mardi 21 novembre 2017

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais plus d'un millier de livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est franchi, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



Badge Lecteur professionnel

Mon profil sur Babelio.com


Paperblog : Les meilleurs actualités issues des blogs

"Le plus probable, c'est qu'on va plutôt où l'on ne veut pas, et que l'on fait plutôt ce qu'on ne voudrait pas faire, et qu'on vit et décède tout autrement qu'on ne le voudrait jamais, sans espoir d'aucune espèce de compensation" (Arthur Rimbaud).

Et Arthur Rimbaud, comme plusieurs autres poètes, d'ailleurs, sera présent dans notre roman du jour. Lui, plus que les autres, d'ailleurs, car ce ne sont pas seulement ses mots que l'on croise, mais son fantôme. Une drôle d'histoire, d'ailleurs, que ce roman, qui se découpe en deux parties vraiment distinctes, séparées par un événement clé, véritable charnière dans la vie des personnages. Une réflexion sur la difficulté à passer outre un drame survenu durant l'enfance et qui hante, ronge, détruit... "Système", d'Agnès Michaux (en grand format chez Belfond), est une histoire qui débute comme un film de la Nouvelle Vague, puis nous entraîne dans la Corne de l'Afrique, avec un crochet vers l'Indochine, à travers une rencontre importante. Un voyage initiatique afin de lutter contre les tendances mortifères, la violence pour l'un, la folie pour l'autre, qui se sont emparés d'un frère et d'une soeur, et leur permettre, enfin, de se libérer du souvenir de leur mère assassinée...



A la mort de son père, Paul Dumézil retourne à Hyères, sur cette presqu'île de Giens où il a grandi. Il retrouve la maison familiale, pleine de souvenirs, pas tous bons, loin de là, et sa soeur, Marisa, qui a 7 ans de plus que lui. Elle est exubérante, volubile, provocante, sans doute un peu trop, il est sombre, introverti, en colère.

En effet, c'est dans cette villa que leur mère est morte, dans les années 1980. Marisa était adolescente, Paul, un enfant de 8 ans. Une mort atroce, qui fait l'objet du prologue du roman : décapitée par un voisin. Le traumatisme a été rude et, chacun à leur façon, les Dumézil ont vécu avec. Mais, la mort de leur père les laisse seuls. Seuls face au souvenir et à la douleur.

Paul Dumézil aurait pu aller loin, comme on dit. Mais, sa vie est petite, étriquée. Secrétaire particulier d'un vieil académicien (non, ce n'est pas qu'un pléonasme), il vivote, comme si l'assassinat de sa mère lui avait coupé les ailes. Il n'a aucune ambition, il se laisse porter et ne fait que ressasser sa colère. A la mort de son père, il balance encore une fois tout, quitte son poste et Paris et s'installe à Hyères.

De Marisa, on ne sait que très peu de choses sur sa vie d'avant. C'est une femme belle, séduisante, qui le sait et qui en joue, un peu à la manière d'un personnage dans certains films de Jacques Deray ou de François Ozon. On comprend surtout, petit à petit, qu'elle est devenue une sorte de réincarnation de sa mère, dont elle a adopté certains des comportements, en plus de leur ressemblance.

Disons-le tout net, Marisa et Paul ne vont pas bien, et la mort de leur père n'est certainement pas la cause principale de cette situation. Le fantôme de leur mère est omniprésent, plus encore lorsque les Dumézil apprennent que son assassin va sortir de prison après avoir purgé sa peine. Une situation insupportable pour ces deux enfants devenus adultes, mais qui ont grandi dans ce deuil terrible.

Là encore, deux manières de réagir : Marisa s'enfonce dans une douce folie, faite d'alcool, de séduction débridée, de désespoir refoulé... Elle assure qu'elle est schizophrène, alors que les médecins ne diagnostiquent rien d'autre qu'un profond mal-être. Et elle ne semble guère décidé à remédier à cette chute, lente mais inexorable.

Paul, lui, c'est la colère qui l'anime, encore et toujours. Elle l'embrase quand il apprend que l'assassin de sa mère va retrouver la liberté. Certes, c'est désormais un homme âgé, mais il est vivant et ne le mérite pas. Se venger ? Il semble sérieusement l'envisager, au point de retrouver l'homme, de le suivre, de prendre contact avec lui...

Et ensuite ?

La suite, ce sera justement trouver comment rompre avec ce système qui nous entraîne de la naissance à la mort sans trop nous demander notre avis, ce destin que nous ne contrôlons pas et qui peut nous faire terriblement souffrir. Les Dumézil en sont là : leur salut, leur raison de vivre passera par-là, aussi radicale soit cette rupture.

Parce que, depuis une trentaine d'années, la vie des Dumézil est un mirage, une illusion. Un long tunnel sans consistance, une parenthèse désenchantée qui n'est pas leur vie. Leur vie, à Marisa comme à Paul, s'est arrêté lorsque leur mère a été sauvagement tuée. Rompre avec le système permettrait de renouer ces fils arrachés par le tueur.

Ce cheminement va les emmener en Ethiopie. Pourquoi ce pays ? Sans doute par analogie avec Rimbaud, qui a passé la dernière partie de sa vie dans cette région, qui y a fait commerce, qui n'en est revenu que pour mourir à Marseille... Depuis la fin du XIXe siècle, le monde a bien changé, la Corne de l'Afrique aussi, bruissant de révoltes et de guerres civiles...

Entre les Dumézil et Rimbaud, des parallèles troublants : ce voyage, bien sûr, avec cette destination si particulière. Mais aussi la relation très forte entre un frère et une soeur. Il y a Paul et Marisa, il y eut Isabelle et Arthur. Elle ne l'accompagna pas en Afrique, comme Marisa, mais leur correspondance fut importante et c'est elle qui le veilla dans ses derniers instants.

La citation placée en titre de ce billet apparaît dans le roman d'Agnès Michaux, mon choix est donc basé sur plusieurs éléments : Rimbaud et son exil abyssin, Rimbaud et sa soeur. Mais aussi le fond même de ces quelques mots qui me semblent parfaitement définir ce fameux "système" que la romancière a placé en titre de son livre.

Oh, je ne doute pas que Agnès Michaux, en intitulant son livre de ce simple mot, ne fasse pas preuve d'une ironique provocation. Ce mot, "système", nous l'avons lu et entendu de nombreuses fois lors des dernières campagnes électorales, c'était un peu le mistigri, le mot qui catalysait tous les maux. Une boîte de Pandore du XXIe siècle, que chacun parait de ses propres fantasmes horrifiés.

Mais, ce mot, ce n'est pas chez Rimbaud que Agnès Michaux l'a trouvé, mais chez Albert Camus. La romancière clôt son roman pas une série d'annexes très intéressantes, dont une sur ce fameux titre, "Système", que l'auteur de "l'Etranger" avait consigné dans ses carnets en 1947 comme titre possible d'un futur livre.

Puis, plus loin, dans ces mêmes carnets, quelques mots, presque un pitch, comme on dirait de nos jours. Et l'on découvre la scène d'ouverture du roman d'Agnès Michaux, et l'assassinat terriblement violent d'Eva Dumézil, qui se produit de manière très surprenante, inattendue, à l'issue d'une scène en plan séquence pleine de sensualité et de douceur...

Rimbaud et Camus ne sont pas les seuls écrivains et poètes conviés par Agnès Michaux : Lamartine ouvre le bal, mais pas en déplorant l'absence d'un seul être qui dépeuple tout, ce qui collerait pas mal avec la situation des Dumézil. Suivent Vigny et Rilke, qui encadre Rimbaud. A chaque partie du roman, son poète et une exergue sortie de leur oeuvre.

Si Rimbaud apparaît donc aussi dans le fil du récit, à travers la citation en titre de ce billet, il faut également signaler que Vigny, égratigné avant d'être salué, tient aussi une place particulière. Dans les fameuses annexes, et oui, il faut tout lire, on peut lire son long poème "la Maison du Berger", sous-titré "Lettre à Eva", extrait des "Destinées"...

Eva, comme la mère de Marisa et Paul... Cette absente si présente dans la vie de ces deux êtres. Eva... Prénom qui rappelle une fameuse figure de la Bible, avec laquelle Mme Dumézil semblait avoir quelques points communs. Et, après elle, sa fille, qui a repris le flambeau, presque plus réincarnation qu'imitation...

Troublante Eva, jusqu'à susciter une haine jalouse et meurtrière... Troublante Marisa, qui envoûte les hommes. Tous les hommes, même ce jeune frère avec qui elle entretient une relation ambiguë. Oh, oui, bien sûr, une relation qui touche au désir, c'est certain, on en a la preuve lors de certains passages. Une relation qui reste toutefois ambiguë, rien de plus...

Mais, pas seulement : si les liens qui unissent Marisa et Paul pourraient fleurer l'inceste, on se dit également que leur relation est plus que fraternelle. Avec ses 7 ans de plus, Marisa est presque une autre mère pour Paul, si jeune quand sa véritable maman lui a été arrachée de la pire des manières. Une mère à qui elle s'efforce tant de ressembler...

Oui, il y a, dans la première moitié du roman, en effet, cette touche troublante, équivoque, portée par une imagerie qui, je l'ai dit en préambule, pourrait rappeler la Nouvelle Vague. La seconde moitié est bien différente, du fait du changement de décor, bien sûr, avec l'Ethiopie, un des berceaux de l'humanité, mais également par le changement de rythme.

La Dolce Vita sur la presqu'île de Giens est oubliée, cette fuite qui ne veut pas dire son nom, qui prend des allures de voyage d'agrément avant de basculer, quand le pays s'enflamme, cette recherche de quelque chose d'indicible, d'une simple raison de continuer, d'une renaissance, tout cela offre un panorama sans rapport apparent.

Dans ce périple, Paul, qui doit composer avec sa position, entre justice et culpabilité, et une soeur qui ne cesse de s'enfoncer, va rencontrer un vieil homme, une statue du Commandeur, un phare dans l'obscurité. Etienne Michaux de la Rosière (tiens, tiens...) est un ancien d'Indochine qui n'a jamais pu rentrer en métropole après la décolonisation et qui a finalement posé ses bagages en Ethiopie.

Parce qu'il sera dit que "Système" sera un roman ambigu, servi par des personnages ambigus, ce presque octogénaire n'échappe pas à cette règle. A la sagesse que lui confère l'âge et l'expérience, il ajoute une dose de violence qui a de quoi remettre les idées en place des plus déboussolés, dont Paul peut faire partie.

Une sorte de Charon qui doit leur faire traverser le Styx en direction des Enfers... Mais l'enfer, ils y sont depuis trente ans, depuis qu'un homme a décollé la tête de leur mère au bord d'une piscine. Alors, pourquoi ne seraient-ils pas de modernes Orphée et Eurydice ? Sans le funeste regard qui fait tout échouer...

Ce billet est décousu, certes, mais je ne savais pas vraiment par quel bout prendre "Système". Agnès Michaux sait instaurer des ambiances très particulières, prenantes, dérangeantes, aussi. On suit ses personnages dans leur quête, celle de l'espoir, d'une vie débarrassée du poids du passé. La quête de ce qui pourrait les libérer de l'insupportable tutelle maternelle, à qui ils feraient enfin quitter les limbes.

Une quête de paix qui va passer par la rencontre avec la guerre, la misère violente, terrible, l'exil et la beauté féroce et hostile d'une région du monde qui a tout d'une poudrière. Ethiopie, Erythrée, Somalie, autant de pays au bord de l'implosion... Une éruption de violence comme une catharsis, comme le choc providentiel qui peut, enfin, guérir le traumatisme.

Mais, "Système", c'est aussi une réflexion sur les vies que nous nous construisons, bâties sur une naissance, une éducation, un passé. Sur des moments forts qui nous marquent, en bien comme en mal, mais qui ne nous quittent plus, ensuite, et parfois nous entravent, nous empêchent de progresser, nous contraignent à vivre dans un faux présent qui singe le passé, et sans aucune vision du futur.

C'est cela que recherchent les Dumézil : tendre ces amarres qui les relient au passé jusqu'à ce qu'elles rompent et leur permettent enfin de naviguer à leur gré. Il faudra franchir des épreuves pour cela, sans certitude de réussite. Mais, qu'ont-ils à perdre, puisque, de toute façon, "le raté et la schizophrène", comme le dit Marisa, sont à la croisée des chemins.

dimanche 19 novembre 2017

"Ah non ! Je n'aime pas les nobles. Ces grandes maisons aux murs de pierre, c'est un enfer. Un enfer. Un monde sans coeur".

Cela fait un petit moment que j'avais envie de découvrir l'auteur de notre roman du jour. Pour plusieurs raisons, la première étant que j'étais curieux de lire pour la première fois un livre venu d'Indonésie, signé par un écrivain considéré comme le plus grand de son pays. J'avais imaginé découvrir Pramoedya Ananta Toer à travers le "Buru Quartet", son oeuvre majeure, dont les éditions Zulma ont entamé la publication, et puis une autre possibilité est apparue, avec la réédition en poche, chez Folio, de "La Fille du Rivage, Gadis Pantai", roman paru en 1962 et qui fut traduit en français plus de 40 ans après par François-René Daillie. Direction l'île de Java, au tournant des XIXe et XXe siècle, à la rencontre d'une jeune fille dont le destin va basculer lorsqu'elle va être mariée à un seigneur local. Une plongée dans l'Indonésie féodale, et un regard particulier sur le statut social, par laquelle elle va nous expliquer avec une candeur bouleversante que l'argent ne fait jamais le bonheur.



Elle est née dans un village de pêcheurs, sur l'île de Java. Elle y a grandi entourée de ses parents et de frères, habituée au rythme difficile des journées de pêche, lorsqu'il faut se lever au milieu de la nuit pour accompagner les hommes qui partent en mer. Elle a appris à préparer la nourriture, celle que consomme la famille, celle qu'elle vend pour vivre, mais aussi à réparer les filets.

Son univers se limite à ce hameau, ces quelques maisons rassemblées sur le littoral, à la merci des caprices de la nature, des raz-de-marée qui se produisent parfois, mais aussi des razzias de pirates, qui détruisent tout sur leur passage. Elle aime ses parents, même si elle craint son père qui la bat, parfois, mais elle ne connaît rien d'autre du monde qui l'entoure et elle n'est pas malheureuse.

Et puis, alors qu'elle a 14 ans, un messager arrive dans son village. Peu de temps après, ses parents et elle se rendent en ville, là où ils ne vont jamais habituellement. Ils ont rendez-vous dans une immense demeure, celle d'un seigneur local, le Bendoro, qui semble être l'homme le plus riche du monde. Un homme qui a choisi la jeune fille pour être son épouse.

Pour ses parents, même si c'est un déchirement, c'est un immense honneur qui ne se refuse pas. Ils savent qu'en cédant (désolé, il n'y a pas d'autre mot) leur enfant au Bendoro, ils ne la reverront sans doute plus, parce qu'elle accédera à une classe sociale bien supérieure à la leur et qu'ils ne seront plus alors que quantité négligeable...

Et pour elle ? D'abord, elle ne comprend pas vraiment ce qui se passe, tout cela la dépasse, elle se retrouve dans ce monde si différent du sien, tellement différent. Puis, elle réalise brutalement que ses parents vont l'abandonner là, dans l'inconnu, auprès de cet homme qu'elle n'a même pas encore rencontré. Mais, elle n'a pas son mot à dire...

Elle ne pourra désormais compter que sur le soutien d'une vieille servante, qui va s'occuper d'elle, lui apprendre à se comporter dans cette nouvelle société, la soutenir moralement, devenir une mère de substitution qui rassure l'enfant, lui raconte des histoires, l'aide à accepter sa nouvelle position d'épouse du Bendoro.

Désormais, elle est Mas Ngantem, le titre qu'on donne à la maîtresse de maison. Elle est l'épouse d'un homme bien plus âgée qu'elle qui est bien souvent absent. Elle vit dans une cage de marbre et d'or, dont elle ne sort jamais, un mode de vie aux antipodes de ce qu'elle a connu jusque-là. Et une fonction dans laquelle elle peine à entrer et à se sentir à l'aise...

"La Fille du Rivage", c'est le récit de cette période où une jeune fille de 14 ans, originaire d'un misérable village de pêcheurs a été l'épouse d'un seigneur. C'est le récit de son apprentissage pour devenir Mas Ngantem, une épouse dévouée et soumise qui doit s'effacer le plus clair de son temps et renoncer à tout libre arbitre, à toute liberté individuelle...

Un court roman dans lequel il se passe pourtant énormément de choses, où l'on voit la jeune fille évoluer, grandir, passer de l'enfance et approcher à pas forcés de l'âge adulte, mais aussi, essayer de concilier son nouveau rôle de Mas Ngantem et son esprit libre, je crois qu'on peut même dire rebelle, par exemple, lorsqu'elle va réussir à imposer une visite à ses parents dans leur village.

Avant d'aller plus loin, quelque chose vous a peut-être frappé : les personnages n'ont pas de nom, ils sont réduits à leur fonction sociale : le Bendoro, Mas Ngantem, mBok pour la vieille femme qui sert la jeune fille, etc. Et, effectivement, on ne connaîtra jamais leurs noms, pas même celui de la principale protagoniste, simplement nommé Gadis Pantai, la Fille du Rivage.

En ouverture du livre, deux pages, bouleversantes, où celui qu'on appelle "Pram" en Indonésie, Pramoedya Ananta Toer raconte la vie de sa grand-mère, une vie dure, misérable, mais où percent la fierté et l'amour des siens. Une vieille femme que l'enfant, puis le jeune homme qu'était Pram a connu sans vraiment la connaître, au point d'ignorer jusqu'à son nom...

Voilà ce qu'est "la Fille du Rivage", un hommage à cette femme qui a connu tant de choses, comme son pays natal, de la colonisation par les Hollandais jusqu'à l'occupation japonaise. Une femme contrainte dans un pays privé lui aussi de son indépendance et qui, elle aussi, a su finir par gagner sa liberté, malgré tout.

Une liberté qui n'a pas été synonyme de richesse matérielle, c'est certain, mais cette femme, la grand-mère de Pram, possédait, au milieu du bric-à-brac composé des objets qu'elle récupérait pour les vendre au porte-à-porte, un trésor inestimable, qu'elle n'aurait sans doute troqué ou vendu pour rien au monde : cette fameuse liberté. Mener sa vie comme on l'entend.

Je suis un peu sorti du livre lui-même, j'ai extrapolé à partir de ces deux premières pages qui servent de prologue au roman, avant qu'on fasse connaissance de la jeune fille. Une jeune fille qui n'a donc pas de nom, comme la grand-mère de Pram. Alors, plutôt que de lui inventer une identité, il l'a nommée par ce qu'elle était, ce qu'elle aurait pu rester toute sa vie : la Fille du Rivage.

On se dit qu'une jeune femme née dans un pauvre village de pêcheurs et qui devient une princesse, richement vêtue et portant des bijoux en or de la tête aux pieds, c'est la définition du conte de fée. Pramoedya Ananta Toer démontre que cela peut être également tout l'inverse, car l'existence de Gadis Pantai, dès ce jour où elle a quitté le village pour la maison du Bendoro, a tourné au drame.

En arrivant chez le Bendoro, la jeune fille découvre littéralement un autre monde, dont elle ignore tout. Et ce qu'elle ressent, ce n'est pas de l'émerveillement, mais de la frayeur, comme lorsqu'on se retrouve face à l'inconnu. L'opulence, la richesse, le pouvoir, tout cela n'a guère de sens pour celle qui n'est finalement encore qu'une enfant lorsqu'elle entre chez le Bendoro.

Jamais elle ne sera celle qu'on veut faire. Elle va conserver ce libre arbitre, mais aussi ce bon sens de ceux qui n'ont pas été formatés par une éducation trop stricte, et c'est peut-être ce qui va la sauver, l'empêcher de sombre. Elle va surtout avoir cette formidable intelligence de tirer partie de ce qu'elle a désormais à portée de main.

Elle va devenir Mas Ngantem, s'accommoder de cette position qu'elle sent pourtant fragile. Pour plusieurs raisons : parce qu'elle sent bien que c'est d'abord un statut honorifique et qu'elle n'est finalement pas grand-chose à côté du Bendoro, le véritable maître de maison. Ensuite, parce que c'est un statut qui isole et que la solitude lui pèse, la pousse à broyer du noir, la rend jalouse...

Enfin, parce que certains événements vont lui révéler que son mariage est une farce, un faux semblant, et que, quoi qu'elle fasse, elle ne sera jamais la Maîtresse, la Princesse, mais qu'elle sera toujours une simple fille de pêcheurs. Son ascension sociale est une espèce de leurre, qui ne ravit pas tout le monde, et qui risque de cesser brusquement, comme lorsque Cendrillon redevient souillon...

Dans une société, qui n'est pas une société de castes, mais qui voit la possibilité de passer d'une classe à une autre assez réduite, voire impossible, la Fille du Rivage connaît une position on ne peut plus précaire. Et même carrément impossible, quand, à son retour au village, elle se rend compte qu'elle y est devenue, si ce n'est une étrangère, au moins une notable qu'on ne considère plus comme avant.

Mal accepté dans son nouveau monde, considérée autrement parmi les siens, elle flotte entre deux eaux, sans plus de réelles attaches nulle part, isolée... Cette solitude, c'est sans doute ce qu'on ressent le plus chez cette jeune fille qui devient jeune femme et qui souffre, en silence... Jusqu'au dénouement, qui sera plus cruel encore pour elle.

J'ai beaucoup parlé de la Fille du Rivage, qui est le personnage central du livre, mais il faudrait aussi évoquer le Bendoro, pourtant bien moins présent. Là encore, on est loin des analogies qu'on pourrait faire avec les princes charmants des contes européens ou les souverains des contes orientaux. Il est très effacé, du moins du point de vue de sa jeune épouse, souvent absent pour affaires.

Même quand il est là, il a peu de temps à consacrer à sa nouvelle femme, qu'il traite malgré tout avec égard, malgré l'étiquette pesante en vigueur dans sa maison. On le voit tendre, attentionné, même, en dépit de la distance que l'on ressent. Une relation a minima, mais qu'on pourrait imaginer voir évoluer favorablement. Et puis, le Bendoro va changer...

C'est un homme pieux, qui pratique la religion avec assiduité et incite son épouse à en faire autant, elle qui n'a que de rudimentaires connaissances en la matière. Mais, c'est surtout le fossé social, encore lui, qui va s'élargir, chaque membre du couple restant sur un des bords... Et c'est au final un homme inflexible, irascible, dur, que l'on va découvrir. Sans empathie ni amour pour Gadis Pantai...

L'argent ne fait pas le bonheur, je le disais. La Fille du Rivage n'est pas heureuse dans les ors de la maison luxueuse du Bendoro, en tout cas, bien moins qu'elle ne l'était dans son village natal. Dans son rôle de Mas Ngantem, elle perd la joie, le naturel qui étaient les siens avant son mariage arrangé, et donc forcé.

Elle essaye de faire face et on a la sensation que, peu à peu, elle se fait à l'idée de devenir ce qu'on attend d'elle. Au retour du village, entrée dans une nouvelle ère où elle a décidé d'asseoir son autorité de Man Ngantem et de s'endurcir, elle est en passe d'incarner enfin cette maîtresse de maison, terme devenue quasiment son identité...

Un élément m'a frappé dans l'histoire de Gadis Pantai : elle est une fille de la mer. Ce n'est pas seulement une question de décor, d'horizon, non, elle appartient à une population entièrement tournée vers la mer, qui est considérée comme une divinité, celle qui décide de la vie comme de la mort, qui nourrit et apaise, ou se fâche et punit.

C'est aussi un milieu solidaire, sans véritable hiérarchie sociale, si ce n'est celle que confère l'âge. On se connaît, on s'apprécie, on s'aime, on n'est pas enfermé dans des conventions et des règles sociales strictes et impossibles à transgresser. Il y a de la chaleur dans ce monde-là, quand la vie de Gadis Pantai chez le Bendoro n'est que froideur et absence de contact humain...

Aux yeux des villageois, le seigneur n'est pas seulement un homme de la ville, c'est aussi un homme de l'intérieur des terres et donc, quelqu'un qui n'a pas ce lien extrêmement fort avec la mer. Il appartient quasiment à une autre civilisation, et pas seulement à une autre classe sociale. Les différences ne sont pas seulement matérielles, elles sont bien plus profondes.

Ce lien à la mer, il transparaît dans ce nom que l'auteur donne à son personnage, Gadis Pantai. La mer est essentielle, pour elle, et son mariage coupe ce lien, qui sera difficile, voire impossible à renouer. Cela peut sembler un détail, mais je crois que cette rupture est au contraire très importante, au regard de la fin du livre.

Gadis Pantai est une jeune femme en quête de liberté. Si sa vie de famille lui offre peu de perspective, elle possédait sans doute bien moins de contraintes que sa vie de Mas Ngantem, réglée comme du papier à musique, dans laquelle elle ne prend aucune décision et doit se soumettre au bon vouloir de son époux et de l'étiquette qu'il impose.

Peu à peu, alors que sa situation est fragile, vacillante, incertaine, elle va comprendre que c'est aussi le moment de prendre en main sa destinée. Cette liberté, elle va la saisir, s'y accrocher. Elle ne prendra sans doute pas une forme rêvée, mais peu importe la dimension matérielle si en retour, on a la possibilité de faire ses choix, de prendre ses décisions.

Là encore, ce qui va se produire dans le roman va dans ce sens : plus jamais Gadis Pantai n'acceptera qu'on décide pour elle. La fin du livre est cruelle, je l'ai dit, les dernières lignes sont déchirantes, abruptes. La liberté est gagnée, mais à quel prix ? Et l'on ressent une immense compassion pour cette jeune femme que l'on a accompagnée durant quelques heures à peine et qu'on ne voudrait pas quitter.

Oui, j'avais envie de découvrir Pramoedya Ananta Toer et j'ai désormais l'envie de poursuivre cette découverte. Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire sur ce livre, sur le lien familial entre l'auteur et son personnage, mais aussi l'allégorie que représente Gadis Pantai, celle d'un pays aspirant à son indépendance et à la possibilité de faire ses choix par lui-même.

Pram, disparu à plus de 80 ans en 2006, a été un militant pour l'indépendance de l'Indonésie durant une bonne partie de sa vie, puis il a lutté contre la dictature qui s'est instaurée dans le pays, sous la férule du terrible Suharto (ce qui lui valut prison et censure). Ecrit dans les années 1960, c'est un roman très critique sur l'organisation sociale du pays, et une dénonciation des mariages forcés de très jeunes filles.

Mais qu'on ne s'y trompe pas : ce que Pram montre de l'Indonésie n'est pas si différent de ce que l'Europe a connu longtemps. Ce féodalisme où une caste supérieure a droit de vie et de mort sur une majorité de la population n'est pas l'apanage de ce pays, d'une religion ou d'un système politique en particulier. Et cette recherche de la liberté nous concerne toutes et tous.

samedi 18 novembre 2017

"Tant que tu te tapis dans mon cerveau, je resterai dans la montagne".

Lorsqu'on évoque la littérature japonaise, on parle peu de la tradition du polar, qui est pourtant très ancienne sur l'archipel. Ces dernières années, des thrillers comme "Out", de Natsuo Kirino, ou "Battle royale", de Koushun Takami, ont été remarqués, mais ce ne sont pas de vrais polars, dans lesquels on verrait des policiers au travail pour démêler un écheveau complexe. C'est ce qui m'a attiré dans notre lecture du jour, mais pas uniquement. Je voulais découvrir une ambiance et, si ce n'est pas du tout celle que j'attendais, je n'ai pas pour autant été déçu. "Montagne claire, montagne obscure", de la romancière Kaoru Takamura (dans la collection Actes Noirs des éditions Actes Sud ; traduction de Sophie Refle), est un polar très sombre, déroutant, étrange, où le lecteur, comme les enquêteurs, se pose énormément de questions. On est face aux nombreuses pièces d'un puzzle, mais peuvent-elles être assemblées ou sont-elles réunies par le hasard ? Folie et culpabilité sont deux éléments très forts de cette histoire, tout comme la montagne, bien sûr, si impressionnante...



Pour le lieutenant Sano, de la police départementale de Kofu, au pied des Alpes japonaises du sud, l'automne 1976 restera longtemps dans les mémoires. En quelques jours à peine, il a dû intervenir avec ses hommes par deux fois sur les flancs de ces montagnes, alors que la météo commençait à se dégrader sérieusement.

La première fois, ils n'ont rien pu faire pour ce couple qui s'est suicidé dans sa voiture. Seul leur fils, qui s'est échappé de l'habitacle envahi par les gaz d'échappement, a pu être sauvé, après avoir erré dans la montagne et manqué périr de froid... Une incroyable volonté de vivre, mais, une fois retrouvé, grièvement intoxiqué, il a sombré dans le coma.

Puis, il a fallu s'occuper d'un homme tué à coups de pelle, à proximité d'un chantier pharaonique visant à aménager la montagne, un barrage, une route, projet contesté par les mouvements écologistes et à l'arrêt depuis un moment. Pourtant, dans une baraque de chantier, vit un ouvrier un peu fou, et surtout très alcoolisé, à l'écart de tout, obsédé par ses ruptures sentimentales.

C'est lui qui, une nuit où le blizzard s'est déchaîné, entre sommeil, cauchemar, éthylisme et folie, a cru qu'un animal l'attaquait. Mais ce qu'il a frappé violemment avec le premier objet à portée de main n'était pas une bête sauvage, mais un homme... Que faisait-il là, avant l'aube, par ce temps effroyable ? Mystère, mais Sano est là pour arrêter Iwata, cet ouvrier taciturne et l'esprit vagabond...

En 1992, à Tokyo, la police est appelée pour un meurtre commis sur la voie publique. Un homme, vraisemblablement un yakuza, a été assassiné devant la maison d'un avocat. En soi, ce n'est pas anodin, mais la manière dont il a été tué intrigue les policiers appelés sur place, qui n'arrivent pas à savoir avec quelle arme l'homme a été tué.

Deux jours plus tard, c'est un magistrat qui est assassiné à son tour. Comme on ne fait pas de lien avec la mort d'un obscur yakuza, l'affaire n'est pas confiée au même service de police que la précédente affaire. Jusqu'à ce que l'autopsie révèle que c'est la même arme, toujours inconnue, qui a servi pour tuer le procureur...

Un mode opératoire suffisamment bizarre pour qu'on se pose de sérieuses questions : y aurait-il un lien, peu évident, entre les victimes ? Ou pire, ont-elles été choisies au hasard par un tueur fou qui aurait entamé une macabre série ? Toutes les hypothèses sont ouvertes et les deux services concernés, la police judiciaire d'un côté et le crime organisé de l'autre, vont devoir travailler ensemble.

Le problème, c'est que l'harmonie ne règne pas du tout au sein de la police de Tokyo. Chacun garde ses informations pour lui, tire la couverture à lui, prend des initiatives sans en avertir les autres, suit des pistes sans se concerter avec ses collègues... Un grand n'importe quoi où personne ne joue franc jeu et qui abouti à un sacré fiasco...

L'enquête n'avance pas, aucune piste n'apparaît réellement et l'on redoute que le tueur frappe encore... Le lieutenant Goda, de la police judiciaire, n'est ni meilleur ni pire que les autres, à ce petit jeu. Lui aussi suit ses pistes et se montre parcimonieux avec les informations qu'il collecte. Mais, malgré tout, il est celui qui met le plus d'ardeur dans ses recherches...

Et, pendant ce temps, dans la capitale japonaise, un homme entend d'étranges voix, qu'il suit ou qu'il fuit. Ce mal qui le hante semble agir selon des cycles particuliers que ne préside pas la lune ou le soleil, mais la montagne... Une montagne qui se montre claire quand tout va bien, et sombre quand "l'Autre" prend l'ascendant.

En période de montagne sombre, tout peut arriver... Surtout le pire.

Il n'est pas simple de vous présenter ce roman, car il s'y passe énormément de choses, en particulier au début du roman, on va y revenir. Non, ce n'est pas simple, parce qu'il faut planter le décor et trouver le bon équilibre entre ce qu'il faut évoquer ou pas. J'ai fait des choix, comme Actes Sud, d'ailleurs, sur sa quatrième de couverture, et je ne prétends pas à la perfection.

J'ai simplement mis en évidence des éléments qui me paraissent essentiels, tandis que j'ai fait le choix d'en laisser d'autres dans l'ombre. Un peu ma version à moi de la montagne claire et de la montagne obscure, si je puis m'exprimer ainsi. Ce n'est pas que certains éléments soient plus ou moins importants que d'autres, mais rien n'est évident dans la mise en place de l'intrigue.

Dit plus clairement, cela concerne une série d'événements qui se déroulent entre 1976 et 1992. Le roman est construit en six parties, dont les noms font référence à l'agriculture, des semailles à la récolte. A chaque étape, des éléments s'ajoutent aux autres, certains sont connectés naturellement entre eux, d'autres, au contraire, paraissent indépendants... Leur logique globale, elle, reste floue...

Et cette incertitude est une des grandes forces de ce polar. Parce qu'on a un faisceau d'éléments dans lesquels il faut essayer de faire le tri. Mais, le lecteur, lui, a toutes ces cartes en main, ce qui n'est pas le cas des policiers tokyoïtes, un peu dépassés par les événements... Et, du moins au début, on peut les comprendre.

Mais, une grosse partie de ce livre de près de 500 pages (attention, avec Actes Sud, les paginations sont parfois trompeuses, ça pourrait faire un peu plus chez d'autres éditeurs, en fonction des formats) s'intéresse justement au travail de ces policiers. On l'a dit, tout le monde ne rame pas dans le même sens, et cela se ressent.

Difficile, depuis la France, pays qui a souvent montré sa tendance à la guerre des polices, sans même évoquer la rivalité police/gendarmerie, de blâmer les flics japonais. L'hôpital, la charité, tout ça... Pourtant, il est assez rare d'assister à cela de cette manière, car dès le départ, on a la sensation d'assister à une compétition, bien plus qu'à une enquête criminelle.

Ils sont plus nombreux encore que les équipes mises en scène à l'envi par les séries américaines, depuis "les Experts" et "FBI : portés disparus", jusqu'à "Esprits Criminels" ou "Chicago Police Judiciaire". Le souci, ce n'est clairement pas le manque d'effectif, mais au contraire, une surabondance de biens qui nuit carrément à l'avancée des investigations...

On ne peut pas dire qu'il règne une ambiance joviale au sein de la police de Tokyo. Chacun veut réussir comme si son avenir en dépendait, et pas seulement un avenir professionnel, a-t-on l'impression. Il manque de la complicité entre eux, de la confiance, aussi, et, pour reprendre une fameuse formule, on se dit vite que ces flics n'iront jamais passer leurs vacances ensemble.

Voir des policiers connaître des difficultés, suivre des fausses pistes, courir après des fantômes, peiner à réunir des informations ou se faire piéger par un suspect, tout cela est assez courant. Mais, à ce point, ça l'est beaucoup moins. Dans cette affaire, on patauge carrément, et comme dans des sables mouvants, à chaque nouveau mouvement, on s'enfonce un peu plus...

Au départ, il y a l'absence de lien évident entre les deux crimes commis à Tokyo en 1992. Mais, ensuite, lorsqu'on relie ces deux affaires, qu'on met dessus des services et des hommes qui n'ont que très moyennement envie de collaborer, on se dit qu'ils sont en train de se savonner la planche eux-mêmes...

Et puis, peu à peu, alors que l'affaire va en empirant, voilà que vient s'ajouter la pression politique, qui ne va cesser de se renforcer. Alors, on sent un changement : la peur d'échouer, d'abord, puis, paradoxalement, celle de réussir... En effet, résoudre cette affaire après tant d'erreurs et d'atermoiements équivaudrait à mettre en évidence les insuffisances des policiers...

Cela, on pourrait le résumer en une formule lapidaire : "la vérité ou l'honneur". Et au Japon, on ne lésine pas avec l'honneur. Oh, bien sûr, c'est un Japon moderne, on ne demandera pas aux policiers incriminés de se faire hara-kiri. Pas au sens strict... Mais, c'est une faute qu'ils traîneront longtemps, une marque d'infamie professionnelle...

Le lieutenant Goda (pour les lecteurs qui commencent à flipper quand je dis qu'il y a beaucoup de personnages, il y a une liste en ouverture du roman, ne craignez rien !) est celui qui s'en tire le mieux, même si, et il le reconnaîtrait lui-même, son travail n'est pas exempt d'erreurs, d'imprécisions coupables et d'individualisme.

Pourtant, là où bon nombre de ses collègues s'égarent, où certains voudraient voir la main de la mafia ou de tels mouvements extrémistes, lui a une intuition qu'il ne cesse de vouloir étayer. C'est un embryon d'idée, lui-même n'y voit guère de cohérence, mais contre vents et marées, il essaye d'avancer dans cette direction.

Et cette direction, c'est la montagne, forcément. Pourquoi ? Lui l'ignore, le lecteur a bien plus d'idées sur le sujet, sans pour autant embrasser la totalité de la situation. Cette montagne... On s'attend à ce que l'essentiel du roman ce déroule dans un décor montagnard, mais ce n'est pas le cas. En revanche, on ressent son imposante présence tout au long du livre.

Quant on pense Japon et montagne, le réflexe, c'est de songer aussitôt au mont Fuji. Mais, ce n'est pas le cas ici. Non, le roman de Kaoru Takamura se déroule dans les Alpes japonaises du sud, pas très loin de la ville de Nagano, qui accueillit les JO d'hiver en 1998, et ces montages, ce sont les trois sommets de Shirane, les monts Notori, Aino et Kita, dans cet ordre.


Petite précision géographique : le mont Kita, qui est sur la droite de la photo, est le deuxième plus haut sommet du Japon après le mont Fuji. On n'évoque pas dans le roman une quelconque symbolique entourant cette montagne, qui se trouve dans un massif où la plupart des sommets culminent à plus de 3000m.

Rien de sacré, donc, pour le mont Kita, mais le début du roman joue, je trouve, sur une certaine ambiguïté qui pourrait laisser penser à quelque chose de surnaturel dans tout cela. Kaoru Takamura joue avec certains codes du fantastique pour créer une atmosphère oppressante et l'on ne serait pas surpris de tomber sur une succursale nippone de l'Overlook dans ce coin...

La montagne obsède un personnage, on peut même dire qu'elle le possède et, en cela, le choix de la couverture est excellent : cette surimpression d'un paysage de montagne sur un visage. Voilà aussi pourquoi je faisais le parallèle avec le mont Fuji, autour duquel il y a un véritable culte. Ici, ce serait plutôt une espèce de magie noire... Ou alors, une folie qui a pris la forme du mont Kita...

"Montagne claire, montagne obscure" n'est pas un thriller, son écriture, son rythme, les questions psychologiques qui y sont développées et la description du travail des policiers en font un véritable polar, je dirais même, un polar à l'européenne, dans une tradition très classique du genre. Pourtant, il y a tant d'interrogations qu'on a envie de démêler l'écheveau, de comprendre le fin mot de tout cela.

J'ai pas mal tapé sur ces flics que l'on suit au fil du roman, mais il faut aussi noter qu'ils sont assez représentatifs d'une société japonaise où le travail écrase tout, prend toute la place dans la vie des citoyens. On connaît les policiers américains, usés, blasés, abîmés, solitaires... Eh bien, on retrouve un peu les mêmes, des hommes seuls, essorés, dépités, portés par ce job sans rien d'autre à côté.

Au milieu de cette distribution, Goda surnage, flic de devoir, exemplaire, paraissant vivre dans son commissariat, disponible à toute heure du jour et de la nuit, dormant peu, mangeant encore moins, se méfiant de l'alcool dans lequel on pourrait se réfugier si facilement... Mais, malgré tout, il reste endurant, déterminé, courageux... On pourrait le comparer à un alpiniste gravissant péniblement une montagne.

Il est en tout cas celui qui a le plus à coeur la fameuse quête de la vérité. L'honneur, bien sûr, il ne l'oublie pas, mais on le sent tiraillé par sa conscience qui ne lui pardonnerait pas de ne pas reconstituer toute l'histoire, de ne pas établir de culpabilité, de ne pas identifier de coupable, de le laisser courir...

"Montagne claire, montagne obscure" est un polar sombre et parfois violent, qui n'épargne aucun personnage. Ce titre français (désolé, je n'ai pas traduit le titre original) est très bien choisi, au final. Pas seulement pour décrire les maux d'un des personnage et son envoûtement par cette montagne, alternativement lumineuse et ténébreuse.

Mais, au-delà de la métaphore, elle est très représentative de ce qu'est aussi la haute montagne, magnifique, majestueuse, imposante par temps clair, sous le soleil, et hostile, dangereuse, ogresque, lorsque le mauvais temps se lève, que le blizzard et la neige l'assombrissent. Pourtant, c'est le même lieu, pareillement fascinant, terriblement attirante...

vendredi 17 novembre 2017

L'archange et le kôlbôkô.

Ah, oui, un drôle de mot dans notre titre du soir, mais je l'expliquerai évidemment un peu plus loin, dans le cours de ce billet. Quant à l'archange, je pense que tout le monde voit de quoi il s'agit, même si celui-là serait plutôt du genre déchu... Direction la Martinique pour un huis clos un peu particulier, porté par un merveilleux personnage de tueur (non, non, ce n'est pas antinomique) et l'écriture truculente d'un romancier prix Goncourt. "J'ai toujours aimé la nuit", de Patrick Chamoiseau, que les éditions Sonatine viennent de rééditer, est un roman noir qui va en s'assombrissant au fil des pages et met face à face deux personnages que tout sépare apparemment, mais seulement apparemment. Derrière cet affrontement déséquilibré, une photographie désabusée de l'état de la Martinique et un regard douloureux sur le gouffre qui sépare les générations, l'une, attachées profondément à ses racines, l'autre, aux prises avec la mondialisation...



Deux hommes. L'un debout, l'autre à genoux. Celui qui est debout tient une arme à feu à la main, et de gros calibre. Celui qui est à genoux a les mains croisées sur la nuque. L'homme armé parle, l'autre se tait, incapable d'en placer une au milieu du discours que déverse d'une traite son menaçant interlocuteur...

L'homme qui est à genoux s'appelle Eloi Ephraïm Evariste Pilon et il est commandant de police à Fort-de-France. Des décennies qu'il occupe ces fonctions, avec une sincère détermination qui, il le reconnaît, s'est peut-être essoufflée ces dernières années. Mais, en plus de quarante ans au sein de la police, il a toujours eu le souci de la justice et de la vérité.

Ce soir-là, ce soir où il se retrouve à genoux avec une arme braquée sur lui par un fou furieux, et bavard, en plus, devrait être son dernier soir avant une retraite bien méritée, et le voilà à la merci d'un tueur qui lui raconte sa vie, comme s'il en avait quelque chose à faire... S'il était superstitieux, nul doute qu'il pesterait sur ce satané vendredi 13, dernier jour de sa carrière de flic...

Attendant que son heure vienne et que son bourreau en finisse avec son interminable récit, il plonge par moments dans ses pensées, son passé... Vous savez, le fameux film qu'on voit quand on sait qu'on va mourir... Carrière, difficultés familiales, inquiétude pour sa fille à qui il espérait consacrer sa retraite. Etourdi par la logorrhée de son ravisseur, l'esprit du commandant Pilon vagabonde...

Devant lui, Hypérion Victimaire, voilà le nom que donne le tueur au policier. Ce qui ne rassure guère ce dernier : laisse-t-on son nom à un possible témoin si on n'a pas l'intention de le tuer ? D'autant que l'homme ne se limite pas à son identité, il déballe tout sur lui, ses racines, ses goûts (culinaires et musicaux, en particulier), ses habitudes...

Car Hypérion est un assassin du genre consciencieux, procédant à ces meurtres selon un véritable rituel. Il ne frappe que les vendredis 13, visant des victimes soigneusement désignées, tuées de la même manière, mais réalisant des mises en scène toujours différentes, ce qui explique qu'il ait pu, à l'instar de son alter ego, mener une longue carrière sans jamais être inquiété...

Un tueur qui est en mission : c'est lui qui se surnomme l'archange, comme s'il accomplissait une tâche divine. Un justicier réparant ce que la Justice, avec un J majuscule, laisse passer. Hypérion a des valeurs, une morale, il ne tue pas au hasard, en fait, c'est tout juste s'il n'explique pas au commandant Pilon qu'ils font le même boulot...

Récapitulons : Hypérion Victimaire, serial killer de son état, archange rédempteur de son point de vue, tient en joue le commandant de police Eloi Ephraïm Evariste Pilon, qui s'apprêtait à prendre sa retraite, dans un lieu inconnu, quelque part à Fort-de-France, un vendredi 13, et lui raconte son existence par le menu...

Mais, au fait, comment se sont-ils retrouvés dans cette situation, tous les deux ?

C'est bien sûr tout l'enjeu de cet étrange face-à-face et des deux récits croisés que nous font les personnages. Deux récits quelque peu déséquilibrés, vous l'aurez compris : le torrent de mots d'Hypérion, de temps en temps interrompu par les divagations du commandant Pilon. Mais qui vont converger et retracer les événements aboutissant à leur improbable rencontre.

Je n'en dis pas plus sur l'intrigue, en tout cas, sur ces deux récits. Toutefois, si j'en crois un certain nombre de commentaires que je lis ici et là, il convient de se montrer patient, de persévérer si jamais on trouve le début de ce roman un peu longuet. Oui, Hypérion peut sembler pénible avec son récit décousu et haut en couleur, mais...

Petit à petit, après avoir raconté son travail de tueur, comment il en est arrivé là et comment il prépare chacune de ses opérations lorsqu'il devient l'archange, il va en venir à cette soirée qui, ce n'est pas évident à croire, lorsqu'on le voit, là, l'arme à la main, menant un jeu macabre face à un flic désarmé et résigné, a été pour lui un véritable cauchemar.

"J'ai toujours aimé la nuit", c'est un roman noir qui se situe quelque part entre "Collateral", de Michael Mann, et "Orange mécanique". Ah, le jeu des références/comparaisons... Disons qu'on parle d'ambiance, d'état d'esprit, de situations qui font penser à... Et, dans ce roman noir et nocturne de Patrick Chamoiseau, on retrouve une même violence sans entrave qui déferle.

Je ne peux pas aller plus loin dans l'explication, à chaque lecteur de se faire ses impressions, mais plus on avance et plus l'histoire devient sombre, violente, dangereuse, aussi. Avec les deux personnages centraux qui se retrouvent pris au piège. Oui, pour Hypérion, ça ne va pas de soi, et pourtant, ce sera bien le cas.

Je l'ai dit, le tueur et le flic sont en apparence tout ce qu'il y a de plus différent : leurs activités, évidemment, qui les place aux antipodes sur l'échiquier du bien et du mal, la prolixité de l'un et les silences contraints de l'autre, l'excitation de l'un et le calme de l'autre... Sans oublier l'arme qui est dans une main, et pas dans celle de l'autre...

Pourtant, on va bientôt comprendre que ces deux-là sont bien plus proches qu'il n'y paraît. Car, je l'ai dit, Hypérion est persuadé d'agir de façon morale, de tuer pour rendre justice, rejoignant, dans son esprit un peu troublé, les missions du policier... Entre l'archange et le kôlbôkô, comprenez le flic, en créole (avec, j'ai l'impression, un côté péjoratif), un lien qui va aller en s'épaississant.

Là encore, difficile d'aller plus loin dans l'explication sans dévoiler des pans importants de l'intrigue. Mais tout va dans le sens d'un rapprochement, comme si Patrick Chamoiseau avait conçu sa trame narrative en forme d'entonnoir, partant de la partie la plus évasée, lorsque flic et tueur n'ont rien en commun, jusqu'à la partie la plus étroite qui, sans les réunir, va démentir la première impression.

L'un de leurs points communs, c'est leur génération. Tous les deux ne sont plus de jeunes gens, ils s'acheminent vers la vieillesse, même. Pilon est un flic de la vieille école, sans doute dépassé, tant dans l'état d'esprit que dans la manière de mener ses enquêtes. Un flic intègre qui agit par vocation, sans autre ambition que faire respecter la loi.

On le sent très seul, ce policier, dans sa vie personnelle comme dans sa vie professionnelle. On sent presque de l'impatience d'en finir avec cette carrière exemplaire, comme s'il avait perdu le feu sacré. Comme s'il ne s'épanouissait plus dans ce métier, comme si son accomplissement lui était devenu dérisoire, inutile...

Quant à Hypérion, son récit va montrer un même décalage entre sa mission, ses crimes motivés par la justice (euh, de son point de vue, entendons-nous bien) et la violence gratuite, sadique et déconnectée du réel à l'oeuvre dans la société actuelle. Oui, il tue, mais il a un code d'honneur, et des valeurs, messieurs-dames, et il en est fier, alors que désormais, c'est l'anarchie, le chaos !

Cette question de la perception de la violence, à tort ou à raison, de la part d'Hypérion, est un élément fort du roman de Patrick Chamoiseau qui, à l'image d'une Karine Giebel, par exemple dans "Purgatoire des innocents", met en présence deux formes de violence, dont l'une se targue d'une certaine morale, face à l'autre, désinhibée et absurde.

Là où se rejoigne les deux hommes, c'est dans leur décalage avec les plus jeunes générations. Victimaire et Pilon sont des Martiniquais, enracinés dans l'île. Le policier aurait pu faire carrière en métropole et y glaner galons et honneurs, mais il a préféré rester sur sa terre natale et y mener sa carrière modestement, mais de manière exemplaire.

Hypérion, lui, revendique sa culture créole, ses goûts culinaires ou musicaux, qu'il expose au cours de son récit fleuve, sont typiquement martiniquais. Des plats plus colorés et épicés les uns que les autres qu'il s'offre avant de passer à l'action, au zouk, la biguine et même le bèlè, Hypérion Victimaire est un Martiniquais pur sucre (de canne, évidemment).



Mais, ce sont des dinosaures, des personnages dépassés et qui en ont plus ou moins conscience, qui en auront parfaitement conscience après ce sinistre vendredi 13. La Martinique n'est plus une île, dans le monde du XXIe siècle, mais un élément parmi tant d'autres du monde globalisé, uniformisé... Les racines n'ont plus vraiment d'importance pour une jeunesse qui, du coup, se retrouve en perte de repères...

Je vais en rester là pour les éléments de l'histoire, car je ne voudrais pas prendre le risque d'aller trop loin. Parlons du livre lui-même. "J'ai toujours aimé la nuit" est une réédition sous un nouveau titre de "Hypérion victimaire, Martiniquais épouvantable", paru à l'origine en 2013 aux éditions de la Branche, qui ont dû, je le crains, fermer boutique...

Le roman de Patrick Chamoiseau était paru dans la collection baptisée "Vendredi 13", une collection de romans noirs qui ont donc pour contrainte romanesque de se dérouler à cette date, si stimulante pour l'imaginaire. Parmi eux, on peut citer "l'Arcane sans nom", de Pierre Bordage, ou encore "Givre noir", de Pierre Pelot.

Comme Raphaël Confiant, autre chantre de la créolité, Patrick Chamoiseau s'essaye donc au roman noir avec ce huis clos assez particulier, où il déploie une langue belle, riche, truculente, envoûtante, en particulier dans la première partie, celle qui risque d'en agacer ou d'en dérouter pas mal. Et pourtant, quel numéro nous fait Hypérion ! Un incroyable numéro de stand-up...

Mais, au fil de son histoire, Hypérion perd un peu de sa superbe. Sa langue reste foisonnante et volubile, mais la tonalité devient de plus en plus sombre. Le vantard des débuts doit reconnaître la situation embarrassante dans laquelle il s'est retrouvé, et ça lui pèse. Mais, ce qui change, c'est aussi qu'il perd le contrôle, voit sa routine exploser sous le coup d'un sort fort coquin.

Un récit en huis clos, enfin, en faux huis clos, puisque les récits d'Hypérion et Pilon font qu'on sort de la maison dans laquelle ils se trouvent l'un face à l'autre. Mais, la sensation d'entrave va réapparaître sous une autre forme, vous le verrez. Et la dimension nocturne, fondamentale puisque l'action dure le temps d'une nuit, renforce ce sentiment d'oppression.

Elle est belle, la nuit à Fort-de-France et dans ses alentours, mais elle est dangereuse, aussi. La rencontre entre le flic et l'assassin n'est qu'un aboutissement et Hypérion et Eloi ne sont que les jouets d'un destin capricieux et moqueur. Leur rencontre a quelque chose de tragique, au sens antique du terme, puisqu'ils suivent, l'un et l'autre, les fils d'une existence qu'ils ne contrôlent plus...

A cela, il faudrait, pour bien faire, ajouter une dimension religieuse. Hypérion se surnomme l'archange et, lorsqu'on le découvre, il est face au commandant Pilon, agenouillé devant lui... Comment ne pas y voir un clin d'oeil aux représentations de l'Annonciation, lorsque l'archange Gabriel vient annoncer à Marie qu'elle sera bientôt mère...

On pourrait d'ailleurs certainement filer plus loin la métaphore évangélique à partir de cet épisode. Mais, Hypérion est-il vraiment l'archange qu'il prétend être, ou une émanation de Lucifer, ange déchu devenu un démon ? La question peut se poser pendant un long moment, tant la violence des actes qu'il confesse semble peu en phase avec sa prétendue mission rédemptrice.

Mais qui sait ? Cette longue nuit du vendredi 13 peut réserver bien des surprises, à tous les protagonistes de cette inquiétante aventure. Et chacun de ceux qui verront le soleil se lever le samedi 14 devront tirer des enseignements de ces événements que nous retracent le commandant Pilon et Hypérion...

Et peut-être ce dernier trouvera-t-il l'occasion d'asseoir son rôle d'ange rédempteur...

jeudi 16 novembre 2017

"Le football est le reflet de notre société. Regardez bien l'expression d'un joueur sur le terrain, c'est sa photographie dans la vie" (Aimé Jacquet).

Un sélectionneur champion du monde pour ouvrir ce billet, rien que ça, ce blog ne se refuse décidément rien... Après "le Mercato d'hiver" et "la Main de Dieu", qui viennent tous les deux de sortir au Livre de Poche, Philip Kerr poursuit son exploration du monde du football professionnel avec une troisième enquête de Scott Manson, ancien défenseur devenu entraîneur, et fin limier à ses heures. "La Feinte de l'attaquant" vient de paraître en grand format aux éditions du Masque (traduction de Johan-Frédérik Hle Guedj) et, plus qu'un polar, c'est une véritable comédie de moeurs, mettant en évidence les travers d'un sport mondialisé, brassant des milliards et réunissant une grande partie de la planète autour d'un rectangle vert et d'un ballon rond. Paru en 2015 en Angleterre, ce roman se montre d'ailleurs assez visionnaire, mettant en scène des événements proches de ceux ayant marqué l'actualité récente, et pas seulement celle du foot. C'est aussi un livre qui pose ouvertement la question de l'image des footballeurs à l'ère d'internet. Et si l'intrigue est très classique, il faut saluer la formidable construction narrative qui joue avec le lecteur...



Après les événements qui se sont déroulés dans "la Main de Dieu", Scott Manson n'a pas eu d'autre choix que de démissionner de son poste d'entraîneur du London City. Depuis son départ, le club connaît d'ailleurs une chute spectaculaire et, de la lutte pour les places qualificatives à la Ligue des Champions, voilà le club du milliardaire ukrainien Viktor Sokolnikov cantonné au bas de tableau.

Ce départ s'est négocié à l'amiable, avec tout de même une clause interdisant à Manson d'en évoquer les raisons précises. Redevenu chômeur, l'ancien défenseur d'Arsenal, qui avait réussi des débuts tonitruants comme entraîneur principal, a décidé de se laisser un peu de temps avant de signer dans un nouveau club.

Il laisse son agent, Tempest O'Brien, une des rares femmes à exercer ce métier, est pourtant sur les dents, essayant de lui dégoter un nouveau poste idéal pour se relancer. Jouant sur ses origines écossaises, elle lui propose de diriger Hibernian, un des deux clubs d'Edimbourg ; puis, elle le met en contact avec les dirigeants de l'OGC Nice, qui cherchent une solution en cas de départ de leur entraîneur...

Enfin, elle lui organise un petit voyage à l'autre bout du monde, en Chine, le nouvel eldorado du football mondial. Un championnat de qualité assez médiocre, certes, mais où l'argent coule à flots. Et le projet que Tempest soumet à Scott est d'autant plus intéressant qu'il pourrait s'agir du prélude avant qu'un puissant homme d'affaires de Shanghai n'investisse massivement dans un club européen...

La proposition est alléchante et Scott est sur le point d'accepter... quand il réalise qu'on s'est joué de lui. Il s'est retrouvé au coeur d'une énorme arnaque dont il ne comprend pas bien les motivations, mais il se retrouve ridiculisé, sali, au point de presque s'enfuir de Chine et de se cacher en attendant que retombe l'effervescence autour de son nom...

Alors qu'il s'apprête à entamer une traversée du désert, il reçoit un appel du F.C. Barcelone, un des plus prestigieux clubs européens. Un club auquel Manson doit énormément. Difficile de refuser quoi que ce soit aux Catalans, même s'il se doute bien qu'on ne lui proposera pas d'entraîner le club, qui marche très bien, merci, dans le sillage de son trio magique, Messi-Suarez-Neymar...

Un trio auquel les Blaugranas viennent d'adjoindre un jeune joueur français extrêmement prometteur, Jérôme Dumas, un attaquant de 22 ans qui avait justement ébloui l'Europe en battant le Barça à lui tout seul lors d'un match de Ligue des Champions. Pourtant, faute de renouveler régulièrement ce type de performance, Dumas se morfond au Paris-Saint-Germain, qui l'a prêté au club catalan.

C'est un moment charnière dans la carrière de ce jeune joueur : s'il s'impose à Barcelone, les Espagnols paieront certainement pour un transfert définitif ; s'il échoue, alors, il devra retourner jouer à Paris, où l'on ne compte plus trop sur lui et où le public du Parc des Princes l'a pris en grippe... Une sorte de quitte ou double.

Scott Manson a suivi cela de l'oeil du professionnel autant que de celui de l'amateur de foot. En se posant pas mal de questions sur ce garçon et sur ses difficultés d'intégration aux côtés de Zlatan Ibrahimovic et Edinson Cavani, deux cadors européens dont la présence oblige Dumas à jouer à un poste qui n'est pas son poste de prédilection.

Mais, lorsqu'il arrive à son rendez-vous avec les responsables du Barça, il tombe des nues : personne ne sait où est passé Jérôme Dumas. Attendu pour la visite médicale qui précède habituellement toute signature dans un club, il ne s'est jamais présenté. Cette fois, il n'est plus question de la qualité de ses prestations, la carrière de Jérôme Dumas est en péril, s'il ne réapparaît pas vite fait.

Et voilà la mission que les responsables barcelonais voudraient confier à Scott Manson, dont les qualités de détective amateur semblent aussi appréciés dans le monde du foot que ses compétences d'entraîneur... Et dire que Scott Manson veut à tout pris éviter de devenir, selon sa propre formule, "l'inspecteur Clouseau du foot" !

Pourtant, bien des choses intriguent Scott dans cette histoire et sa curiosité (mais aussi la confortable rémunération qu'on lui propose) va l'emporter. Profitant de son congé forcé loin des bancs de touche de Premier League et d'ailleurs, Manson se lance à la recherche de Jérôme Dumas, mettant à jour au fil de son enquête, des éléments bien plus inquiétants qu'un simple coup de blues...

Bon, soyons francs, si vous êtes arrivés jusqu'ici alors que le foot n'est absolument pas votre "Cup of tea", vous êtes très méritants. Mais, plus encore que les deux premières enquêtes de Scott Manson, celle-ci parle de foot et nécessite de maîtriser un minimum le sujet. De même, si vous aimez les polars purs et durs, j'ai peur que vous n'appréciiez pas ce roman.

En effet, avant qu'on entre dans le vif de l'enquête, car il y en a bien une, il y a donc un long préambule au cours duquel on suit Scott Manson dans sa recherche d'emploi. On se demande un peu pourquoi ces rencontres à Edimbourg, Paris ou Shanghai, et puis, ça va prendre sens, mais on en reparlera plus loin.

Ensuite, il y a la recherche de Jérôme Dumas, footballeur prometteur disparu sans laisser de trace. On retrouve le côté polar, avec une intrigue très classique, si ce n'est justement le domaine dans lequel elle se développe : le monde impitoyable du football professionnel. Avec une analyse très fine et très pointue des travers que ce sport ne cesse d'emprunter à l'époque actuelle.

L'argent, bien sûr. Les enjeux sont énormes, à chaque match perdu, un club frôle l'accident industriel. London City en est l'exemple parfait : fragilisé par des événements extra-sportifs, le club se retrouve dans une situation très délicate, et l'argent de son richissime patron ne peut suffire à redresser la barre. Eh oui, quoi qu'on en pense, il reste une certaine magie au sport qui défie la simple logique économique.

Malheureusement, la compétition sportive est tout de même devenue aussi une compétition économique, l'argent est le nerf du succès et les clubs bénéficiant des plus gros investisseurs et réussissant les plus gros investissements sont souvent ceux qui, à la fin de la saison, décrochent les timbales et surtout les trophées.

Philip Kerr, en 2015, n'imaginait sans doute pas encore la folie qui s'est emparé, l'été dernier, du marché des transferts, avec un Paris-Saint-Germain sous direction qatari capable de réaliser coup sur coup les deux transferts les plus chers de l'histoire du foot, ouvrant une nouvelle ère. Et peut-être une effarante bulle spéculative...

Mais, ces questions économiques sont déjà très fortes dans le roman, alors que l'unité qui préside à chaque discussion est le million. Réussir un transfert, c'est acheter un joueur qui brille, fait gagner son équipe et attire public, investisseur, annonceurs, etc. A l'inverse, miser gros sur un joueur qui se plante et la perte est sèche, le plus souvent.

Voilà au centre de quoi se trouve Jérôme Dumas. De ce joueur, je ne vais pas vous dire grand-chose dans le billet, car il faut le découvrir au fil de l'enquête de Scott Manson. Je peux tout de même vous dire qu'il est d'une certaine manière l'archétype du joueur du début du XXIe siècle, aussi bien sur le terrain qu'en dehors.

A travers lui, Philip Kerr va aborder différents aspects que les amateurs de football retrouvent assez souvent sur les médias sportifs ou généralistes qui couvrent l'actualité du plus populaires des sports à travers le monde. Je vais en évoquer deux, mais ils ne seront pas les seuls à apparaître dans le cours du livre.

Le premier, c'est la communication. Un domaine qui, à l'ère des réseaux sociaux, vaut pour tous les acteurs du monde du foot, joueurs, entraîneurs, dirigeants... Chaque mot est disséqué, interprété, détourné, parfois, mis en perspective, critiqué, sujet à polémique et, si possible, à scandale, histoire de vendre du papier ou de l'espace publicitaire...

"La Feinte de l'attaquant" s'ouvre d'ailleurs sur les problèmes de Scott Manson sur Twitter, où il est agoni d'insultes depuis son départ de London City. Le petit oiseau bleu sera d'ailleurs une des trames secondaires du roman, lorsque, cette fois, un tweet que Scott Manson pense anodin, lui vaut les foudres des mouvements féministes et une convocation devant sa fédération...

Oui, désormais, la communication d'un acteur du football se travail afin d'être lisse, très lisse, sans aucune possibilité de prise pour les professionnels du buzz... Le mot d'ordre, c'est la diplomatie : surtout, ne froisser personne ! Le corollaire, c'est une communication sans goût, ni odeur, ni couleur, qui vaut ensuite aux footballeurs une réputation de neuneu répétant sans cesse les mêmes mots creux.

Pour Jérôme Dumas, la question de la communication est très importante, aussi. Le jeune homme doit concilier un train de vie très important désormais et des idées politiques de gauche, très à gauche, même. Mais, entre le mannequin fringué par les plus célèbres créateurs, roulant en voiture de sport et vivant dans le luxe et le garçon aux origines modestes qui tient des discours très militants, où est la vérité ?

Là encore, tout cela froisse, crée des remous : d'un côté, le monde du foot qui regarde ce gamin tenir des propos gauchistes qui vont à l'encontre de leurs intérêts et l'on dit qu'il crache dans la soupe ; de l'autre, ceux qui ont du mal à penser qu'on peut être sincère lorsqu'on discourt sur les inégalités et la politique antisociale d'un gouvernement au volant d'une Lamborghini garée devant un appartement du 16e arrondissement.

L'autre sujet qui concerne Jérôme Dumas et qui fait écho à l'actualité du foot, c'est la manière dont ces jeunes garçons vont encaisser la pression qu'implique de jouer pour les plus grands clubs d'Europe, les plus médiatiques, aussi. La dépression est aujourd'hui un sujet très présent dans le football mondial, malgré le confort économique.

Philip Kerr l'évoque, donne des exemples, mais pas l'un des plus terribles, le gardien allemand Robert Enke, qui s'est suicidé en 2009. De plus en plus, on évoque des joueurs qui ont souffert de ce mal pendant leur carrière. Tapez "Footballeur dépression" sur un moteur de recherches et vous verrez pas mal d'articles récents apparaître, dont celui-ci, dans l'excellent magazine "So Foot".

L'idée première suite à la disparition de Jérôme Dumas, c'est qu'il a eu un coup de blues et qu'il a eu besoin de fuir pour se remettre... Ou pire... Si on était cynique, mais ce n'est pas le cas, bien sûr, on dirait que derrière les intérêts économiques, pointe une réelle inquiétude : le prometteur joueur, en échec à Paris, aurait-il pu commettre le pire ?

Une question se pose alors : qui est Jérôme Dumas ? De lui, Scott Manson ne connaît qu'une image. Or, pour le retrouver, il va falloir aller au-delà et entrer dans son existence pour pouvoir le cerner, le comprendre et réfléchir à ce qu'il a pu faire. D'une certaine façon, c'est là qu'est l'un des enjeux majeurs de l'enquête de Scott Manson et donc du roman de Philip Kerr.

Vous verrez que ces questions et l'enquête elle-même vont faire apparaître d'autres sujets que je ne vais pas dévoiler ici, forcément. Mais, là encore, la solution de l'enquête est au coeur des préoccupations du football actuel, activité capitalistique s'il en est. Le rêve des gamins qui jouent dans les cours d'école ou les rues en prend un sacré coup, mais la magie, nourrie par le fric, demeure...

Je suis déjà super long et j'ai encore pas mal à dire... Le titre, d'abord, "la Feinte de l'attaquant", est clair, mais un peu simpliste, par rapport à la version originale : "False Nine". Le faux neuf... Le joueur qui porte le numéro 9, c'est l'attaquant, celui qui est chargé de marquer des buts et qui se trouve donc logiquement le plus proche des cages adverses.

Mais, il arrive qu'un 9, au lieu de courir vers le but adverse, revienne vers son camp pour jouer la balle et offrir de nouvelles solutions à ses partenaires. Il feinte ainsi les défenseurs chargés de le surveiller et peut créer un décalage décisif. Une explication footballistique plus précise est fournie en exergue du roman de Philip Kerr.

Peu importe, dans les faits, en quoi consiste cette feinte. Il faut juste comprendre qu'un attaquant peut surprendre son monde par une action inattendue. Et c'est exactement le cas de Jérôme Dumas, si l'on part du principe que sa défection est volontaire. Ce qui reste à démontrer, ce que Scott Manson doit démontrer. Même si ce qu'il découvre s'avère gênant, dérangeant, délicat à gérer...

Voilà qui nous amène à la construction de ce roman. Je vais être un peu cryptique, parce que si je détaille, je révèle toute l'histoire... Mais, faites-moi confiance. L'intrigue est très classique, je l'ai dit, et je ne le dis pas en l'air, c'est un fait. Pourtant, alors que j'avançais dans ma lecture et que je commençais à voir venir le truc (sans comprendre le pourquoi), j'ai eu un déclic...

Philip Kerr est un petit malin, mesdames et messieurs ! D'un seul coup, alors qu'une bonne partie de l'intrigue se dévoilait, je me suis rappelé tout ce qui avait précédé. Et en particulier ce que j'ai appelé le long préambule. Et même au-delà, car on retrouve dans les recherches de Manson sur Jérome Dumas d'autres éléments.

D'autres jalons, oui, je crois que c'est le mot juste : "la Feinte de l'attaquant" est jalonnée de petits trucs auxquels on ne prête pas vraiment attention et qui, d'un seul coup, prennent sens... Oui, l'intrigue est très classique, c'est vrai, mais la construction pour y parvenir et la manière dont Philip Kerr joue avec nous, ça, c'est fort !

A noter que ce préambule trouvera également son pendant en fin de roman et que rien, non, vraiment rien, n'est inutile dans cette histoire, où Scott Manson va prendre un malin plaisir à prendre à contre-pied toutes les règles tacites du milieu dans lequel il évolue depuis plus de 20 ans. Une sorte de bras d'honneur secret adressé à ceux qui sont aux commandes et décident de règles du jeu, y compris celles qu'ils seront les premiers à enfreindre.

Il est amusant de lire la feinte de l'attaquant aujourd'hui : le PSG est encore celui de Zlatan, Neymar épaule encore Messi à Barcelone. Dès 2015, année de parution du roman, avec le prêt de Jérôme Dumas, Philp Kerr mettait en scène une importante transaction entre le Barça et le club parisien, mais pas dans le bon sens. Restent des négociations délicates, qui rappellent celles de l'été 2017.

De même, il est beaucoup question de l'identité catalane dans le livre, et du rôle que le club blaugrana joue dans ces velléités d'indépendance... On retrouve ensuite ces questions lors du passage qui a pour cadre la Guadeloupe, avec l'amer constat d'un personnage sur le fait que l'île pourrait, sans doute, aligner une équipe nationale compétitive au lieu de céder ses plus grands talents à la métropole... Vaste et épineux sujet...

Tout ce que raconte Philip Kerr, sur la place du foot dans la société, l'argent-roi, la folie permanente et la pression qui entoure les joueurs, le rêve terni mais éternel, est d'une remarquable acuité. Le romancier britannique croque parfaitement ce microcosme, avec ce qu'il a de meilleur, mais surtout ce qu'il y a de pire.

Et il le fait en mettant en scène un personnage principal qui, lui aussi, se comporte exactement de cette façon, oscillant sans cesse entre le meilleur et le pire, entre des gestes altruistes et un regard lucide sur le foot et ses à-côtés, et d'autres moments qu'on résumera assez simplement, là encore en reprenant les mots de Scott Manson lui-même, lorsqu'il "se conduit comme un connard"...

Ah, il est agaçant, ce garçon, malgré son grand coeur. On le présente comme une rareté, parce qu'il a fait des études, contrairement à la grande majorité des footballeurs professionnels, mais il se laisse aller aux mêmes travers que les autres, la vulgarité, l'argent facile, la condescendance (vous verrez son regard sur la Guadeloupe, qui fera sans doute grincer des dents)...

Oui, il y a chez Scott Manson un côté beauf, hélas assez représentatif des joueurs et des supporteurs : il reconnaît qu'il lui arrive d'être sexiste, parfois, ce qui lui vaut bien des soucis dans ce roman, et même raciste (sujet omniprésent dans le monde du foot, hélas), malgré sa propre peau noire. Séducteur, il se montre bien faible lorsqu'il s'agit de rester fidèle, avant de culpabiliser... jusqu'à la prochaine rencontre...

Il y a quelque chose d'assez amusant dans "la Feinte de l'attaquant", car Philip Kerr fait de Scott Manson une espèce d'alter ego footballistique de James Bond. Les femmes, mais aussi le luxe, les tropiques (Antigua d'abord, la Guadeloupe ensuite). Certes, il a un côté beauf, mais il est malin et, comme souvent dans ce monde-là, il n'oublie jamais où se situe son intérêt.

Cette série est celle d'un amateur de foot qui n'aime pas les dérives qui touchent son sport et l'abîment. Philip Kerr parle du foot sans concession, sans épargner personne, joueurs, encadrement, dirigeants, public, médias... Et malgré cela, nous continuons à vibrer pour ces joueurs, ces couleurs, ces rencontres (plus ou moins) spectaculaires... Il y a quelque chose de pourri au royaume du foot, et pourtant, on ne peut s'en passer...

mardi 14 novembre 2017

"Ainsi se termine, et pour toujours, la vie tranquille, ordonnée et cohérente de Carl Mongeau".

Après "Faims" et "l'Autre reflet", deux romans où il s'intéressait aux affres de la création (à sa manière, donc avec une dérive violente inéluctable), j'étais curieux de voir ce que Patrick Senécal allait nous réserver dans son nouveau roman. Il faut dire que le titre de ce cru 2017, "Il y aura des morts" (disponible aux éditions Alire), est particulièrement prometteur, quand on connaît le talent du romancier québécois pour créer des ambiances pouvant basculer à tout instant dans l'horreur. Alors, thriller, roman d'horreur, avec ou sans irruption du fantastique ? Les paris sont ouverts (je ne suis pas certain que cette formule soit très heureuse, étant donné ce qui vient...). Un roman marqué aussi par un élément important : Drummondville, cette cité dont le nom est devenu familier aux lecteurs de Patrick Senécal, devient pour une fois plus qu'un décor et participe véritablement à l'intrigue. Une visite guidée macabre, forcément macabre, de sa ville natale par un romancier dont les livres ne sont pas à mettre entre toutes les mains.



Carl Mongeau est propriétaire du bar "le Lindsay", à Drummondville. La petite cinquantaine, c'est un homme qui a mené sa vie comme il l'entendait jusqu'à maintenant et il s'apprête à fêter dans quelques semaines en grande pompe le vingtième anniversaire de son établissement. Patron, employés et habitués se réjouissent déjà et attendent cette commémoration avec impatience.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour Carl. Du moins, en apparence. Car il ne digère toujours pas la rupture avec son épouse. Plus de deux ans qu'ils sont séparés, Pascale vient de demander officiellement le divorce, mais Carl ne parvient pas à tourner la page, à l'image de cette alliance qu'il n'arrive pas à retirer.

Carl s'inquiète un peu, car il aimerait bien que Pascale et leur fils Samuel assistent à la fête d'anniversaire du "Lindsay", mais il est probable qu'elle ne viendra pas. Quant au jeune homme, il vit à Montréal où il mène une brillante (et lucrative) carrière dans l'industrie du jeu vidéo. La fierté de son papa, malgré le côté violent de ses productions, mais il n'a plus trop le temps pour sa famille...

Voilà les pensées qui trottent dans la tête de Carl en ce vendredi 12 août 2016, alors qu'il se rend au "Lindsay". Sur place, la routine, des habitués, une ambiance sympa et encore assez calme. C'est plus tard, dans l'après-midi et en début de soirée que l'atmosphère se réchauffera. Le vendredi, c'est une bonne journée, en général, question chiffre d'affaires.

Au comptoir comme dans la salle, à l'exception d'une cliente. Cette femme, Carl en est certain, n'est jamais venue au "Lindsay" avant ce jour-là. Une réflexion vite oubliée. Jusqu'à ce que cette femme débarque dans son bureau, se présente sous le simple prénom de Diane et lui annonce tout de go, ou presque, que lui, Carl Mongeau, va mourir...

Une petite phrase lâchée comme ça, froidement, sur le ton de la conversation, sans que perle la moindre menace... Mais, les mots ont été lâchés : Carl Mongeau va mourir. La surprise passée, Carl prend la chose avec humour, on lui fait une blague, c'est évident, pas du meilleur goût, certes, mais ça ne peut être qu'une blague.

Et, aussitôt la femme partie, il se met en quête de celle ou celui qui, dans son entourage, a pu manigancer ce plan foireux. Puis, la vie reprend son cours, sous la forme d'un sms de Pascale qui voudrait le voir, et cette drôle de visite passe aussitôt au second plan. Il pose bien deux, trois questions, pour voir qui a eu cette idée stupide, mais sans plus.

Jusqu'à 17h06, ce vendredi 12 août 2016...

Alors qu'il repasse chez lui, Carl est agressé par un inconnu armé d'un couteau qui essaye manifestement de le tuer. Il lui échappe de justesse et parvient à prévenir la police... C'est alors qu'il va comprendre que la prédiction de Diane n'avait rien d'une blague et que quelqu'un veut effectivement sa mort...

Voilà un roman qui commence tranquillement, une vie sans histoire, en tout cas pas de celles dont on fait les thrillers, des préoccupations quotidiennes, même si certaines ne sont pas ordinaires, vous le verrez. Et puis, soudain, dans le sillage de cette femme élégante, complet blanc, talons hauts, chic, mais sans rien de voyant, surgit le bizarre, l'inhabituel. Le danger.

Et ensuite, débute une course digne d'un épisode de "24 heures" (la référence à cette série n'est pas innocente, il y a un côté Jack Bauer qui s'ignore, chez Carl), sans plus aucun temps mort. Une course haletante contre la mort, où se mêlent le questionnement naturel de Carl (mais qu'est-ce qui m'arrive ?) et une culpabilité grandissante.

Jusqu'ici, écrire ce billet a été relativement facile. Mais la suite est plus délicate, car il faut essayer d'en dire le moins possible, car le lecteur, comme Carl, se demande pendant un bon moment ce qui se passe. Or, rien n'est évident, rien n'est simple, et au fil de l'histoire, on se rend compte que Carl Mongeau, propriétaire sans histoire d'un bar de Drummondville, est devenue... une proie.

Cet homme lambda, nous allons le suivre au long de la traque dont il fait l'objet. A peine a-t-il le temps de chercher à comprendre ce qui lui arrive qu'il découvre de nouveaux éléments qui font froid dans le dos. En fait, pendant la première partie, il ne contrôle vraiment plus rien, tombe sans cesse de Charybde en Scylla, voit sa situation s'aggraver...

Il est sur la défensive et ne peut compter que sur les apparitions (le mot est presque à prendre dans son sens religieux) de Diane pour glaner quelques informations plus ou moins utiles. Mais, quand on essaye simplement de survivre, peut-on avoir la lucidité de poser les bonnes questions au bon moment ? Peut-on raisonner sereinement ?

Une proie... Carl doit accepter cette situation très inattendue. Oh, il a bien quelques histoires un peu dérangeantes dans ses souvenirs ou dans ses affaires actuelles, mais cela justifie-t-il le jeu macabre auquel il se retrouve mêlé malgré lui ? Qui pourrait lui en vouloir au point de concevoir un plan aussi délirant contre lui ?

Entre "The Game", de David Fincher (d'ailleurs cité dans le cours du récit), et "Running man", de Richard Bachman (eh oui, même quand c'est un roman écrit sous pseudo, Stephen King n'est jamais très loin dès qu'on évoque Patrick Senécal), "Il y aura des morts" permet à l'auteur québécois de renouer avec la veine horrifique qui a fait une partie de sa renommée.

Oui, horrifique, je crois qu'on peut qualifier ainsi ce livre dans lequel la violence se déchaîne de manière totalement incontrôlée. Carl Mongeau n'a rien d'un super-héros, il a même tout de l'anti-héros qui se retrouve à devoir se surpasser pour survivre. Et ce surpassement passe par une réponse violente, car l'heure n'est pas franchement à la diplomatie...

Âmes sensibles, soyez prévenues, "Il y aura des morts" ne lésine ni sur l'hémoglobine versée, ni sur les actes... frappants. Le tout, servi par Patrick Senécal avec ce talent particulier qu'il possède pour saisir l'image qui s'imprime dans l'esprit du lecteur, lui fait faire une grimace de dégoût, mais le capte pour ne le relâcher qu'à la fin de l'histoire.

On retrouve la veine des "Sept jours du Talion" ou du "Vide", dans ce roman haletant qui devrait méchamment vous surprendre, au fil des révélations. Le parfait roman pour s'amuser à échafauder des théories, construire des hypothèses, rechercher un possible coupable et même, si, si, un sens à ce déferlement cauchemardesque et absurde de violence.

Cela induit un des éléments importants de ce livre, très classique, certes, mais tout dépend comment on le traite : la paranoïa. Rapidement, face à l'inexplicable, elle gagne Carl, et on le comprend parfaitement ! D'un seul coup, n'importe quelle personne devient un agresseur potentiel. Et, pire encore, n'importe quel proche devient un commanditaire potentiel.

Car, il est impensable d'imaginer que ce soit le sort qui ait désigné Carl Mongeau, brave quinquagénaire, propriétaire d'un bar tranquille de Drummondville, au Québec, qu'on ait sorti son nom d'un chapeau ou d'un boule lors d'un tirage au sort... Non, quelqu'un tire les ficelles, et plus Carl tire dessus, plus ce qu'il fait apparaître nourrit cette paranoïa.

Au point que, sa volonté d'inverser la tendance, de reprendre le contrôle des événements va passer par une brutale vague de haine qui visera le monde entier, les inconnus et les proches plus encore. Vous allez voir ce que vous allez voir, abattre Carl Mongeau n'aura rien d'une sinécure et gare à celui qui se mettra sur son passage ! Vae victis !

Mais il n'y a pas que la paranoïa qui va accompagner Carl dans son odyssée. La culpabilité aussi, mot que j'ai déjà employé plus haut. Une double culpabilité, celle qui est enfouie dans son subconscient et ne demande qu'à rejaillir, celle qu'il traîne au quotidien et qui touche l'homme manquant de confiance et se reprochant erreurs et échecs...

Et puis, une autre forme de culpabilité qui va apparaître rapidement lors de la traque. Exactement ce que Diane lui a prédit : même s'il n'a rien à voir avec ce qui lui arrive, même s'il n'a rien demandé et même s'il ne fait qu'essayer de survivre, il va vite se sentir coupable du chaos qui s'abat sur lui et dont il est le centre de gravité.

Parnaoïa et culpabilité, c'est un mauvais cocktail... Si vous y ajoutez le stress, la fatigue, le découragement, il y a de quoi baisser les bras et accepter son sort en guise de rédemption. Carl va donc devoir lutter contre lui-même autant que contre l'adversité qui se déchaîne contre lui, et se convaincre que, non seulement il peut survivre, mais qu'il le souhaite...

"Il y aura des morts" est un roman qui ne démarre pas dès les premières pages sur les chapeaux de roue. Il y a une mise en place nécessaire, jusqu'à l'entrée en scène de Diane. Ensuite, wow, attachez vos ceintures et accrochez-vous ! On se retrouve avec une histoire qui file, concentrée sur un peu plus de 24 heures (d'où, en partie, la référence à la série, mais pas seulement).

Avec une particularité, Drummondville, cette paisible bourgade à qui Patrick Senécal fait subir bien des horreurs depuis qu'il a débuté dans l'écriture, n'est ici pas juste un décor, mais un élément fort et important de l'histoire. A l'exception d'une escapade montréalaise, tout se joue dans Drummondville, qu'on découvre comme jamais.

Ville natale de Patrick Senécal, elle devient, dans son ensemble, le cadre de cette course-poursuite à la vie, à la mort. Dans ses remerciements, l'auteur reconnaît lui rendre ainsi hommage en emmenant le lecteur dans différents endroits qui lui sont chers, comme l'école où il est allé et quelques lieux qui font ou ont fait la renommée de cette ville de près de 70000 habitants.

En fait, alors que j'avançais dans la lecture, une idée m'est venue à l'esprit : Drummondville est comme le plateau d'un jeu de société ou d'un jeu de rôles. Les personnages, comme les pions, y évoluent au gré des caprices et des envies du maître de jeu, d'un quartier à l'autre, des coins les plus fréquentées aux zones les plus isolées.

Voilà un roman pour lequel Google Maps ne sera pas inutile. A l'ère d'internet, on peut d'autant mieux profiter de ce type de romans, se déroulant dans une ville qu'on ne connaît pas. Suivre l'évolution des personnages sur les cartes en ligne est un plus, tout comme la possibilité de visualiser les lieux traversés, même si l'auteur peut prendre quelques libertés.

Et puis, il y a un point à ne pas négliger : dans cette extraordinaire mésaventure que vit Carl, tout est contre lui. Y compris l'effet de surprise, du moins le temps qu'il mesure l'ampleur de la catastrophe. Dans ces moments au combien difficiles, où il n'a plus grand-chose en sa faveur, Carl n'a qu'un atout, et pas forcément un atout maître : sa connaissance du terrain. Cette ville qu'il arpente depuis toujours et connaît par coeur...

"Il y aura des morts" est un roman qui a pour thème le chaos. Si vous ne prêtez pas forcément attention aux citations qui se trouvent en exergue de vos lectures, prenez le temps de vous y arrêter, cette fois, car elles sont très bien choisies. Oui, le chaos... Le mot apparaît un grand nombre de fois dans le cours du récit, en plus de l'impression tenace qu'il laisse.

Le plus étonnant, c'est qu'on se rend petit à petit compte qu'on a à l'oeuvre deux visions du chaos, et deux visions qui s'affrontent, comme une espèce de nouvelle Armageddon. A l'échelle de Drummondville et de Carl Mongeau, mais je crois que le terme colle assez bien. Pourtant, ce serait simpliste de voir dans ce qui arrive au propriétaire du "Lindsay" une simple lutte du bien contre le mal.

Non, c'est plus effrayant et paradoxal que ça : l'une des visions du chaos à l'oeuvre est la plus évidente, le tsunami qui emporte tout sur son passage et ravage une existence, ne laissant derrière elle que des ruines, si elle laisse quelque chose de vivant. Et puis, il y a l'autre vision, celle d'un chaos positif, ou en tout cas ayant des retombées positives...

Eh oui, l'être humain a cette phénoménale capacité d'adaptation qui lui permet de toujours trouver le moyen de tirer le profit d'une situation. Même si elle est chaotique. Même (et surtout ?) si c'est au détriment de quelqu'un d'autres... C'est un des leitmotiv des romans de Patrick Senécal, cette perversion qui consiste à capitaliser sur le malheur d'autrui.

"Il y aura des morts" devrait convenir aux lecteurs qui connaissent déjà le travail de Patrick Senécal, car on y retrouve beaucoup d'ingrédients déjà explorés. Je dirais même qu'il vient naturellement s'inscrire dans sa bibliographie. Si vous aimez les thrillers flirtant avec l'horreur, usant d'une violence extrême et ne ménageant ni les personnages ni les lecteurs, alors, foncez !

Un dernier mot, pour souligner que l'auteur lui-même peut s'avérer roublard, vicelard, même. Patrick Senécal opte pour une fin volontairement très ouverte qui laisse chaque lecteur devant un choix. Oui, vicelard, car, par ce coup narratif, il place soudain le lecteur dans une position active, et plus seulement celle du spectateur passif de l'autre côté du livre.

Il brise ce qu'au théâtre, on appelle le quatrième mur et vous comprendrez, en arrivant dans les dernières lignes du livre, pourquoi, par ce petit truc d'auteur, il nous place tous dans une situation très inconfortable... Enfin, j'espère que vous la trouverez inconfortable, parce que si elle vous convient, alors, vous être du mauvais côté du chaos !

lundi 13 novembre 2017

"Je ne suis pas un être humain mais un esprit et un démon venu des tréfonds bouillonnants de l'Enfer. Je suis celui que vous (...) appelez le Tueur à la hache".

Nous reviendrons sur ce titre un peu plus loin, car il mérite explication, mais d'abord, direction la Nouvelle-Orléans, pour un thriller historique qui nous plonge au coeur de cette ville si particulière, en 1919. Au départ, une histoire vraie, ce qu'on pourrait qualifier de fait divers, en tout cas une affaire qui reste à ce jour non-élucidée. Mais, avec "Carnaval" (en grand format au Cherche-midi et disponible en poche chez 10/18 ; traduction de Jean Szlamowicz), Ray Celestin ne nous raconte pas cette histoire, il s'en inspire pour imaginer une intrigue très riche et une enquête chorale, qui ne se contente pas d'être une énième histoire de tueur en série. Il sera impossible de tout évoquer dans ce billet, car cela nous emmènerait trop loin (j'avais même une idée de titre différente, écartée pour la même raison), mais la construction de ce livre est tout à fait passionnante. Et fait de la Nouvelle-Orléans un personnage à part entière de son roman...


Un couple d'épiciers originaires de Sicile est sauvagement assassiné dans le quartier de Little Italy, à la Nouvelle-Orleans. En ce printemps 1919, l'information fait courir un frisson d'horreur et de peur dans le dos des habitants de la ville. En effet, ce crime, apparemment perpétré avec une hache, n'est pas le premier du genre.

Ce n'est pas seulement la violence déployée par l'assassin qui met les policiers sur cette voie, mais un indice relevé sur les scènes de crime : des cartes de tarot, qui prennent dans ce contexte un aspect bien sinistre, ont été abandonnés sur les corps ou à proximité. De quoi exciter l'imagination et alimenter les rumeurs les plus folles.

Et la ville n'a pas besoin de cela. En 1919, c'est une cité qui ne connaît guère la mixité. Le racisme et la ségrégation sont encore très puissants et l'on a vite fait d'assimiler ces cartes au culte vaudou et d'accuser celui qu'on appelle désormais "le Tueur à la hache", d'être issu de la communauté noire. Mais, pourquoi tuer des Siciliens, dans ce cas ?

Michael Talbot est le policier en charge de l'enquête. Dire qu'il joue gros sur ce dossier est un euphémisme. S'il échoue ou s'il tarde trop à arrêter le coupable, il sera très certainement un fusible que sa hiérarchie fera sauter sans se poser de questions. Et même avec satisfaction et soulagement, car on va vite comprendre que Michael est un homme encombrant...

Le passé de Michael, et les raisons qui en font quasiment un paria parmi les policiers de la Nouvelle-Orléans, je ne vous les raconterai pas ici, il faudra les découvrir. Mais, la pression monte sur lui, qui ne peut guère compter que sur l'aide de Kelly, un jeune policier en uniforme, tout juste entré en service, mais déterminé à bien faire.

Ensemble, ils se lancent sur les traces de cet assassin qui, à chacun de ses crimes, semble se montrer de plus en plus violent et sanguinaire. Et pourtant, malgré cela, il ne laisse derrière lui aucun indice sérieux qui puisse permettre de remonter sa piste. Au grand désespoir de Talbot, qui sent le couperet se rapprocher de sa nuque, l'enquête piétine et l'on redoute de nouvelles victimes.

Mais, Talbot n'est pas le seul à être sérieusement ébranlé par cette affaire. Dans les milieux économiques et politiques aussi, on s'inquiète ou on essaye de jouer avec ces événements pour en tirer avantage. Même la puissante famille mafieuse, les Matranga, qui tient la ville grâce au bordel, aux débits d'alcool et au trafic de drogue, s'inquiète.

Carlo Matranga, le chef de clan, ordonne alors qu'on retrouve le Tueur à la hache et qu'on mette un terme à ses agissements qui nuisent aux affaires de la Famille. Pour cela, il demande à Luca d'Andrea de mener l'enquête. Ancien policier, l'homme sort juste de prison, après avoir été condamné pour ses accointances avec la Mafia.

Vieilli, usé, désabusé, il n'a pas vraiment envie de s'y remettre, encore moins dans ces conditions, mais, pendant sa réclusion, il a tout perdu et Carlo Matranga lui promet, en cas de réussite, de lui rendre tout ce qui lui a été pris. Redevable et pas vraiment en position de refuser quoi que ce soit à Carlo, Luca mène lui aussi son enquête.

Pas de pression particulière pour Ida Davis, si ce n'est celle qu'elle se met elle-même. La jeune femme, qui a tout juste la vingtaine, souhaiterait devenir enquêtrice. Mais, la police ne recrute pas de femme. Alors, elle s'est tournée vers l'agence privée la plus célèbre du pays, l'agence Pinkerton. Elle a postulé à l'agence de la Nouvelle-Orléans et y a été embauchée...

Mais, depuis, elle ronge son frein. On lui a donné un simple poste de secrétaire, bien loin de ses ambitions. Alors, elle a décidé de faire ses preuves, sans en parler à son chef, Lefebvre, un créole blanc qui ne quitte plus guère son bureau, se noie dans l'alcool et ne cesse de grossir un peu plus chaque jour. Et quoi de mieux que l'affaire du Tueur à la hache pour montrer ses compétences ?

Ida se lance donc elle aussi dans sa propre enquête. Jeune fille noire à la peau très claire, elle craint d'être mal perçue lorsque ses investigations la mèneront dans les quartiers noirs de la ville. Aussi, décide-t-elle de demander son aide à un de ses amis de longue date, un jeune musicien qui commence à se faire un nom en jouant du cornet dans des orchestres de la ville : Lewis Armstrong.

Enfin, dernier enquêteur très intéressé par l'affaire du Tueur à la hache, Riley. Lui est journaliste pour un des quotidiens les plus en vue de la Nouvelle-Orléans. Son rôle est en retrait par rapport aux trois autres, mais il couvre cette affaire depuis le début et essaye, par des moyens pas toujours très déontologiques, comme on dirait aujourd'hui, d'en savoir plus.

Ce qu'il écrit, en brodant, en remplissant les blancs, en prenant partie, attire apparemment l'attention du Tueur à la hache qui lui adresse un courrier sans équivoque, une lettre d'où suintent folie et violence, menace et raillerie... Ainsi interpellé, Riley se rend compte qu'il tient là quelque chose d'énorme, d'exceptionnel. Ne manque plus que LE scoop : l'identité du tueur.

Chacun de ses personnages a des zones d'ombre, des secrets qui vont nous être révélés petit à petit, au gré de leurs enquêtes, qui empruntent parfois les mêmes chemins sans pour autant se croiser vraiment. Chacun ses méthodes, ses pistes, ses informations. Et chacun sa parcelle de vérité d'une histoire bien plus complexe que la simple odyssée meurtrière d'un fou sanguinaire.

Cette lettre reçue par Riley est vraie. La phrase placée en titre de ce billet en est extraite. L'intégralité de ce texte, assez sidérant, je dois dire, est citée dans le prologue de "Carnaval" puis, une nouvelle fois, dans le cours du roman. Avant d'aller plus loin, il nous faut parler de la véritable affaire du Tueur à la hache, The Axeman, pour le terme en version originale.

Il y a bien eu une série de crimes très violents en 1919 à la Nouvelle-Orléans. Une série qui s'est brusquement interrompue, sans qu'on sache pourquoi. Sans qu'on sache qui était cet assassin impitoyable et insaisissable. Au point qu'on a construit une véritable légende autour de lui, alors qu'il paraît même difficile d'être certain qu'il s'agit d'un seul et même meurtrier.

Cette fameuse lettre va ajouter au trouble et à la panique dans la population, car son auteur, qui affirme donc être le Tueur à la hache, y fixe un rendez-vous, expliquant qu'il adore le jazz et qu'il ne tuera pas ceux qui jouent ou écoute cette musique à l'heure dite... De quoi provoquer une incroyable danse macabre dans cette ville où la musique est pourtant partout.

C'est d'ailleurs un ragtime qui va immortaliser cette affaire du mystérieux tueur à la hache, sorte d'équivalent de l'affaire de Jack l'Eventreur : la violence, la lettre qui nargue les autorités et le public, l'interruption soudaine, les soupçons et l'absence de preuves et, au final, l'incertitude définitive sont autant de points communs...


Mais, on pourrait aller plus loin : car, entre Londres au temps de la reine Victoria et la Nouvelle-Orléans, si on a l'impression d'être dans deux mondes très différents, on est aussi dans un contexte particulier, dans des villes à l'identité très affirmée et qui ont tremblé pendant des semaines, des mois, redoutant de nouveaux drames.

Avec "Carnaval" (d'ailleurs intitulé en anglais "The Axeman's jazz"), Ray Celestin ne choisit pas de mener à son tour l'enquête, de proposer un roman à thèse comme ont pu le faire Patricia Cornwell ou Michel Moatti à propos de Jack l'Eventreur. Non, Celestin s'empare de l'affaire du Tueur à la hache, mais pour construire une pure fiction.

On le comprend rapidement, car si l'on jette un oeil aux faits, on voit que le romancier en utilise quelques-uns, mais dévie ensuite rapidement. Donc, soyez-en bien conscient, ce que l'on découvre au final, ce n'est pas l'identité la plus plausible du Tueur à la hache, mais le résultat d'un travail d'imagination qui s'inspire d'un fait réel.

En fait, Ray Celestin applique à son roman une espèce d'effet papillon. La série de meurtres du Tueur à la hache est en quelque sorte le battement d'ailes du papillon (certes, bien moins joli et bien plus violent) qui va déclencher une tempête peu de temps après. Et cette tempête, il faut la prendre au figuré, mais aussi au propre.

En effet, la météo va tenir une place particulière dans le livre, avec l'arrivée d'une tempête qui menace la ville. Nous le savons, et plus encore depuis l'ouragan Katrina, en 2005, la Nouvelle-Orléans est non seulement entourée d'eau, océan, bayous, fleuve, mais elle est construite sur une zone située au-dessous du niveau de la mer et doit donc à la solidité et la hauteur de ses digues de ne pas être engloutie.

Le Tueur à la hache se présente comme un représentant de l'enfer, et celui-ci va se déchaîner, poussant à se demander s'il s'agit de la malédiction annoncée ou d'une sorte de purification providentielle... Le nettoyage à grandes eaux d'une ville qui ressemblait de plus en plus aux écuries d'Augias, et pas forcément là où on pourrait le croire.

Je ne suis jamais allé à la Nouvelle-Orléans, je n'en ai qu'un image forcément un peu faussée, à travers les romans, les films ou les séries. Et j'en ressors très souvent avec cette impression d'une grandeur passée, lentement rongée par l'humidité, le climat et le temps qui passe. Un lieu qui a suscité tant de légendes, des zombies aux vampires, et ça ne m'étonne pas, le cadre semble propice.

Encore une fois, avec "Carnaval", j'ai eu cette impression d'une période difficile, d'une ville en souffrance, en déclin. En décrépitude. Est-ce par le jazz, cette musique qui émerge véritablement à cette période, qu'elle pourra entrer dans une nouvelle ère ? C'est bien possible, à condition que tout change en profondeur.

Mais, à suivre le personnage de Lewis Armstrong (j'ai conservé l'orthographe du roman, mais il s'agit bien du futur Satchmo), on se dit que la situation risque de rester immuable encore un bon moment et que, pour s'en sortir, il n'y a qu'une possibilité : quitter la Nouvelle-Orléans et construire sa vie ailleurs, sous des cieux plus cléments...

Noirs, italiens, irlandais, on croise plusieurs importantes communautés dans ce roman, qui feraient presque penser qu'on est dans une version louisianaise du New York de Martin Scorsese, mais cette ville est une émulsion : aucune de ses composantes ne se mélange aux autres. C'est le grand sud des Etats-Unis et, plus de soixante ans après la fin de la Guerre de Sécession, les choses n'ont guère évolué.

Du Quartier Français à Storyville, les quartiers chauds, en passant par Little Italy, les docks et les bayous, on découvre la Nouvelle-Orléans sous ses différents aspects, véritable personnage de cette histoire. On ne la découvre pas seulement dans sa géographie ou dans sa structure sociale, soumise à bien des tensions, mais aussi dans toute sa singularité.

La Nouvelle-Orléans, c'est une ville qui provoque, qui privilégie son identité et qui enfreint volontiers lois, règles et morales. Quand on a fermé les bordels de Basin Street pendant la guerre, parce que les GI's en stationnement dans le coin connaissaient un taux de maladies vénériennes largement au-dessus de la moyenne, on a déménagé les maisons closes et les affaires ont repris.

Au printemps 1919, la rumeur d'une loi prohibant l'alcool est de plus en plus forte dans tout le pays et, avant même qu'elle soit promulguée, on se prépare à ne surtout pas la respecter. Il y a quelque chose de désespéré dans cette fête sans fin qui semble animer la ville, une fête sur laquelle le Tueur à la hache vient jeter une lumière trouble. Il gâche la fête...

Ce qui marque dans "Carnaval", c'est ce que je qualifiais d'enquête chorale, puisqu'on a quatre enquêteurs indépendants, même si certains ont des liens, qui vont prendre l'affaire chacun par des bouts différents et reconstituer une sorte de puzzle. Quatre enquêteurs, quatre sensibilités, quatre personnalités, aussi, que l'on va découvrir.

Les secrets des uns et des autres vont apparaître, et permettre de mieux comprendre aussi leurs comportements et leurs relations aux autres. Mais aussi les enjeux qui découlent de cette affaire. Ceux qui touchent directement les différents personnages et ceux qui touchent la Nouvelle-Orléans. Pour donner à ce thriller des allures de roman noir.

J'ai apprécié que Ray Celestin n'opte pas pour un énième roman de serial killer (même si je crois que j'aurais été tout aussi curieux de le lire, pour son contexte), mais qu'il nous offre autre chose, un thriller plus ample avec un final dantesque, dont le dénouement donne un côté plus sombre encore à l'ensemble.

Voilà un moment que j'avais envie de découvrir le travail de Ray Celestin, j'ai mis le temps, mais je ne regrette rien. Je pourrais vous parler de "Mascarade", son deuxième roman publié en France, toujours au Cherche-Midi, qui est une suite sans en être vraiment une, mais c'est difficile dans dire plus sans dévoiler quelques aspects de "Carnaval", alors restons-en là.