dimanche 12 novembre 2017

"Je suis celui dont la forme n'a ni début, ni centre, ni fin. Mes yeux sont les astres, brûlant les mondes de leurs rayons. Je suis le feu qui s'étend et qui embrase".

Fin de notre série consacrée à la science-fiction (pour le moment), avec un planet opera dont j'avais entendu beaucoup de bien à sa sortie en grand format. L'arrivée en poche du premier tome (c'est une trilogie) est l'occasion de découvrir une romancière, un univers, une histoire et des personnages, avec l'excellente idée de déplacer des éléments assez classiques du roman d'aventures dans un univers SF particulièrement hostile. "Vestiges", de Laurence Suhner (désormais disponible chez Folio), est donc le premier tome de "QuanTika" et nous emmène sur une lointaine planète colonisée par l'homme. S'il n'y régnait pas un hiver éternel, et du genre rude, l'hiver, elle serait parfaitement habitable et agréable à vivre. Mais, l'homme l'a destinée à un tout autre rôle. Planet opera, roman d'aventures à la Indiana Jones, jouant avec les codes du fantastique et conservant encore bien des mystères au bout des 700 pages de ce premier volet, dévorées sans même s'en rendre compte, voici un voyage captivant, dépaysant... Et un poil effrayant, aussi...



Au cours du XXIIe siècle, après l'échec de la terraformation de Mars, les Hommes sont partis en quête d'une nouvelle planète à conquérir. Avec les progrès techniques, la possibilité d'aller plus loin, hors de notre système solaire, et d'y trouver une planète habitable, ayant des caractéristiques proches de la Terre est devenu possible.

Cette planète, c'est Gemma, qui se trouve dans un système solaire appelé AltaMira., d'après les noms qui ont été donnés aux deux astres autour desquels s'organisent ce système. Il faut un peu plus de 17 ans pour atteindre Gemma, depuis la Terre. Aussi, ceux qui ont fait le voyage s'y sont installés pour de bon et, peu à peu, une importante population terrienne s'y est développée.

En 2310, quand le roman débute, ce sont près de 5 millions de personnes qui vivent sur Gemma. Après un peu plus d'un siècle de colonisation, ils sont même nombreux à être nés sur le sol gemmien et à se considérer comme des autochtones, et non plus des colons. Mais, la vie à Gemma n'est pas aussi idyllique qu'on pourrait le croire.

En particulier parce qu'il règne sur Gemma un hiver éternel. Et quand on parle d'hiver, il est plus du genre sibérien que caribéen... Le froid, la neige, la glace et les blizzards sont la norme sur cette planète (où le record de "chaleur", rarissime, est de -9°C), et personne ne s'explique vraiment les raisons d'un climat aussi rigoureux.

La société gemmienne s'est développée autour de quatre points cardinaux. D'abord, les scientifiques, les premiers à avoir été envoyés sur la planète pour s'assurer qu'elle était habitable. Depuis, nombreux sont les physiciens, biologistes, géologues et autres représentants de discipline scientifiques à être venus travailler sur la planète pour en comprendre les particularités.

Ensuite, il y a les prospecteurs. Rapidement, dans la foulée des scientifiques, ils ont débarqué, bien décidés à exploiter les richesses supposées de Gemma. Rapidement, la planète est devenue une sorte de mine à ciel ouvert et un enjeu économique que l'on devine très important. Les affaires sont les affaires, et les prospecteurs ont peu à peu grignoté les territoires aux scientifiques.

Avec les prospecteurs, sont arrivés les miliciens. Sur Gemma, il n'y a pas de pouvoir politique constitué, pas d'Etat ou de nation, juste une société que personne ne dirige vraiment. Mais, les enjeux économiques ont incité les prospecteurs à se protéger, et pour cela, des militaires ont rejoint la planète. Petit à petit, faute de hiérarchies, ils se sont constitués en milices privées, cherchant à imposer leur pouvoir. Par la force.

Enfin, il y a les indépendantistes. Je l'ai dit, parmi les 5 millions d'habitants, il y a de plus en plus de personnes nées sur le sol gemmien. Certains voudraient maintenant prendre leur destinée en main, instaurer une véritable société sur la planète dont ils auraient les rênes. Parmi eux, s'est constitué un mouvement, "les Enfants de Gemma", qui mène la vie dure aux prospecteurs, en mettant en oeuvre des actions d'éclat et même des opérations de sabotage.

Bref, les tensions sont de plus en plus fortes sur la planète glacée. Une planète qui conserve tous ses mystères : il est clair que les hommes ne sont pas les premiers à avoir posé le pied sur le sol gemmien. En orbite, se trouve un artefact qui a longtemps été pris pour un satellite naturel, avant qu'on comprenne qu'il s'agit d'un vaisseau spatial abandonné.

Ce Grand Arc, ainsi qu'on l'a baptisé, est une énigme. De ce point, est né l'histoire des Bâtisseurs, une civilisation qui aurait, des millénaires avant l'homme, colonisé Gemma. Mais, d'eux, on ne sait rien, et les Bâtisseurs sont toujours un mythe, plus qu'une réalité tangible. Et si l'on s'interroge encore à leur sujet, il faut reconnaître que l'intérêt qu'on leur porte a tendance à s'effacer...

Pourtant, une femme semble obsédée par cette histoire. Ambre Pasquier, scientifique émérite et respectée, mais femme mystérieuse, impétueuse et plutôt asociale, est bien décidée à découvrir le secret des Bâtisseurs. Elle semble posséder des informations, mais elle apparaît également tourmentée, en proie à de terribles cauchemars, sujette à d'inquiétants moments d'absence et de trouble.

Soutenue par un consortium, elle va mener une campagne de fouilles sous le sol gemmien. Une opération dont elle prend bien soin de ne révéler à personne le véritable objectif et les véritables enjeux. Pourtant, après des décennies sans avoir pu mettre au jour le moindre élément concernant les Bâtisseurs, elle semble savoir exactement où creuser : un glacier.

Un endroit qui ne manque pas d'attirer l'attention, ces derniers temps. En effet, ce lieu intrigue certains scientifiques qui y ont remarqué des phénomènes étranges. A certains endroits, les lois de la physique semblent... déréglées. Il se passe des choses curieuses, inexplicables, assez inquiétantes aussi, dont a été directement témoin Haziel Delaurier.

Il se présente comme pilote, et peu à peu, on découvre une espèce de mélange entre le Tom Cruise de "Top Gun", pour les talents de pilote et l'arrogance moqueuse, et d'un jeune Indiana Jones, qui aurait choisi la physique plutôt que l'archéologie. S'il paraît mois mystérieux qu'Ambre, il a également quelques secrets et se comporte en électron libre, intrépide, agaçant, ingérable.

Dans la colonie, Haziel est proche d'un scientifique, Stanislas Stanford, et de sa fille, Kya, âgée de 18 ans. Stanislas (personnage inspiré par Hubert Reeves) est l'archétype du scientifique qui ne vit que pour son travail, ses recherches. Une sorte d'idéaliste, qui paraît imperméable aux événements se déroulant sur Gemma et planche quasiment 24 heures sur 24 sur les questions qui le hantent.

Au point que sa fille se sent délaissée. Kya, qui possède un caractère bien trempé, cherche à attirer son attention, son affection, sans succès. Elle s'est alors rapprochée de Haziel, qui lui donne des cours de guitare, mais qui, lui aussi, est bien trop occupé. Alors, par provocation, sans doute plus que par conviction, Kya a pris contact avec "les Enfants de Gemma".

Mais, là encore, son indépendance d'esprit et son caractère l'empêchent de s'intégrer parfaitement au groupe clandestin. Elle va devoir faire ses preuves, pour montrer qu'elle est digne de rejoindre les rangs de ce mouvement, dans le collimateur des miliciens depuis longtemps. Et, comme Ambre, comme Haziel, elle aussi va découvrir des choses très étranges sur Gemma...

Pardon de cette longue introduction, elle me semble nécessaire pour planter le décor et présenter les principaux personnages que l'on va suivre dans ce premier tome, et dans les suivants. Le reste, c'est dans "Vestiges", pour comprendre où tout cela va mener. Pour être franc, j'ai également choisi de ne pas évoquer du tout certains éléments qui vont apparaître au fil du récit, d'autres points de vue, dira-t-on.

La force de ce premier tome, malgré son épaisseur qui ne doit pas vous rebuter, c'est que c'est un pur roman d'aventures qui, une fois lancé, devient un formidable thriller qu'on peine à lâcher. Et l'on découvre alors que, dans cet univers science-fictif, Laurence Suhner développe une histoire qui, dans un autre contexte, serait plus proche du fantastique que de la SF.

Je ne vais évidemment pas trop en dire, mais on retrouve des éléments que l'on a pu croiser du côté de l'Egypte, par exemple. J'ai eu longtemps l'image de Howard Carter, en lisant "Vestiges", car il y a quelque chose de ce personnage particulier chez Ambre (elle aussi soutenu par une espèce de Lord Carnarvon), dans sa détermination, son efficacité, mais aussi son ambiguïté.

Mais, on pense aussi à "la Momie", la version contemporaine, avec Rachel Weisz et Brendan Fraser, dont le duo pourrait rappeler celui que forment Ambre et Haziel. Un côté chien et chat, deux aimants s'attirant autant qu'il se repoussent. Leur principale différence tient à leur caractère, Ambre étant aussi secrète et introvertie que Haziel se montre exubérant et désinvolte, un peu puéril, parfois.

Gare aux impressions premières, mais la découverte de ces deux personnages, afin de mieux les appréhender et les comprendre, est un des enjeux de ce premier tome. Pour Ambre, rien n'est simple, elle livre peu d'elle-même, d'autant qu'elle semble avoir oublié une partie de son passé. Quant à Haziel, derrière son côté fanfaron et dilettante, c'est quelqu'un qui cache bien son jeu.

Autour d'eux, les personnages secondaires, qui, dans ce premier tome, sont essentiellement les scientifiques réunis pour mener à bien la mission dirigée par Ambre, ne manquent pas d'intérêt. Venus d'horizons très différents, possédant des personnalités et des compétences aussi diverses que complémentaires, ils forment un groupe pourtant uni.

Mais, petit à petit, au fur et à mesure de leur avancée, ils vont ressentir monter une étrange pression. Cela va provoquer des tensions, mais pas uniquement, et c'est un climat bien différent qui va s'installer au fil des pages, au fil des chapitres. On rigole moins, beaucoup moins, dans les rangs, et l'impression de danger croît brusquement...

Les événements s'enchaînent, impliquant les différents éléments évoqués depuis le début de ce billet, et l'on sent que la situation échappe peu à peu aux personnages. Parce que d'autres forces sont à l'oeuvre. Mais lesquelles exactement ? Ceux que les colons terriens de Gemma ont appelés les Bâtisseurs, ou tout autre chose ?

Laurence Suhner réussit à nous proposer un univers original dans sa forme, mais également par les énigmes qu'ils posent, et qui justifient d'ailleurs à elles seules l'estampille science-fiction. Si vus craignez les digressions scientifiques façon hard science, parce que comme moi, vous ne maîtrisez guère le sujet, sachez qu'il y en a dans "Vestiges", mais qu'elles n'entravent pas la lecture des Béotiens.

C'est le premier tome d'une trilogie, il reste bien du chemin avant de pouvoir comprendre tous les secrets de Gemma, ceux qui relèvent de la science, ceux qui relèvent de ce que l'on qualifiera de fantastique (en clair, ce qu'on explique pas forcément par la science, que ce soit lié ou pas à l'état des connaissances). Mais il est clair qu'on a envie de poursuivre le voyage.

J'ai dévoré ce roman en deux jours, sans me rendre compte que j'avançais aussi vite. Le mélange SF-aventures-mystères fonctionnent parfaitement, il y a de l'action, c'est spectaculaire, mais beaucoup de choses reposent aussi sur les personnages et leurs caractères. On peut toujours trouver qu'un personnage mériterait de gagner en épaisseur, mais ce sont aussi leurs zones d'ombre qui jouent.

Les rapports de force, les enjeux, non seulement ceux qui sont au centre de l'histoire racontée dans "Vestiges", mais aussi ceux, plus larges, qui concernent Gemma, les découvertes effectuées et le travail réalisé pour essayer de les comprendre, de décrypter ces fameux vestiges, tout cela donne une ambiance électrique, inquiétante, dangereuse, mais aussi un côté thriller digne d'un page-turner.

Difficile de vous en dire plus, à ce point. Pour plusieurs raisons. La première, c'est évidemment pour ne pas trop en dévoiler aux lecteurs qui n'ont pas encore lu ce livre. La seconde, c'est que, à la fin de ce premier volet (qui s'achève sur le cliffhanger qui va bien), je ne suis pas capable d'en dire beaucoup plus. On reste dans le flou, comme les personnages, et l'on a envie d'en savoir plus, rapidement.

La curiosité peut-être rapidement comblée, puisque la trilogie complète est disponible en grand format aux éditions de l'Atalante. Quant à la version poche, le deuxième tome paraîtra dans les premiers jours de l'année 2018 et il faudra patienter ensuite quelques mois, sans doute, pour le tome final. Faites votre choix !

Mais c'est une bonne occasion de découvrir les qualités d'une écrivaine d'imaginaire suisse, Laurence Suhner, qui, jusque-là, avait publié des nouvelles et des bandes dessinées (en tant que scénariste, mais aussi en tant que dessinatrice, ce n'est pas si courant). "QuanTika" est sa première expérience comme romancière, et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle se lance avec un projet fleuve.

Cette trilogie est aussi un projet très ambitieux, dont Laurence Suhner semble maîtriser les principaux éléments. L'univers est complexe, comme j'ai essayé de vous le montrer, il repose sur plusieurs piliers assez différents, qui vont des questions purement scientifiques, à d'autres plus politiques, et même idéologiques.

Côté sciences, on touche aussi bien à la discipline reine qu'est la physique, pour ce qui concerne les technologies permettant les voyages spatiaux que les questions liées à Gemma, son hiver éternel et ses phénomènes inexplicables. On est aussi bien dans la recherche que dans la prospective, le concret et l'hypothétique.

Mais, avec Ambre et son projet de recherche, d'autres sciences, comme l'archéologie, les sciences humaines, pourquoi pas la théologie, également, vont intervenir, offrant une palette très large de domaines où exercer ses compétences et mener des investigations. Un personnage, le professeur Seth Tranktak, dont le rôle pourrait gagner en importance dans les tomes à venir, incarne cela.

Comme les autres personnages évoqués, il est difficile de se faire une idée de sa personnalité au premier abord. Lui aussi semble démontrer une arrogance qui tape sur les nerfs, mais sans remettre en cause ses compétences. Cette mission sur Gemma devrait, en tout cas, lui apprendre l'humilité et la modestie, comme à Haziel, car sans cela, sans se remettre en cause, ils courent à la catastrophe.

Il semble en effet que, dès ce premier tome, on s'achemine vers quelque chose qui dépasse le savoir humain, y compris celui de ces professionnels éminents dans leurs domaines respectifs, mais qui restent des hommes. Un des thèmes intéressants du livre est d'ailleurs la lutte permanente contre une tendance naturelle à l'anthropocentrisme, sujet récurrent de la SF impliquant les rencontres avec des civilisations inconnues.

A la fin de "Vestiges", les secrets de Gemma restent entiers et l'on s'en réjouit. C'est l'assurance de replonger bientôt dans un univers déroutant, dépaysant, hostile et pourtant attirant, par la curiosité qu'il suscite, de retrouver des personnages faillibles et imparfaits, mais qu'on a envie de retrouver, même si cela implique de les confronter à des dangers terribles...

Et des mystères capables de remettre bien des choses en cause, non seulement dans la manière dont les personnages (et le lecteur à leur suite) envisagent Gemma, dans l'avenir de cette planète et de ses habitants, mais aussi, peut-être plus largement, dans la vision plus globale de l'univers... Et pas seulement par le prisme de la fiction.

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