aiguille creuse. Est-ce un hasard ou est-ce une des raisons qui a aiguillé Adrien Goetz vers Théodore Reinach et sa majestueuse demeure ? Car le gentleman cambrioleur est un point commun qu'ont Théodore Reinach et Adrien Goetz.

Prix Arsène-Lupin en 2008, pour "Intrigue à l'anglaise", le précédent roman d'Adrien Goetz s'intitulait "la Nouvelle vie d'Arsène Lupin". Or, vous découvrirez sans doute comme ce fut mon cas, que Maurice Leblanc s'inspira de Théodore Reinach et de certaines de ses mésaventures pour nourrir son imagination et signer l'une des plus célèbres aventures de son personnage.

Cet aspect peut sembler anecdotique, et pourtant, vous verrez que ce n'est pas le cas. A sa manière, Adrien Goetz rend hommage à ces deux hommes qui ont marqué le début du XXe siècle. Mais cette fois, Théodore Reinach, par l'intermédiaire de l'écrivain du XXIe siècle, prend une revanche éclatante sur le romancier du XXe, qui se moqua de ses déboires...

mardi 11 juillet 2017

"Par le lait, c'est le code de la Nation qui s'infiltre dans l'enfant, formant ainsi son identité".

Précisons d'emblée que cette phrase est issue d'un roman à forte connotation satirique. Et l'on comprendra mieux toute sa force dans le courant de ce billet. Direction l'Ukraine, pour notre livre du jour, un pays qui a beaucoup fait la une de l'actualité ces dernières années (et peut-être même moins qu'elle ne l'aurait dû, étant donnée la gravité de la situation). Or, ce livre, paru en 2009, donc, entre la Révolution orange et le déclenchement des hostilités autour de la Crimée et les fortes tensions avec la Russie, annonce la montée irrésistible des nationalismes dans cette région. Avec pour vecteur, donc, le lait. Et plus particulièrement le lait maternel. "Laitier de nuit", d'Andreï Kourkov (en poche dans la collection Piccolo des éditions Liana Levi ; traduction de Paul Lequesne), est un roman drôle, déroutant, une espèce de fable déjantée qui, certes, amusera le lecteur, mais jamais sans lui faire grincer des dents. C'est fin, c'est acide, c'est pertinent et c'est assez effrayant. Car, sur cette histoire, flotte une espèce de folie slave à laquelle vont être confrontés les différents personnages...



Une nuit d'hiver, près d'un des plus grands hôtels de Kiev, Edouard Ivanovitch Zarzavine, pharmacien de son état, est mortellement poignardé par un inconnu. Un crime crapuleux, à n'en pas douter, qui laisse une veuve profondément attristée, au point de vouloir, quelques jours plus tard, planter à l'endroit où l'homme s'est effondré, un clou pour y suspendre une couronne de fleurs.

Une information qui va passer un peu inaperçue. En tout cas, pour la plupart des personnages que nous allons suivre au fil du roman. Quant au lecteur, il va lui falloir un certain temps pour comprendre l'impact de cet acte violent. Mais, ce meurtre est bel et bien le premier événement fort du livre, son coup d'envoi.

Irina est une jeune maman célibataire qui vit à Lipovka, à quelques kilomètres de Kiev. Pour faire bouillir la marmite familiale (elle vit avec son enfant, mais également avec sa mère), elle se rend chaque jour à la capitale pour vendre son lait maternel, qu'elle produit en abondance, auprès d'un institut spécialisé.

Malgré cela, son existence reste modeste. Et puis, un jour de ce même hiver, alors que la navette qu'elle prend tôt le matin est en retard à cause d'une panne, elle fait la connaissance d'un homme qui lui propose de l'emmener dans sa voiture jusqu'à Kiev. Elle accepte avant de changer d'avis en voyant arriver la navette. Mais, elle sera appeler à revoir cet homme...

A Borispol, autre ville d'Ukraine, travaille Dmitri. Il est maître-chien pour les douanes et inspecte les bagages qui transitent à l'aéroport de la ville. Et comme ce boulot, ce n'est pas Byzance, il lui arrive, lorsqu'il repère un bagage au contenu suspect (comprenez : il contient de la drogue), de détourner ledit bagage et de se partager le contenu avec ses collègues bagagistes.

Un jour de ce même hiver, Chamil, le chien de Dmitri, marque l'arrêt devant une valise. D'une croix tracée à la craie, le maître-chien signale à ses amis qu'il faut s'occuper de ce bagage. Mais, déception, la valise en question ne contient pas vraiment ce à quoi s'attendaient les complices. Dedans, des boîtes contenant des ampoules, dont l'une s'est brisée, ce qui a dû attirer l'attention du chien renifleur.

Pourtant, ce produit semble avoir des effets tout à fait particulier. Pas vraiment ceux qu'on peut attendre d'une drogue, mais le fait d'avoir avec lui ces mystérieuses ampoules va bouleverser la vie de Dmitri et de son épouse, Valia. Au fil des jours et des nouvelles, le douanier va se rendre compte que détourner cette valise-là était tout, sauf une bonne idée...

Dans un appartement de Kiev, vivent Semion et son épouse, Veronika. Mais le couple va mal. La faute à Semion qui disparaît chaque nuit, plus ou moins longtemps, sans que son épouse sache où il va. Et les explications que lui donne en retour son mari ne sont guère convaincante. A chaque nouvelle escapade nocturne, elle est un peu plus persuadée que son mari la trompe...

Semion travaille pour un député ambitieux, Guennadi Ilitch, dont il est à la fois le garde du corps et l'homme à tout faire. Il est donc absent une majeure partie du temps, entre son emploi officiel et ses sorties en pleine nuit. Veronika n'est plus seulement inquiète, elle est désespérée. Et pour aller mieux, pour apaiser sa douleur, elle décide d'aller se promener dans les rues de la capitale.

C'est au cours de l'une de ces promenades réconfortantes qu'elle va faire la rencontre d'une veuve éplorée. Daria Ivanovna était la femme du pharmacien récemment assassiné. Veronika et Daria Ivanovna vont se lier d'amitié. Au fil des discussions, Veronika commence à nourrir de nouveaux soupçons : la nuit du meurtre, Semion était rentré au petit matin. Serait-il possible que... ?

Yegor est un simple gardien, en charge de la surveillance du parc Mariinski, qui se trouve à deux pas de nombreux bâtiments officiels et, en particulier, du Parlement ukrainien. Mais, il faut bien le dire, Yegor aime jouer les mystérieux et se faire passer pour ce qu'il n'est pas. Comme par exemple un agent secret. C'est sûr que ça en jette plus que gardien de parc...

C'est lui qui se trouvait sur la route lorsque Irina s'est retrouvée en rade, faute de navette. C'est lui qui lui a proposé de l'emmener à Kiev. Par hasard, ils vont se revoir, alors que la jeune mère se balade dans le parc après être allée tirer son lait à l'institut. Pourquoi ne pas se revoir, mais cette fois, en organisant un rendez-vous ? Sans se connaître vraiment, Irina et Yegor s'apprécient déjà...

Voilà donc les principaux personnages de ce roman choral, composé de courts chapitres les mettant en scène à tour de rôle. On se croirait dans un film de Robert Altman, dans lesquels évolueraient des personnages qui ne se connaissent absolument pas et n'ont apparemment rien en commun. Et pourtant, sans le savoir, ils sont tous liés...

A ces personnages, il faut tout de même ajouter quelques autres éléments assez croustillants : un chat qui se met à mourir et à ressusciter, des crises de somnambulisme surveillées par un ami du dormeur chargé de comprendre ce qu'il fait dans son sommeil, des ambitions politiques qu'on veut réaliser à tout prix et même une société secrète qui élabore dans l'ombre un plan machiavélique...

Et j'ai gardé le meilleur pour la fin : un médicament révolutionnaire, enfin, qui le serait si on le mettait sur le marché, ce qui n'est pas le cas. Un médicament dont les effets sont extraordinaires au point qu'on lui a donné le surnom d' "antifrousse". Vous en prenez, et pfiout ! Toute timidité, toute crainte, toute inhibition s'envolent et vous voilà doté d'un charisme fabuleux !

Le hic, c'est que ce médicament miracle, qui ferait certainement la fortune de son inventeur s'il était mis un jour sur le marché, possède aussi des effets secondaires... un peu particuliers. Mais suffisants pour les principaux intéressés par ce traitement rechignent à le prendre. Et mettent la pression pour qu'on y remédie au plus vite !

Vous avez maintenant en main tous les ingrédients, auxquels on ajoutera du lait maternel pour lier la sauce. Une histoire rocambolesque où la plupart des protagonistes vont vite se retrouver dépassés par les événements qu'ils ont initiés, parfois sans même le savoir. En fait, au fil des pages, je me disais que ce roman ferait une excellente base pour un scénario signés par les frères Coen.

On y retrouve le même côté décalé, presque déjanté des personnages que dans la plupart des films des deux frangins, mais aussi un côté satirique affirmé. Car, ne nous y trompons pas, derrière ces hommes et ces femmes plutôt ordinaires, se développe une histoire très politique et terriblement critique envers la situation de l'Ukraine.

Je l'ai dit en introduction, Andreï Kourkov a publié "Laitier de nuit" en 2009 (il était sorti cette même année chez Liana Levi en grand format), donc entre la Révolution orange et le conflit avec la Russie. Or, derrière l'histoire particulière des différents protagonistes, on voit poindre des aspects que, avec le recul, on identifie aisément.

Les scandales politiques, liés à la corruption, comme ceux dans lesquels a été impliquée l'icone de la Révolution orange, l'ex-première ministre Ioulia Tymochenko, la montée des nationalismes, aussi bien du côté ukrainien que parmi les populations russophones (d'ailleurs, certains personnages de "Laitier de nuit" vont partir s'installer en Russie), le désarroi de la population face à une classe politique décrédibilisée.

On découvre aussi une société ukrainienne où vivre décemment est loin d'être évident. On se dit que la situation de la population n'a pas vraiment évolué depuis la chute du bloc communiste. Il faut se débrouiller pour gagner sa vie, parfois en marge de la légalité, parfois en recourant à des petits boulots, parfois en cédant à certaines sirènes qui comptent sur la crédulité des gens...

Dans cette optique, je vous conseille de suivre le parcours du prêtre que l'on croise dans "Laitier de nuit". J'en parle parce qu'il s'agit d'un personnage parfaitement secondaire et qu'il n'influe guère sur l'intrigue. Donc, pas de risque d'en dévoiler trop. On voit ainsi le père Onoufri s'acquitter de tâches étonnantes, à la tête d'une église privée, puis exorciste à domicile, puis moine pour un fonds d'aide aux animaux abandonnés (sic)...

L'Ukraine apparaît dans ce roman en perte totale de repères et d'identité. L'identité, comme l'indique le titre de ce billet, est d'ailleurs un des enjeux de tout ce qui se passe en sous-main. Qu'est-ce qu'être Ukrainien ? Comment assurer l'avenir d'une jeune nation encore fragile, malgré d'évidents atouts, mais des déséquilibres réels et une classe politique qui n'assure pas vraiment...

Andreï Kourkov aurait tout à fait pu signer un thriller de politique-fiction, s'il l'avait voulu, car il y a matière à cela. Mais, il a préféré jouer la carte de la satire et, même si on ne s'en rend pas immédiatement compte, elle est féroce. Au point de proposer un dénouement au livre qui confine à l'absurde. Et le constat, lui, est sans appel : il y a quelque chose de pourri dans la jeune république d'Ukraine !

Ne vous imaginez pas une histoire hilarante, non, ce n'est pas non plus une comédie. Mais, les personnages vont se retrouver confrontés à des situations étonnantes, étranges, délicates à appréhender... Et, pendant que nous les observons, leur existence change, prend des tournants inattendus qu'ils n'imaginaient même pas devoir affronter.

L'humour passe bien par certaines situations, sans que ce soit forcément des gags énormes. Au coeur de tout cela, on a bien sûr cet "antifrousse", dont les effets s'avèrent surprenants. Sacré potion magique ! Mais à consommer avec modération, particulièrement si vous nourrissez quelques ambitions inavouables...

Certains des personnages sont confrontés à des événements extraordinaires qui bouleversent leur existence, d'autres se retrouvent embarqués dans un véritable vaudeville... Chaque situation est différente, mais toutes sont influencées par les éléments centraux qui se déroulent dans l'ombre et qu'on ne découvre vraiment que dans la dernière partie du livre.

Alors, oui, cela demande un peu de patience et beaucoup d'attention au lecteur, car tout ne lui est pas donné tout cuit, tout de suite. On est un peu comme les personnages, perdu dans cette mosaïque d'histoires qui ne se recoupent pas forcément de manière évidente. Mais les différents parcours méritent le coup d'oeil : on a envie de savoir ce qu'il va advenir de ces hommes et de ces femmes.

Je ne vous cache pas qu'en me retrouvant avec le livre en main, sa couverture assez, euh, spéciale, et son énigmatique quatrième de couverture, je me demandais dans quoi je m'engageais... Et puis, j'ai commencé à m'amuser en suivant les aventures de Dmitri, Semion, Irina et les autres. J'ai adhéré à cette satire de l'actuelle Ukraine, dont bien des points pourraient s'appliquer à bien d'autres pays.

Dont le nôtre, je le crains...

lundi 10 juillet 2017

"Some say the devil is dead, more say he rose again..."

"Certains disent que le diable est mort, d'autres, plus nombreux encore, qu'il est ressuscité...", dit ce chant traditionnel irlandais dont l'air flotte sur notre roman du soir, depuis son exergue et sans doute encore longtemps après sa fin. L'Irlande et son histoire contemporaine, cette guerre civile qui n'a jamais dit son nom qui a fait des ravages au coeur de l'Europe, sont des éléments centraux de ce roman, qui appartient à une série de polars dont nous avons évoqué sur ce blog les trois premiers volets. L'inénarrable capitaine Mehrlicht et son équipe sont de retour pour une enquête musclée sentant plus le soufre (et la fumée de cigarettes, mais ça, c'est Mehrlicht) que le trèfle, à la poursuite d'un personnage mythique : le Croquefeu. Si vous connaissez déjà la série de Nicolas Lebel, n'attendez pas, plongez-vous vite dans "De cauchemar et de feu" (en grand format aux éditions Marabout) ; si vous n'avez pas encore suivi les aventures de cette équipe du commissariat du XIIe arrondissement, alors, on ne saurait que trop vous la conseiller.



A quelques heures du weekend pascal, l'équipe du capitaine Mehrlicht est appelé pour un meurtre dans un pub parisien. Un homme a été abattu dans les toilettes de l'établissement, mais le mode opératoire est assez énigmatique : cela ressemble plus à une exécution qu'à un crime crapuleux. Et ce n'est pas la seule chose qui attire l'attention de Mehrlicht.

Dans ces toilettes, jusque-là plutôt bien tenus, le tueur (qui d'autre pourrait faire ça ?) a laissé un petit dessin sur le mur. Une sorte de petit bonhomme, tracé avec du sang dans un style enfantin. Et, au-dessus de cet étrange personnage, une phrase écrite dans une langue qui colle même le capitaine, celui qu'on surnomme Google au commissariat !

Enfin, parce que cette affaire ne commence décidément comme aucune autre auparavant, Régis, le légiste, a découvert un indice qui pourrait s'avérer capital : la personne qui a dessiné le drôle de petit bonhomme sur le mur des toilettes du pub ne portaient pas de gants : il a laissé deux empreintes digitales très nettes. A l'ère des "Experts", voilà qui est peu commun...

L'autopsie va donner encore un peu plus que cette affaire n'a rien d'ordinaire. Mais surtout, elle va offrir à Mehrlicht et ses habituels adjoints, Dossantos et Latour, un élément capital pour orienter leurs recherches : le corps de la victime, abondamment tatoué, arbore d'une épaule à l'autre trois lettres qui forment un sigle connu de tous : IRA.

L'Armée Républicaine Irlandaise, l'un des acteurs centraux d'une guerre civile qui a duré près de 30 ans sans jamais dire son nom : le conflit nord-irlandais. Mais, depuis bientôt vingt ans, officiellement, en tout cas, la paix a été signée. Clin d'oeil de l'histoire, c'était un Vendredi saint... Et, si l'on sait que des représailles ont eu lieu depuis sur l'île, en retrouver trace en plein Paris est surprenant.

Même pour une équipe aguerrie, habituée à gérer des affaires hors norme, c'est un pas vers l'inconnu. Si cette enquête a une dimension internationale, cela ne va pas manquer de compliquer les choses. Mais surtout, il va falloir acquérir rapidement la certitude que le meurtre du pub de la rue de Montreuil est bien en lien avec le passé de la victime au sein de l'IRA...

Et replonger dans le passé pour essayer de déterminer le mobile de ce crime...

"De cauchemar et de feu" est donc le quatrième volet des enquêtes du capitaine Mehrlicht et de son équipe. Sans doute la plus complexe, la plus délicate, aussi. Tant sur le plan de l'histoire elle-même que sur celui de la construction du livre. D'ailleurs, il suffit de regarder le livre : il est plus grand que les trois précédents volumes. Un véritable grand format, et un peu plus de 400 pages.

Laissons l'objet, revenons à son contenu. Un vrai thriller policier, avec du rythme, une unité de temps, dont on comprend qu'elle se limitera certainement à cette semaine sainte (le meurtre du pub a lieu le soir du Jeudi saint), et donc une vraie course-poursuite après un tueur qu'il faut arrêter avant qu'il ne laisse derrière lui un sillage ensanglanté.

Et c'est loin d'être évident : malgré les indices en apparence nombreux, difficile pour Mehrlicht et ses adjoints d'attaquer cette enquête par le bon bout. Toujours un temps de retard, l'impression de jouer à un effroyable jeu de pistes sans en connaître les règles exactes... Et ce n'est pas ce drôle de bonhomme rouge sang qui suffira à leur faire comprendre la mécanique du tueur.

Alors, bien sûr, on retrouve les éléments habituels de la série de Nicolas Lebel : Mehrlicht et son exécrable caractère, son incessante tabagie, son langage fleuri, ses inénarrables sonneries de téléphone... Mais aussi le souvenir de Suzanne, sa défunte épouse, qui revient le hanter, et son fils, près à passer le bac et qu'il a trop longtemps délaissé.

A ses côtés, Latour, toujours éprise d'un homme sans-papier qui ne l'est plus, puisque, grâce à l'intervention de Dossantos, il en a obtenu en bonne et due forme. Désormais, ils vont pouvoir faire des projets plus sérieux... Quand à Dossantos, enfin débarrassé de ses encombrantes relations passées, il sent son coeur de brute se briser devant l'histoire d'amour de Latour...

Et puis, il y a le stagiaire... Ou plutôt, la stagiaire, cette fois. Et encore une fois, Nicolas Lebel a dessiné un beau costard pour ce personnage qui devrait rester dans la série comme la pire expériences de l'équipe Mehrlicht en la matière, et ce n'est pas peu dire... Elle s'appelle Laura Reinier, une brillante élève-officier qui va découvrir le terrain lors de cette enquête.

Pour Mehrlicht, elle ressemble surtout à Chantal Goya, et ce n'est pas un compliment de sa part. Oh, loin de moi l'idée de dénigrer cette jeune femme, mais force est de reconnaître que son apparition est l'un des running-gags de ce roman, car son comportement est bien loin de celui de ses nouveaux collègues. Question de... philosophie, vous comprendrez pourquoi en lisant ce livre.

Voilà pour les fils narratifs secondaires, récurrents dans la série. Ils permettent d'alléger la tension de l'histoire centrale, violente, dure, effrayante, par moments. Ce sont aussi des fils qui prennent parfois un tour comique. Essentiellement le cas de cette pauvre Laura Reinier, Blandine lâchée dans une arène pleine de lions, mais sans soutien divin, et de Mehrlicht, qui fait son habituel numéro.

Et puis, il y a le coeur de ce roman : l'Irlande, et son histoire contemporaine. Un demi-siècle d'histoire, en fait, pour ce qui concerne la trame du roman. Mais en fait, un siècle exactement, puisque les fêtes de Pâques 1916 furent marquées par une insurrection contre le colonisateur anglais. Les mobiles de notre tueur se trouvent là...

Et, pour que nous le comprenions bien, Nicolas Lebel installe un fil narratif historique. Il ne s'agit pas seulement de raconter les faits qui ont émaillé la lutte des Irlandais du Nord pour obtenir leur indépendance ou leur rattachement à la République, mais aussi de retracer le parcours du personnage central de cette enquête : le tueur.

Cette fois, en effet, la personnalité du tueur, sa vie, son destin, tout cela tient une place importante dans le récit comme dans l'intrigue. Nicolas Lebel construit véritablement un personnage, lui donne de l'épaisseur. Et surtout, place le lecteur dans une situation inconfortable vis-à-vis de ce tueur. Il est facile de haïr un meurtrier, mais celui-là suscite, outre l'effroi, une certaine pitié.

Je ne vais pas en dire plus à son sujet, vous découvrirez sa descente aux enfers, le lent processus qui va le plonger dans la folie et la violence. Un chemin le long duquel politique et religion s'émulsionnent pour donner un mélange instable, capable d'exploser à chaque instant. Un extrémisme politique nourri par un fanatisme religieux, ça ne vous rappelle rien ?

Entre catholiques et protestants, on s'est entre-tué pendant des décennies en plein coeur de l'Union Européenne dans une indifférence générale. On tirait à l'arme de guerre dans les rues de Belfast et de Derry, des véhicules blindés patrouillaient et ouvraient le feu. L'oeuvre d'une armée tout à fait régulière, que jamais personne ne songea à qualifier de terroriste.

Les terroristes étaient dans le camp d'en face. Celui de l'IRA. Toujours le même dilemme : terroristes ou résistants ? La défense d'une cause juste par la violence extrême, c'est ce qui s'est déroulé pendant trente ans en Irlande. La résistance a longtemps existé avant d'être avalé par le système politique où l'ont poussée les ambitions de certains. D'autres ont choisi des voies quasiment mafieuses...

La cause juste de l'indépendance de l'Irlande n'est plus à l'ordre du jour. La paix, dit-on, est revenu, mais le colonisateur est toujours là... A l'heure du Brexit, alors que le Royaume-Uni envoie paître l'Europe, il est ironique de se dire que, par diplomatie, on a laissé l'armée britannique réprimer dans le sang les velléités d'indépendance nord-irlandaises. Ironique, et désolant...

Nicolas Lebel, dans "De cauchemar et de feu", installe l'histoire de l'île verte en parallèle de son intrigue policière. Jusqu'à un point de divergence qui laissera le personnage suivre son petit bonhomme de chemin, jusque dans les rues de Paris, au moment de la Semaine sainte 2016. Et puisqu'on parle de petit bonhomme...

Au-delà des questions politiques et religieuses, Nicolas Lebel introduit aussi une dose de folklore dans son intrigue. Il y a la musique, comme ce traditionnel dont les paroles servent de titre à ce billet. On les trouve en exergue du roman, puis en conclusion du tout premier chapitre du roman. Mais, ce n'est pas le plus important.

Le plus important, c'est ce personnage dessiné sur la scène de crime. Ce petit bonhomme avec de simples bâtons en guise de membres. Là encore, je ne vais pas en dire trop, vous découvrirez sa signification exacte et son origine au fil du récit. Issu du folklore irlandais (et spécifique à lui, son équivalent français est une invention de l'auteur), il est un personnage à part entière du livre.

Ce "Croquefeu", pour reprendre le terme, m'a fait penser à la série "Mentaliste" et à la signature du mystérieux John le Rouge, l'ennemi juré de Patrick Jane, l'assassin de sa femme et de sa fille. C'est avant tout une question graphique, même s'il y a bien un tueur derrière chacun de ces dessins. Mais, dans le cas de "De cauchemar et de feu", il y a un personnage de conte et une puissante identification.

Le titre de cette nouvelle enquête du capitaine Mehrlicht est remarquablement choisi. A la fois pour le passage où il apparaît dans l'histoire et pour tout ce qu'il recouvre. Je pourrais (mais rassurez-vous, ce billet a bien assez duré) développer longuement la symbolique du feu, la pureté, l'expiation... Il y a aussi de cela, dans l'histoire du Croquefeu, une culpabilité énorme qu'il faut exorciser...

"De cauchemar et de feu" est certainement le plus sombre des romans composant pour le moment cette série de polars signée Nicolas Lebel. Et elle vaut certainement par la personnalité de ce tueur atypique, effrayant, impitoyable, oui, bien sûr, mais qu'on suit en éprouvant une certaine empathie, pour ne pas dire une forme d'attachement.

Un dernier mot avant de clore ce billet. Il concerne la religion. Elle est un des composants forts de l'ADN de ce livre, à plus d'un titre, vous le comprendrez rapidement. Mais, soyez attentifs, et vous la repérerez au fil de l'histoire se glisser un peu partout, sous des formes plus symboliques, en phase avec cette période centrale de l'année liturgique qu'est la Semaine s'achevant le dimanche de Pâques.

Et un post-scritptum, et après, promis, j'arrête. Je ne suis pas dans la tête de Nicolas Lebel, je pense qu'il y aura d'autres enquêtes de Mehrlicht et, au-delà des intrigues, il sera intéressant de voir l'évolution de ces personnages qui, durant ces quelques jours, ont tous atteint une croisée des chemins sur le plan individuel. A suivre !