lundi 15 janvier 2018

Blog "Drille & Fils", maison fondée le 8 août 2011...

Bonjour à tous !

Quel chemin parcouru, depuis l'été 2011, lorsque j'ai franchi le pas et décidé de lancer un blog ! Il y a désormais plus d'un millier de livres chroniqués et vous êtes de plus en plus nombreux à appuyer sur la touche "lecture"... Immense merci pour vos commentaires et vos encouragements, je compte bien continuer encore un bon moment, tant je m'amuse à écrire des billets pour partager mes lectures...

Car, oui, ici, ce sont les livres qui priment. Le décorum peut paraître austère, on ne trouve que peu de fioriture, pas de concours ni de recherche d'influence. Non, on avance, on fait son petit bonhomme de chemin et, lecture après lecture, on essaye de vous faire découvrir des livres qui, je l'espère, vous émouvront, vous intéresseront, vous feront aussi réfléchir, mais qui, tous, vous feront passer de bons moments de lecture...

En trois années, j'ai essayé d'être le plus éclectique possible, c'est ma vision des choses qui veut ça, en matière culturelle, mais aussi de ne pas seulement m'en tenir au premier degré, à l'histoire telle qu'on la lit, page après page, mais bien d'aller voir entre les lignes, dégager des thématiques, des aspects forts qui structurent les ouvrages, de nourrir mes billets autrement qu'avec de simples avis lapidaires, mais bien de vous fournir des arguments qui vous donnent envie de lire.

Mon avis importe peu, même si l'enthousiasme d'une lecture ressort forcément d'un billet sur un livre qu'on a apprécié. Mais, l'ambition est de vous donner des arguments peut-être moins subjectifs qu'un avis personnel afin de vous aider à faire vos choix en connaissance de cause...

Je ne cherche pas à me démarquer de la blogosphère, à me comparer à d'autres blogs, je ne vous dis pas que ce que je propose est meilleur ou plus intéressant qu'ailleurs. Non, j'essaye simplement de faire ce que je sais faire, d'y prendre du plaisir et de vous le communiquer, si possible... Sérieux, mais sans se prendre au sérieux, voilà une belle devise à suivre. Et avec une valeur qui surpasse tout le reste : la sincérité.

Le cap des 400 000 vues est franchi, désormais ! Je n'en reviens même pas. Pas plus que des commentaires laissés par certains auteurs et les liens qui se sont créés avec certains lecteurs. Les débuts, en plein été, furent laborieux, puis il y eut quelques périodes creuses, pour des raisons indépendantes de ma volonté. Depuis, le blog s'est installé, a trouvé son rythme de croisière et je vous en suis reconnaissant !

Merci, à toutes et à tous, de tous horizons, d'avoir le réflexe de plus en plus régulier de venir appuyer sur la touche "lecture" !



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"Et une chose était claire : si partir était une grande opportunité, ceux qui restaient étaient des nuls".

L'adolescence est un sujet inépuisable pour la littérature, et sous différents angles. Voici un roman italien qui se penche de façon très habile, mais aussi très dérangeante, sur le mal-être d'un groupe d'ados originaires de la région milanaise et sur les réponses qu'ils y apportent. Avec "Manquent à l'appel" (en grand format aux éditions Liana Levi ; traduction de Marianne Faurobert), Giorgio Scianna traite avec un regard très contemporain, plein d'empathie, mais aussi d'inquiétude, un sujet finalement très classique. Si la construction narrative de ce roman (qui ne facilite pas la tâche de celui qui veut en parler) lui donne un côté roman noir très marqué, il y a en filigrane un regard politique acéré et critique envers une société qui ne prend pas assez soin de sa jeunesse, des forces vives qui seront son avenir... Et cette dimension-là ne vaut pas uniquement pour l'Italie, mais pour l'ensemble des pays occidentaux.



En ce jour de rentrée des classes, quatre sièges restent vide dans une salle de ce lycée proche de Milan. Quatre places qui devraient, normalement, être occupées par les quatre garçons de la classe, majoritairement féminine. Aucun de ces jeunes n'est donc présents, ils ont disparu depuis le mois de juillet, sans aucune explication et laissant leurs familles dans l'angoisse.

Ils s'appellent Anto, Roberto, Ivan et Lorenzo et, depuis leur plus jeune âge, ils sont inséparables. Ils étaient même cinq, mais Simone, le dernier membre de la bande, a quitté l'Italie pour poursuivre ses études en Angleterre, première fissure parmi ces inséparables. Et puis, l'été est arrivé, et les quatre adolescents ont mis les voiles.

Depuis, silence radio, les téléphones portables sonnent dans le vide et les parents sont aux cent coups. La vie de ces famille ne tournent plus qu'autour de ces incertitudes, ces craintes, leur emploi du temps comprend des rendez-vous réguliers au commissariat ou au tribunal, et de douloureuses réunions où tous se retrouvent avec l'espoir de voir les fugueurs revenir.

Vivre sans rien savoir, en imaginant les pires situations, en échafaudant les hypothèses les plus terrifiantes, c'est usant. La tension est forte, et c'est toute la ville qui ressent l'inquiétude des parents. Les autres élèves de la classe sont obnubilées par la situation et les cours se finissent bien souvent en sessions de questions-réponses avec des enseignants, eux aussi impuissants et dépassés...

Une situation qui n'évolue guère jusqu'à un soir de novembre où, à la surprise générale, l'un des garçons rentre au bercail. Il s'appelle Lorenzo et il ne veut rien dire de ce qu'il a vécu ces derniers mois. Enfin, plus exactement, il ne parle pas aux autorités, à ses parents et à ceux de ses amis, à ses camarades de classe... Il ne parle à personne, sauf au lecteur, puisqu'il est le principal narrateur du livre.

Mais ne croyez pas pour autant qu'il va tout vous déballer tout de suite sur les tribulations de son groupe d'amis, non, il va tout de même falloir lui laisser un peu de temps. Ou que ce produise un déclic. Il va arriver, ce déclic, mais pas un déclic heureux, hélas. Alors, il ne peut plus garder pour lui ce qu'il sait et se livre à nous.

Tout en conservant soigneusement les secrets qui unissent ces quatre garçons sans repère...

Qu'il est difficile de parler de ce livre sans trop en dévoiler ! Soyons franc, dans la suite de ce billet, il est fort probable qu'on aborde des aspects du livre et de l'intrigue qui révèlent quelques points clés. Mais, difficile de faire complètement l'impasse sur ces questions centrales et ce qu'elles soulèvent en termes de réflexion.

Je me permets de le faire d'autant plus tranquillement que la quatrième de couverture aussi donne certains éléments qui n'apparaissent pas tout de suite lorsqu'on lit le livre. Alors, allons-y, parlons de ce "Manquent à l'appel" et de ce climat lourd, oppressant, qui entoure la disparition de ces garçons, dans un premier temps, le retour de Lorenzo ensuite...

Où sont-ils, c'est le premier réflexe que le lecteur a devant cette histoire. On est d'abord aussi désemparé que les parents, aussi déboussolé que leurs amis et leurs profs... S'agit-il d'une fugue ? Ou bien de quelque chose de bien plus terrible, encore. Des rentrées scolaires qui se déroulent sous de tels auspices, hélas, il y en a, et trop souvent. Mais cela ne rend pas le malaise moins palpable.

Et puis, les premières informations apparaissent et, aussitôt, on commence à sentir où va nous mener cette histoire. Pourtant, là encore, difficile d'être tout de suite dans cette optique, les signes avants-coureurs n'existent pas, en tout cas, personne ne les a remarqués. Mais bon, personne n'a pressenti que ces jeunes gens allaient disparaître...

L'indice est géographique, et la direction prise par le groupe de quatre mène dans un coin du monde certes renommé pour son tourisme, mais pas uniquement... Car, depuis la Grèce, et selon des témoignages très sûrs, ils sont passés en Turquie. Mais ensuite, on perd définitivement leur trace et l'on ne peut plus faire que des hypothèses.

Allez, mettons les pieds dans le plat : Grèce, Turquie... Et si la suite logique, c'était la Syrie ? L'idée fait grincer des dents, d'autant qu'à aucun moment, on ne parle de religion, dans le livre. Sous quelque forme que ce soit. S'ils ont suivi ce chemin, on voit mal de quelle manière ils auraient pu se radicaliser, comme on dit.

Alors, qu'en est-il ? Plus on avance dans le récit, dans les confidences de Lorenzo lorsque, enfin, il lâche quelques informations, et plus tout cela devient inquiétant, flippant. Absurde, surtout. Ajoutez à cela l'attitude de celui qui est revenu, renfermé, dur, la boule à zéro... Ce n'est plus le même garçon qu'avant sa disparition. Il a changé... Grandi ou mûri ? Rien n'est moins sûr...

"Manquent à l'appel", un récit sur la radicalisation d'un groupe d'ados sans histoire ? Oui, plus ça va, plus l'hypothèse gagne en crédibilité. A condition qu'on se mette d'accord sur ce terme de radicalisation. Et c'est certainement cette question qui fait le plus froid dans le dos quand on referme le roman de Giorgio Scianna...

Oh, bien sûr, il aurait pu aller dans le sens du courant, donner une version italienne de la mini-série britannique "The State" ou réfléchir sur le basculement vers une idéologie mortifère de garçons que rien ne prédisposaient à devenir des fondamentalistes religieux en graine, comme le fit Bessora, avec "le Testament de Nicolas".

Dans une Europe ébranlée par le terrorisme, qui se replie sur elle-même et se méfie jusqu'au rejet de ceux qui fuient les guerres et les persécutions sur d'autres continents, le sujet reste extrêmement sensible et, on peut le comprendre, plutôt romanesque. Utiliser la fiction pour essayer de comprendre, pour décortiquer une mécanique, c'est classique.

Mais, Giorgio Scianna n'a pas non plus choisi cette optique, il prend une voie différente et elle n'est pas plus rassurante. Elle pourrait presque m'effrayer plus encore, d'ailleurs. Religion et idéologie ne sont pas en cause dans le choix des quatre garçons de quitter leurs familles et de tout laisser derrière eux sans se retourner.

Le mal-être adolescent est bien au coeur de ce roman. Un mal-être qui se caractérise par une espèce de vide effrayant. Un sentiment, qu'il soit justifié ou non, d'ailleurs, qu'il n'y a pas d'avenir dans le monde qui est le leur, qu'on ne leur propose aucune perspective, qu'on les livre à l'inconnu, qu'on ne leur fournit ni les repères ni les armes nécessaires pour progresser dans leur existence, dans la société dont ils sont issus.

Le départ de Simone, qui peut sembler anodin a priori, est à mes yeux l'élément clé de toute l'histoire. Son départ pour l'Angleterre est un paradoxe : il ne l'a pas décidé par lui-même, c'est son père qui décide pour lui et contrôle son destin, mais, dans le même temps, cela lui ouvre des perspectives dont ne bénéficient pas les autres, enracinés peut-être à jamais dans ce coin d'Italie...

Et eux, comment voient-ils leur avenir ? Avec si peu de certitude, si peu d'envie... Ils arrivent à l'heure des choix qui décideront, peut-être, de ce que sera leur vie d'adulte et... rien, ou si peu. En tout cas, pas de projet construit, comme des gamins qui rêveraient d'être pompiers ou vétérinaires. Un vide qui laisse une profonde angoisse existentielle.

Le départ de ces gamins, c'est leur réponse à ce vide. Vous verrez que cette réponse est complètement folle, absurde, presque délirante. L'immaturité de ces adolescents sautent soudain aux yeux et elle fait mal : comment des parents, mais aussi une société peut se montrer aussi incapable de prendre soin de sa jeunesse, de lui inculquer des bases solides pour les amener à des choix aussi irrationnels ?

Dans une brève conclusion, après la fin du roman, l'auteur explique comment lui est venue l'idée de cette histoire et, en quelques lignes, il fait comprendre son incompréhension, son incrédulité, mais aussi sa révolte. Car, et il est évident qu'il a raison sur ce point, ces enfants sont des victimes. Comme la plupart de ceux qui prennent le chemin de la Syrie, qu'il s'agisse ou non d'un embrigadement.

Giorgio Scianna insiste sur la puissance de nuisance d'internet dans ce domaine, quelque chose qui, à mon avis, a toujours été largement sous-estimé. On préfère évoquer les lieux de culte, les prisons, des lieux bien concrets, facilement identifiables, mais qui font aussi de belles cibles électoralistes. Mais le virtuel, avec sa puissance quasi hypnotique, on l'oublie sans cesse.

En lisant "Manquent à l'appel", j'ai ressenti un vrai malaise, moi aussi. Comme l'auteur, je peine à comprendre le raisonnement de ces jeunes. Et, d'une certaine manière, le dénouement du livre renforce cette incompréhension. Leur quête est tout à fait normale, saine, même, mais les réponses qu'ils y apportent, elles, sont à côté de la plaque !

C'est facile à dire depuis mon canapé, moi qui ne suis plus un ado depuis longtemps, qui ne suis pas père de famille, qui ne suis pas un homme politique, un décideur... Reste que Giorgio Scianna mériterait qu'on l'écoute attentivement, parce qu'il touche un point extrêmement sensible avec ce roman, un point qu'on laissera certainement de côté parce qu'il donne moins prise aux polémiques et aux scandales.

Mais c'est aussi un symptôme fort d'un mal profond, qui touche une, des générations, mais qui ronge plus certainement encore nos sociétés occidentales et nos modes de vie désormais incapables de générer de l'espoir, de la passion, de l'enthousiasme, du plaisir, de faire briller les yeux des gamins autrement qu'en leur promettant un statut de star de la chanson ou du sport...

A ce point, un mot du titre original, qui n'a pas été conservé dans la version française, mais qu'on retrouve tout de même sur la couverture : "la regola dei pesci", traduit dans le livre par "la loi des poissons". Tout est là : accepter de suivre docilement le ban là où son instinct, le mouvement, les courants, mais pas sa volonté, le mènent, ou alors, chercher à sortir du rang, à imprimer sa propre trajectoire, à fonder son propre ban qui, lui, suivrait un but précis...

Oui, j'ai ressenti un malaise qui m'a rappelé celui qui m'étreignait lorsque j'ai vu "Elephant", le film de Gus Van Sandt, et plus encore quand j'ai lu "Il faut qu'on parle de Kevin", l'extraordinaire roman de Lionel Shriver. Deux références qui ont d'ailleurs un sujet commun, une autre réponse tout aussi déroutante et angoissante au mal-être adolescent.

Je termine en évoquant une autre Palme d'Or cannoise. En quatrième de couverture de "Manquent à l'appel", on dit qu'un projet d'adaptation cinématographique est envisagé en Italie. Je n'en sais pas plus, mais je trouverais extraordinaire qu'un réalisateur de la trempe de Nanni Moretti prenne en charge ce projet.

Je garde un souvenir bouleversé de "la Chambre du fils", histoire où la famille tient une place centrale, mais dans des circonstances qui l'amènent près de l'implosion. Or, il y a aussi de ça, dans "Manquent à l'appel" : comment ressouder ce qui ne l'est plus ? Comment gérer ce besoin de fuite que ressentent ces garçons, leur rejet du creuset dans lequel ils ont été formés ?

Bon, je me suis un peu écarté du roman avec ces références qui valent ce qu'elles valent. Reste que ce court roman italien (moins de 200 pages et qui se lisent d'une traite) mérite qu'on s'y intéresse, à la fois pour ces quatre personnages et ce qui leur arrive, pour leur persévérance et leur totale déconnexion de la réalité.

Pour l'atmosphère, lourde, pesante, que renforce le choix de Giorgio Scianna de dévoiler au compte-gouttes les motivations de ces jeunes, ainsi que ce qui leur est arrivé au cours de ces mois de fugue. Sans oublier ce pacte qui les unit et qu'ils se refusent à rompre. Je dois dire que la tension est nourrie par ce qu'on imagine, ce qu'on redoute à ce sujet.

Et qu'on ne dise pas que cela retombe comme un soufflé, non, c'est justement ce côté dérisoire des choses qui est le plus effrayant et qui devrait nous questionner plus profondément encore. Parce que ces gamins ne sont pas des monstres, parce que leur ambition n'est pas mortifère, mais, aussi bizarre que cela puisse paraître, elle est porteuse de vie...

"Nous ne sommes qu'un imperceptible rien à l'échelle de l'histoire, mais il ne tient qu'à nous de remplir ce rien de vacarme et de fureur..."

L'exception culturelle à la française, c'est cette rentrée littéraire à double détente (une première en août et la seconde en janvier) que le monde entier nous envie (je plaisante...). Nous voilà donc, entre la galette des rois, les voeux et les bonnes résolutions, face à un nouvel arrivage de romans, dont certains retiennent forcément l'attention, on ne se refait pas. C'est le cas du livre dont nous allons parler aujourd'hui, car il est signé par un auteur qui a un public fidèle en tant que romancier étiqueté littérature jeunesse (ah oui, les étiquettes, c'est aussi l'exception culturelle à la française) et qui propose cette fois un roman de littérature adulte. Avec "Déchirer les ombres" (en grand format aux éditions Calmann-Lévy), Erik L'Homme nous emmène dans un univers bien différents de ceux qu'il met habituellement en scène. Il s'agit d'un roman très particulier dans le fond comme dans la forme, comme nous le verrons dans ce billet, une histoire violente, crue... Sauvage, même, et le mot n'est pas employé à la légère. Une tragédie moderne, où l'antique et l'imaginaire ne sont jamais bien loin.



Comme surgi de nulle part, Lucius Scrofa a débarqué au guidon de sa Harley pétaradante chez Vladimir Ivanov. Ce dernier était sous ses ordres, en Afghanistan, quand Scrofa était capitaine au sein de l'armée française. Il est accueilli par la soeur de Vladimir, Victoire, et la fille de celle-ci, Anastasie, qui reçoivent Scrofa comme un vieil ami de la famille.

Pourtant, cela fait des années que l'officier, aussi tonitruant que truculent, n'est pas venu saluer son ancien subordonné. Et son arrivée surprend tout le monde. Surtout quand il explique qu'il vient chercher Ivanov, puis qu'il ira retrouver Valentini, pour une nouvelle mission, comme au bon vieux temps. Mais sans donner plus de détails.

Face à ce colosse à la voix puissante, au verbe haut, au vocabulaire colorée et à la franchise désarmante, Anastasie est à la fois révoltée et fascinée. Elle provoque le soldat en affichant ses idéaux radicaux, ancrés très à gauches, et en le traitant de facho, mais elle est aussi sous le charme de cet homme qui dégage une aura de force et de mystère.

Après avoir passé la nuit avec lui, elle quitte donc sa famille et sa maison pour l'accompagner sur les routes. Elle monte en selle derrière lui sur la puissante moto, dont les vrombissements ne facilitent guère les conversations. Elle se laisse guider, car elle ignore tout de la destination et des objectifs de Scrofa, qui lui paraît si extravagant.

Elle se fait à toutes ses bizarreries, à ses discours auxquels elle ne comprend pas toujours tout, au fait qu'il n'attende pas toujours de réponse et qu'il semble suivre son plan, sans se soucier du reste. Lucius Scrofa, lui, sait où il va, c'est certain, et sait aussi pourquoi il y va. Sa détermination est évidente, au contraire de ses véritables motivations.

Chaque journée passée sur la bécane les rapproche. Leur amour et leur désir semble exacerbés par le voyage et l'excitation qu'il provoque. Sans doute pas pour les mêmes raisons. Et si l'officier est avare lorsqu'il faut évoquer les sentiments, il sait montrer à Anastasie qu'elle ne le laisse pas indifférent... Quant à la jeune femme, elle est amoureuse comme on l'est à son âge, sans retenue, sans vision à plus long terme.

Ensemble, ils traversent le pays par les chemins de traverse plutôt que par les grands axes. A croire que Lucius Scrofa aime autant les détours lorsqu'il roule que les digressions lorsqu'il parle. Un parcours jalonné de souvenirs et de lieux qui tiennent particulièrement à coeur au soldat, qui semble poursuivre une espèce de quête, qui devient initiatique pour Anastasie.

Lucius partage avec elle ses expériences, son regard sur la vie en général, sur ses combats, au propre comme au figuré, sur l'homme et ses défauts... Une espèce d'enseignements qui, parfois, prend des formes très surprenantes, et repose sur un mystérieux attelage : ce que Scrofa appelle les Lois et les Mystères... Anastasie ne comprend pas tout de ce discours enflammé. Pas encore, en tout cas.

Et puis, soudainement, la violence fait irruption dans le voyage. Scrofa révèle une nouvelle facette de son caractère : la paranoïa. A cela, la réponse du militaire est sans appel, c'est à l'arme de guerre qu'il la dégomme... L'aventure prend un tour nouveau, l'aura de Scrofa se pare d'une couleur nouvelle, l'inquiétude qu'il suscite, mais cela ne fait que renforcer la fascination d'Anastasie.

Même si elle se refuse encore à l'accepter, il devient de plus en plus évident que l"épopée de Lucius Scrofa, où qu'elle mène, ne pourra pas se terminer par une fin heureuse... Le capitaine est en mission, une mission dont lui seul connaît l'objet, parce qu'il est celui qui l'a définie et conçue et parce qu'il est en train de la réaliser avec ses hommes de confiance... Une mission sans retour...

Si je connais Erik L'Homme de réputation, je dois avouer que je ne l'avais encore jamais lu. Mais, une série telle que "A comme Association" (conçue à l'origine pour être co-écrite avec Pierre Bottero, décédé avant la réalisation complète du projet) connaît un succès qui ne se dément pas. Aussi étais-je curieux d'entamer cette lecture, sans savoir du tout où il allait m'entraîner.

Et, avant même d'aller plus loin, il faut sans doute prévenir les lecteurs habituels des romans jeunesse d'Erik L'Homme qu'il propose avec "Déchirer les ombres" un roman à la tonalité et à la teneur très différentes de ce qu'il a pu faire jusque-là. De quoi dérouter les plus fidèles de ses fans, mais un livre très intéressant à plus d'un titre.

La première chose à dire, et qui, là encore, surprend, c'est que "Déchirer les ombres" propose une expérience de lecture assez inhabituelle : on ne trouve dans ces pages (environ 160, ce qui paraît peu, mais s'explique avec ce qui vient) que des dialogues. Aucune description, hormis ce que les personnages eux-mêmes, essentiellement Scrofa et Anastasie, expliquent.

En fait, ce n'est pas tout à fait juste, car un troisième personnage doit être mentionné, qui ne dialogue pas, mais c'est tout comme : il s'appelle Delmar et il intervient en fin de chapitre, à travers une déposition qui vient en contrepoint du récit principal. Ainsi, le lecteur découvre progressivement un certain nombre d'éléments qui manquent à la compréhension de la chevauchée de Scrofa.

De Delmar, nous reparlerons brièvement un peu plus loin, mais d'abord, il faut refermer la partie consacrée à la forme. Des dialogues, donc... Un peu comme au théâtre, en fait, et c'est loin d'être un détail, car cette dimension théâtrale est tout à fait voulue. Elle est même carrément centrale, puisque nous avons en main, avec "Déchirer les ombres", une véritable tragédie.

Une tragédie plus proche de la vision antique que de la vision classique à française, le tout installé dans un contexte résolument contemporain. Et, si l'on penche d'abord pour une tradition dans la lignée de la tragédie grecque, jusqu'à l'utilisation d'un choeur avec l'intervention des Mystères et des Lois en tête de chaque chapitre (à moins qu'il ne s'agisse des voix intérieures de Scrofa), c'est ailleurs qu'il faut regarder.

Je n'ai pas grand mérite, le nom apparaît sur le bandeau qui ceint le livre, et il en est aussi question dans le cours du livre : Sénèque. On ne pense pas à lui immédiatement comme un tragédien, et pourtant, une dizaine de ses pièces sont parvenues jusqu'à nous, restaurant à Rome la tradition grecque un peu oubliée.

C'est l'occasion pour le philosophe d'exposer sa vision stoïcienne de l'existence, et en particularité, ce qui est aussi l'un des thèmes centraux de "Déchirer les ombres", la fatalité face à la folie humaine. A ce titre, le roman d'Erik L'Homme pourrait renvoyer à "Hercule furieux", Scorfa devenant l'avatar moderne du héros antique.

Il est le héros de guerre que les événements ont rendu fou (ce n'est pas une image) et pour qui la vie ne vaut plus grand-chose, encore moins la gloire. Seule compte la vengeance et la revanche qu'il prendra sur le destin, sur ceux qui l'ont trahi, déshonoré. Voilà la trame véritable qui va apparaître au fil des pages et des kilomètres parcourus.

Fou, oui, c'est certain, même si ce mot recouvre tellement de choses... Utilisons le mot traumatisé, si vous le permettez, car il est certainement question d'un syndrome post-traumatique, pour employer un vocable actuel. Mais, Scrofa est aussi un sage, qui a eu le temps de ruminer une vision de l'existence assez proche de celle de Sénèque et des Stoïciens.

A tout cela, Erik L'Homme mêle d'autres mythes, bien plus contemporain. L'un d'entre eux, il apparaît aussi sur le bandeau, c'est Rambo, le vétéran trahi. En fait, ce n'est pas tant le personnage du roman de David Morrell, et donc, du premier volet de la série cinématographique, mais plutôt celui des suites, où sa relation à la hiérarchie militaire va être bouleversée.

Delmar, en cela, est le Trautman de Lucius Scrofa, à la fois son mentor et celui qui peut, peut-être, le ramener dans le droit chemin. Celui, en tout cas, qui le comprend le mieux, connaît ses failles autant que ses qualités, est capable de le comprendre et donc de décrypter ses intentions à temps. Mais, est-ce si simple, face à un tel soldat, un guerrier absolu aux compétences hors norme ?

La deuxième référence évidente, c'est "Easy Rider", et pas seulement parce que Scrofa roule en Harley, mais parce que le film est clairement évoqué dans le roman, à travers la mythique chanson de Steppenwolf qui fait son ouverture : "Born to be wild" est le titre d'un chapitre du roman et Scrofa lui-même lance à Anastasie : "On est tous nés pour être sauvages !"


Mais, au fil des échanges entre le militaire et la jeune femme, ce sont de nombreuses références littéraires qui apparaissent, dont une bonne partie renvoie au monde de l'imaginaire, ouf, Erik L'Homme n'a pas complètement rompu ses amarres ! Et si, finalement, c'était le monde dans lequel a chois d'évoluer désormais Scrofa qui relevait de l'imaginaire ?

Il est devenu le personnage de sa propre tragédie antique, il écrit sa propre légende, non, sa propre mythologie. Il n'est pas seulement Hercule, il est l'incarnation d'Arès, le dieu de la guerre et de la violence aveugle. L'équilibre du monde, de son monde, a été rompu, désormais, seul un déferlement de violence peut répondre.

Son discours, certains lieux sur lesquels il se rend avec Anastasie, tout concourt à cette impression étrange qu'il est en train de fantasmer sa nouvelle existence, sous l'égide de ces fameux Mystères et Lois, une nouvelle vie libérééééée, délivréééééée de tout carcan social, de toute hiérarchie ou chaîne d'ordre, de toute convention. De toute législation, aussi.

Scrofa est un électron libre, ou plutôt une bombe à retardement, et du genre bombe sale, vous voyez... Programmée pour exploser au moment et dans le lieu où il l'aura décidé. Mais, avant cela, pas la peine d'approcher pour essayer de le désamorcer, le comité d'accueil est musclé, à base de boumboumboumboum. Car, Scrofa ne sort plus sans son arsenal personnel...

Il est libre, Lucius, mais incapable de reprendre une vie "normale" dans une société qu'il rejette, désormais. Anastasie, qui le voyait comme un facho, n'avait pas tort, par certains côtés. Mais le discours du capitaine est bien plus que cela. Des idéologies classiques aussi il est affranchi, et le décrire comme fasciste, anarchiste, nihiliste, n'a finalement pas grand sens.

Scrofa, c'est un coup de semonce, une première explosion qui doit être suivie d'une onde de choc. Une onde susceptible de réveiller, de montrer que le fatalisme n'est pas la solution, qu'il faut ébranler les fondations de cette société qui n'est pas digne de la confiance de ceux qui la compose. Héros ou fou ? Antihéros ou dangereux illuminé ? Qui est vraiment Lucius Scrofa ?

Outre cette particularité narrative évoquée précédemment, "Déchirer les ombres" est un roman âpre, cru, violent, un roman d'action sous le vernis des joutes verbales entre les deux principaux personnages. C'est une quête effrénée de vengeance, de liberté, mais qui ne peut s'acquérir que dans l'accomplissement d'un destin funeste, une sagesse pleine de folie ou l'inverse, allez savoir...

Un ordre donné au lecteur de ne pas rester passif face à l'existence, mais de faire de chaque instant quelque chose d'utile. Pour soi, pour tout le monde. Et de ne pas accepter quelque mainmise que ce soit sur son destin propre, refuser le côté éphémère de l'existence et aspirer, à quelque niveau que ce soit, à laisser d'éternelles traces...

samedi 13 janvier 2018

"La première loi qui domine le Pouvoir est que chaque acte que vous faites à travers lui entraîne automatiquement une compensation. (...) C'est pour cela que la plupart des sorciers... raisonnables ne se mêlent jamais directement de guerre ou de meurtre".

Si vous aimez la fantasy avec plein de magie dedans, alors, lisez ce billet, puisque notre roman du jour repose en grande partie sur ce fameux Pouvoir (l'italique est dans le texte) et les manières dont ceux qui en disposent l'utilisent. Voici un excellent divertissement, dans un univers plutôt original et qui mériterait d'être approfondi, développé, autour de deux personnages que tout devrait opposer, mais qui se sont associés pour monter une petite entreprise qui ne connaît pas la crise. "Sorcières associées", d'Alex Evans (en grand format aux éditions ActuSF, dans la collection Bad Wolf), nous emmène dans la ville portuaire de Jarta, où la magie est un peu partout et où créatures et esprits sont venues s'installer en conséquence. Seulement, de temps en temps, il faut remettre un peu d'ordre dans tout ça, pour éviter que cela ne déborde et ne dépasse les bornes de l'acceptable. Et celles qu'on vient chercher quand ça déborde, ce sont Tanit et Padmé. Mais, cette fois, c'est du lourd, du très lourd, qui les attend...



Après avoir disparu complètement, la magie a fait son retour à Jarta depuis une vingtaine d'années. Et depuis, la ville accueille nombre de sorciers, mages et autres créatures diverses et variées ayant un lien avec ce Pouvoir. Tous peuvent vivre là en bonne intelligence, en respectant quelques règles tacites, à la fois concernant les recours à la magie, et le vivre-ensemble.

Car, la magie ne s'utilise pas comme ça, sans contrepartie. Comme le dit le titre de ce billet, celui qui en use doit donc savoir et garder à l'esprit que son acte aura des conséquences, qu'un sort, un charme, un tour, ont des effets secondaires... La magie se pratique avec prudence, non, avec raison. Mais, il arrive que certains, sous l'effet de l'ambition, de l'envie ou d'autres émotions si humaines, la perdent.

Quand la magie part en vrille, qu'elle provoque des phénomènes incontrôlés et dangereux, alors, on s'adresse à des spécialistes, capables de comprendre ce qui s'est passé de travers et d'y remédier. A Jarta, une des agences les plus en vue de ce secteur est celle que tiennent Tanit et Padmé, deux femmes qui sont venues vivre dans cette ville pour que leur don se développe.

Mais, elles ont d'autres motifs pour s'être installées là. Leur passé, compliqué, douloureux, dangereux, même, est un secret qu'elles se gardent bien de révéler, si ce n'est au lecteur, et encore, au compte-gouttes. Je devrais même écrire "leurs passés", au pluriel, car Tanit et Padmé ne viennent pas des mêmes horizons et sont aussi différentes qu'on peut l'être.

Tanit est indépendante, intrépide, libre dans tous les domaines et un peu tête brûlée, il faut bien le dire. Au contraire, Padmé est plus posée, plus calme, plus prudente. Il faut dire qu'elle est mère d'une fille en passe d'entrer dans l'adolescence, et que cela demande une attention particulière. Et puis, elle exerce aussi la médecine dans un dispensaire, auprès de ceux qui en ont le plus besoin.

Un duo très complémentaire qui a su, par ses compétences, s'attirer une clientèle fidèle. Mais, sa réputation va au-delà de ce cercle et, de temps en temps, des personnes n'ayant encore jamais eu recours à leurs services viennent les solliciter. Et lorsque nous faisons leur connaissance, ce sont deux nouveaux clients potentiels qui débarquent, avec des affaires pour le moins... originales...

 C'est d'abord Tanit qui reçoit la visite d'un vampire... Voilà qui est bien peu habituel : à Jarta, les vampires n'existent pas en tant que tels, en tout cas, pas dans cette dimension. Mais, un sorcier peut les invoquer, avec les risques que cela représente. Pour lui... et pour les autres, car ce qui ne change pas, c'est qu'un vampire doit se nourrir, et donc tuer pour cela.

Le vampire, qui se présente sous le nom de Watson, n'est pas content. On l'a arraché à son monde pour le plonger dans celui-là et ça ne lui convient pas du tout. Le hic, c'est qu'il ne peut se libérer seul du sort qui l'a conduit là et l'oblige à agir contre sa volonté. Et surtout, il ignore qui en est l'auteur. C'est pour cela qu'il a besoin des services de Tanit : retrouver le responsable et défaire le sort...

Une fois les formalités réglées avec le vampire, il a fallu accueillir un dernier client pour cette drôle de journée. M. Stanford vient lui aussi requérir les services des sorcières. Ce chef d'entreprise dirige deux grandes usines dont l'une a pour particularité de n'employer que des zombies. Une main d'oeuvre à très bas coût (et pour cause), corvéable à merci et finalement, assez efficace.

Pourtant, depuis quelque temps, les incidents se multiplient sur le site et viennent entraver la bonne marche de l'usine. Et, par conséquent, cela coûte beaucoup d'argent à Stanford qui commence à en avoir assez. Pour lui, aucun doute, il s'agit d'un sabotage, mais pas le genre dont peut s'occuper la police ou un détective privé...

Non, pour M. Stanford, il ne peut s'agir que d'une malédiction, et il a bien fallu quelqu'un pour la lancer. Or, sur ce site, les rares humains encore présents sont des employés de longue date en qui leur directeur a toute confiance, et les autres sont des zombies, qui ne sont, par définition, pas capables de grand-chose, à part obéir aux ordres et répéter inlassablement les mouvements qu'on leur a appris...

Ces deux dossiers sont loin de ressembler à ce qui constitue le pain quotidien de l'agence. Pour être franc, Tinat, et plus encore Padmé, se montrent dubitatives, mais les affaires sont les affaires et, dans un cas comme dans l'autre, elles entendent bien obtenir des résultats. Et elles se mettent aussitôt au travail, mais rapidement, elles vont comprendre que ces affaires sont bien plus complexes et dangereuses que prévu.

Avant d'aller plus loin, il nous faut parler de l'univers dans lequel se déroule "Sorcières associées". Nous sommes dans une région qui, par bien des points, rappellent le sous-continent indien. Je ne parle pas de l'Inde seule, car on va découvrir qu'il y a deux Royaumes qui se font sempiternellement la guerre dans le coin, et l'on pense donc au conflit indo-pakistanais.

Mais, pas uniquement. Je crois qu'on pourrait élargir ces parallèles géographiques à tout le Moyen-Orient : le Paras et le Nadihn, ces deux fameux Etats belligérants, sont séparés par un simple détroit. D'ailleurs, les guerres qui les ont opposés sont appelées les Guerres du Détroit. Il y en a eu trois, jusque-là, et même les plus optimistes pensent qu'une quatrième se prépare déjà...

A partir de ces quelques éléments, pas étonnant qu'il flotte sur le roman d'Alex Evans comme un air de Mille-et-une-nuits, à l'image d'un personnage secondaire, que j'évoquerai peu dans ce billet mais qui tient une place importante dans l'histoire, le capitane Rahul Iskander, marchand-aventurier de métier, qui rappelle un certain Sinbad...

Mais, si je souligne ces impressions, ce n'est pas juste pour faire référence à ce classique de la littérature. Non, c'est aussi parce que cette situation géopolitique tient une place particulière dans le roman, et plus encore dans le parcours des personnages. Dans le roman, parce que Jarta est une ville ouverte, au statut particulier, assurant à ses habitants de ne pas trop être concernés par ces guerres.

Et puis, surtout, pour les personnages. J'ai déjà dit plus haut que nos deux sorcières associées ne pouvaient pas être plus différentes, et cela ne vaut pas que pour leurs caractères. Tinat est originaire du Nadihn alors que Padmé vient du Paras. Elles auraient pu être ennemies, mais cela ne fait que renforcer leur complémentarité.

Je ne vais pas vous en dire plus, ce sera à vous de découvrir le reste. Car le passé des deux sorcières est un élément très important de l'histoire et il se dévoile petit à petit, par pans qui nous sont racontés par les principales intéressées. Et si je n'en dis pas plus, c'est parce que nos deux sorcières ont quelques secrets qu'elles entendent bien garder pour elle.

Connaissent-elles les secrets l'une de l'autre ? Je ne le crois pas, mais elles savent sûrement qu'elles ne se sont pas tout dit et respectent cela. Sont-elles amies ? A priori, c'est une question sans intérêt, hors sujet, mais cela change quand même pas mal de choses, je trouve, parce qu'on a alors de simples collègues, certes "corporate" et dévouées, mais pas forcément intimement liées.

Cet univers, très intéressant, et ces personnages, plus complexes qu'il n'y paraît, sont des éléments qu'on aimerait voir approfondis, développés (par exemple le côté steampunk, discret mais s'avérant très amusant, n'est-ce pas, Mesdames ?), à travers, par exemple, une série, dont "Sorcières associées" serait l'épisode pilote. L'allusion aux séries télé n'est pas anachronique : on retrouve dans le roman plusieurs trames entremêlées, certaines en one-shot, d'autres pouvant être étendues.

Or, ce passé, qu'on ne découvre pas en détails, mais à travers des éléments marquants, pourrait tout à fait servir encore une fois de fil conducteur à une possible suite, tout comme le contexte global dans lequel se déroule le roman, pourrait évoluer, avec des pics de tensions entre les deux pays incriminés, et pourquoi pas, une nouvelle guerre...

Bref, il y a beaucoup de possibilités, si Alex Evans en a envie, de prolonger l'aventure avec Tanit et Padmé. Et le mot aventure n'est pas choisi pour rien, ce roman est un vrai roman d'aventures (quelques clins d'oeil à "Indiana Jones", non ?) qui va vite, qui comprend plein de rebondissements et pas mal d'effets très spectaculaires.

La vie de sorcières n'est pas de tout repos, elle peut même s'avérer très dangereuse, lorsqu'on se mêle d'affaires de grande ampleur, lorsque, dans l'ombre, se trament de ténébreux complots... Et si la tonalité globale de "Sorcières associées" est plutôt légère, cela n'empêche pas les intrigues croisées d'être, elles, franchement sombres.

Un des aspects intéressants du roman d'Alex Evans, c'est le mélange d'éléments de fantasy très classiques, comme cet univers imaginaire digne des Mille-et-une nuits, je n'y reviens pas, et d'éléments de fantasy urbaine, comme ces créatures qu'on n'attendaient pas dans cette histoire : les vampires et les zombies.

Deux archétypes qui, en outre, sont traités de manière originale, en respectant les fondamentaux, mais en s'écartant tout de même du profil strict. En fait, en disant qu'on ne s'attend pas à les trouver à Jarta, je n'exprime pas que mon sentiments, mais celui aussi des deux personnages : Tanit et Padmé non plus n'étaient pas franchement préparées à devoir s'occuper de ces créatures-là.

Pour le vampire, j'ai donné un début d'explication, pour les zombies, on est dans un aspect qui, me semble-t-il, est l'un des ingrédients communs aux livres publiés dans la collection Bad Wolf des éditions ActuSF : la dimension politique, critique, toujours, parfois satirique. Dans le cas présent, c'est plutôt dans la première catégorie qu'il faut classer "Sorcières associées".

Des usines délocalisées à Jarta qui n'emploie plus d'ouvrier humains, mais ont opté pour le recrutement de zombies à outrances, pour réduire les coûts de main d'oeuvre. Et ce n'est pas le seul avantage que peut trouver un patron à cette stratégie, on le comprendra rapidement en avançant dans l'histoire.

Alex Evans critique ce capitalisme prêt à tout pour le profit, au détriment de tout le reste, à commencer par ses propres employés. On tire tout vers le bas, salaire, conditions de travail, sécurité, mais aussi qualité de la production... Mais sans doute pas les prix... Nos amies sorcières n'ont pas besoin d'apprécier leurs clients pour faire leur job, mais ce Stanford n'a rien de sympathique...

Une nouvelle preuve, donc, que les littératures de l'imaginaire, si souvent décriées, moquées, regardées de haut, savent se montrer pertinentes à travers le regard qu'elles portent sur le monde. Car imaginaire ne signifie certainement pas être déconnecté de la réalité, au contraire. Et les dystopies, très en vogue actuellement, ne sont pas l'unique sous-genre qui permettent de jeter un oeil critique au monde tel qu'il va.

mercredi 10 janvier 2018

"Quand nous avons décidé de venir ici, nous pensions démarrer un grand jeu d'échecs. Aujourd'hui, j'ai la certitude que nous n'avons fait que sauter les yeux bandés dans une partie en cours depuis longtemps".

Il y a peu, nous évoquions sur le blog "Bertram le baladin", roman de fantasy dans lequel la musique tenait une place centrale. Voici un autre roman où l'art et ceux qui le pratiquent, sous toutes ses formes, sont les moteurs du récit (une image choisie à dessein). On reste dans une fantasy en apparence assez classique, mais pleine d'originalité, de bonnes idées et de personnages mystérieux et ambigus. "L'Appel des Illustres", de Romain Delplancq (qui vient de sortir en poche chez Folio), est le premier tome d'un diptyque, "le Sang des Princes", paru à l'origine aux éditions de l'Homme sans Nom (une maison à suivre). Une plongée dans un monde qui rappelle, par bien des aspects, l'Italie de la Renaissance, avec, au coeur de l'histoire, un clan Austrois, des artistes itinérants qui vivent en marge du reste de la société, assurant simplement le spectacle, sous toutes ses formes, mais également garants du progrès technique, dont ils détiennent les secrets, jalousement gardés. Et puis, il y a la peinture...



A Tandal, la famille Spadelpietra règne en maître. Jana, la Duchesse, est à la tête de la Slasie, une province, qu'elle dirige avec autorité, mais selon une politique très éclairée : depuis toujours, les Spadelpietra ont allié au pouvoir exécutif et militaire, garants de la paix, une activité de bâtisseurs et de mécènes qui en ont fait une famille révérée. On les appelle d'ailleurs les Illustres.

Mais, derrière la façade, se déploie une féroce ambition et une mentalité bien plus calculatrice. Et bien moins noble, également. Tous les moyens sont bons, derrière cette image bien propre, bien lisse, bien sage, pour parvenir à des fins clairement définies : étendre le pouvoir des Spadelpietra de la Slasie à l'ensemble du royaume. Et la conquête de la couronne est en bonne voie.

Mais, pour l'heure, les Spadelpietra sont en deuil. Iarma, la jeune cousine de la princesse Jana vient de mourir, à l'âge de 11 ans, seulement. Oh, elle a toujours été fragile, victime de crises d'épilepsie, mais la dernière en date a eu raison d'elle. Et même si on s'y attendait, le choc reste grand. En particulier à cause des conditions dans lesquelles elle a eu lieu...

Trois mois plus tard, autre lieu, autre contexte, autre deuil. Celui-là n'a pas encore eu lieu, mais il est imminent. C'est le premier concerné qui en a fait l'annonce. Blasio en est certain, il ne lui reste plus que quelques jours à vivre. Et, même si ses proches ont du mal à accepter cette nouvelle, il faut se rendre à l'évidence : le vieux Patron sait parfaitement ce qu'il dit.

En conséquence, c'est tout le clan Dael, que dirige Blasio, qui va se mettre en route au plus vite. Ils vont quitter Liarnes, où ils étaient en train de se produire, et vont regagner Sihil, le fief du clan, là où Blasio rejoindra sa dernière demeure avec les honneurs qui lui reviennent. Un voyage qui s'annonce douloureux, mais c'est la tradition.

Et les Dael y sont attachés, à ces traditions. Ils appartiennent aux Austrois, un peuple nomade qui arpente le royaume pour y donner des spectacles. Les Austrois sont des artistes dans le sang, qui maîtrisent toutes les disciplines et peuvent ainsi proposer au public une large palette de spectacle là où ils s'arrêtent.

A ces talents artistiques, les Austrois ajoutent des dons pour la mécanique : ils fabriquent de formidables automates, qui eux aussi ravissent les foules lorsqu'ils s'animent, et maîtrisent d'autres savoir-faire techniques, comme ces tenseurs, qui permettent à leurs roulottes de se mouvoir de manière autonome.

Tout cela, ces maîtrises des arts et ces secrets techniques dont ils possèdent le monopole et qu'ils se gardent bien de partager avec quiconque n'est pas Austroi, tout cela leur a valu un statut particulier dans tout le royaume. Ils ne sont pas tout à fait soumis aux mêmes règles que les autres citoyens et apprécient cette liberté que leur offre le nomadisme.

Au sein des Austrois, le clan Dael occupe une position dominante. Et c'est sans doute à cause de la personnalité de Blasio, qui est surnommé Sait-Tout-Faire. Autrement dit, il excelle dans tout ce qu'il entreprend, sur le plan artistique comme technique. Un artiste complet et un automaticien de génie, inégalable dans ce domaine.

Autour de lui, Sophia, la future veuve, se prépare à prendre la tête du clan. Mais, à terme, ce sera sa fille Lydie qui deviendra la patronne du clan Dael, lorsqu'elle aura atteint l'âge. Et puis, il y a ses deux frères, Philio, musicien d'exception, mais totalement asocial, et le plus jeune, Basil, au caractère déjà bien affirmé.

La mort annoncée du Patron du clan Dael est un coup dur pour eux, en plus de la dimension affective. Il faudra poursuivre sans lui, sans ses talents multiples, sans son aura et le respect qui l'accompagnait. Il faudra se montrer digne de ce personnage incontournable parmi les Austrois, et ce ne sera pas une tâche aisée, loin de là.

A Meris, petite ville bien tranquille, loin de l'agitation des métropoles que sont Tandal ou Liarnes, se trouve un monastère. Une cinquantaine de moines y prient, sous le regard bienveillant du révérend père Dimtry. Mais, ce ne sont pas eux qui nous intéressent, non. Celui qui importe, c'est ce jeune homme de 19 ans aux yeux vairons qui est hébergé là.

Mical a été confié aux moines et a grandi dans l'enceinte où il a développé un talent remarquable pour la peinture. Il vit pour et par cet art, affinant chaque jour ses techniques, ses dons, aussi, et réalise des tableaux d'une extraordinaire qualité. Des tableaux d'une puissance visuelle comme on n'en a jamais vu, à tel point qu'une de ses fresques, dans l'église, attire les visiteurs d'un peu partout.

Un tel talent ne passe pas inaperçu, Dimtry est bien passé pour le savoir. Il sait aussi qu'on s'intéresse de plus en plus au jeune prodige dans des sphères qui le dépassent. Et il redoute même que ce talent le mette en danger. Alors, il cherche des solutions pour le protéger, en l'envoyant dans différents endroits du royaume et en ignorant les messages comminatoires qu'il reçoit.

Mais combien de temps ce petit jeu pourra-t-il durer ? Meris est à l'écart des jeux de pouvoir, mais pas inaccessible pour autant. Bientôt, il le sait, on viendra chercher Mical, et que pourra-t-il y faire ? Que pourra faire Mical lui-même, d'ailleurs, si pur, si candide, seulement préoccupé par son art ? Face à cette menace diffuse, il lui faudrait un ange gardien...

Pardon, cette présentation est un peu longue, mais elle aura permis de présenter à la fois le contexte dans lequel ce déroule ce diptyque, mais aussi les principaux personnages que l'on y retrouvera, en tout cas les principaux groupes qui y évoluent et sont amenés, on l'imagine bien, à se croiser. Ces liens, je ne les ai pas du tout explicité, c'est volontaire, il vous faudra lire le roman.

"L'Appel des Illustres" est un roman plein de surprises et de rebondissements, et on est encore loin d'avoir tout vu à la fin de ce premier volet. On plonge dans un univers très particulier, qui rappelle donc l'Italie de la Renaissance, avec ces cités-états qui se posent en rivales les unes des autres, chacune avec ses spécificités.

Les Spadelpietra font penser aux Médicis, à la fois facteurs de progrès, mécènes reconnus et pourtant, impitoyables personnalités politiques, prêts à tout pour que le rayonnement de leur nom éclaire le plus loin possible. Autour de Jana, Vittor et Bendetto sont des officiers aguerris, qui mènent leurs hommes à la baguette. Et puis, il y a Amadi, un peu à part, excentrique et déroutant.

Au fil du récit, les projets de cette famille apparaissent, tout du moins leur partie émergée. Mais, on sent bien, sans encore tout comprendre avec précision, qu'il y a des secrets qui se cachent là-dessous. Que la quête de pouvoir ne s'arrête sans doute pas à un simple jeu d'alliances entre familles dirigeantes, entre cités.

Non, les Illustres ne sont pas du genre à partager, dans quelque domaine que ce soit. Pourtant, aussi soudée cette famille nous apparaît-elle, on commence à voir poindre quelques éléments bizarres, mystérieux... Sous l'apparat, l'étiquette et le blason des Spadelpiatra, d'autres secrets affleurent, mais on est loin de savoir qui mène la danse et dans quel but exactement...

De l'autre côté, les Dael, ce clan Austrois. De nos jours, on dirait gens du voyage, auparavant, on les aurait sans doute qualifier de bohémiens... Des artistes itinérants, donc, mais pas seulement, puisqu'ils possèdent ce savoir technologique particulier, lié aux automates et à ces fameux tenseurs, pièces de très grande précision qui portent la signature de ceux qui les mettent au point.

La dimension artistique de ces personnages est très intéressantes et l'on comprend que leurs productions sont tout à fait incroyables : les automates mis au point pas Blasio, les talents des uns et des autres pour donner des pièces et même des opéras, dans lesquels la maestria de Philio fait la différence. Partout dans le royaume, on es adule, on les réclame.

Mais, les Austrois sont aussi un peuple et, malgré le nomadisme, c'est aussi une sorte de nation que composent les différents clans et cela implique des responsabilités politiques qu'assument ceux et celles qu'on appellent les Patrons et les Patronnes. Et, parmi eux, Blasio est le plus éminent, le plus respecté. Ce qui ne rend que plus difficile la tâche prochaine de Sophia, puis de Lydie.

Il faut préciser que ce premier volet s'étend sur une période assez longue, ce qui fait que les plus jeunes personnages au début de l'histoire, atteignent l'âge adulte, ou tout près, dans le courant de ce premier volet. Et cette évolution des personnages et de leurs rôles est particulièrement importante pour le clan Dael.

Et puis, il y a Mical, le dernier à entrer en scène, parmi les personnages que j'ai évoqués jusqu'ici. Le plus mystérieux aussi, et ce, bien malgré lui. Car c'est un bien gentil garçon sur qui le Destin a eu l'idée saugrenue de poser son regard. Il y a ce talent exceptionnel, très particulier, vous le verrez, et puis, il y a ce regard, ces yeux vairons, et en particulier cet oeil gris comme le givre...

Il est touchant dans sa naïveté quand on le rencontre, dans sa passion sincère pour la peinture, sa volonté de toujours améliorer son art, de toujours y apporter une touche supplémentaire. Il vit, sans se poser de questions, sans se douter de ce qui se trame autour de lui. Et quand tout cela va le rattraper, il va tomber des nues...

La suite, on la découvre au fil du livre, mais il reste encore à comprendre l'essentiel : qui est vraiment Mical et pourquoi semble-t-il faire l'objet de tellement... disons... d'attentions ? Un coin du voile va se lever, mais il reste encore beaucoup à découvrir à son sujet, en particulier autour de son extraordinaire talent.

"Le Sang des Princes" est un roman de fantasy avec des thèmes assez classiques, l'ambition, la quête du pouvoir et les moyens d'y parvenir, les manigances et les secrets de famille, les héritages difficiles et les origines mystérieuses, la vengeance... Mais, tout cela se déroule dans cet univers particulier et la différence se fait dans le choix de ces clans Austrois et de l'étrange Mical.

Est-ce parce qu'on est dans un roman où le théâtre tient une place aussi importante que la politique, mais nombreux sont ceux qui jouent double jeu dans cette histoire. Individuellement, autant que collectivement. Car les Austrois sont de pacifiques nomades, qu'on tolère partout où ils passent, qu'on applaudit, aussi, mais qu'on oublie sitôt qu'ils ont repris la route.

Pourtant, ce sont aussi des clans qui ont leurs propres lois, leurs propres règles, mais qui font aussi preuve de solidarité. Et gare à qui voudrait s'attaquer à eux ou venir se mêler d'un peu trop près de leurs affaires. Si on doit faire des parallèles avec notre monde, il n'y a pas chez les Austrois que la dimension gens du voyage, il y a autre chose, et Sihil, leur berceau, pourrait donner un indice...

Bref, ce premier volet va aussi voir monter la colère des Austrois qui ont bien l'intention de se défendre. Mais, à leur façon : ils ne sont pas des guerriers, mais leurs talents leur offrent d'autres possibilités tout à fait intéressantes qu'ils vont devoir déployer, alors que le clan Dael se retrouve dans l'oeil du cyclone.

Unis et solidaires, oui, mais pas exempts de vilains petits secrets. Comme les Spadelpietra, on voit apparaître quelques indices laissant à penser que la vie des Dael n'est peut-être pas aussi parfaite qu'il n'y paraît... D'une génération à l'autre, certains ont des choses à cacher, mais elles finiront sans doute par remonter à la surface. Et semer le doute...

Un premier volet de plus de 500 pages, ce n'est pas rien, mais on s'y plonge allègrement et ensuite, l'histoire fait le reste. Je l'ai dit, rien de révolutionnaire dans les thèmes et les ressorts de l'histoire, mais tout cela est bien agencé, bien amené et on se laisse emporter au gré des déplacements des Austrois et de leur quête de vérité.

Ce premier tome s'achève sur une nouvelle note de mystère, un cliffhanger bien particulier qui ouvre la voie à de nouvelles interrogations. Ah, ça, on s'en pose, des questions, tout au long de ce premier volet, et on a fort envie d'y apporter quelques réponses. Et de comprendre quel est le rôle exact de la plupart des personnages dans cette lutte à fleurets encore mouchetés, mais qui pourrait vite partir en... sucette.

L'imaginaire de Romain Delplancq est riche, plein de vie, de couleurs, de sons, aussi (ah, on aimerait découvrir les musiques qui sortent de l'esprit de Philio !). On imagine le travail des Austrois extrêmement spectaculaires et on voudrait assister à ces spectacles, alliant acteurs vivants et automates. Oui, il y a tout ce qu'il faut pour voyager dans cet univers très original.

Et puis, ces personnages à facettes multiples sont attachants, énigmatiques pour la plupart, et qu'il s'agisse des "gentils" ou des "méchants" (je mets des guillemets, car les limites ne sont pas encore complètement définies, je pense), on a envie de découvrir leurs secrets, peut-être même leur véritable visage.

L'échiquier est dressé, les premières pièces ont été déplacées, il y a eu des mises en échec, des sacrifices et des contre-attaques, mais tout cela n'est encore qu'un prélude. On est face à des parties simultanées, certaines plus avancées que d'autres, et les pièces ignorent encore pour la majorité d'entre elles qui les déplacent et quelle stratégie on veut leur faire suivre.

Deuxième manche dans le deuxième tome, qu'on a très envie de lire une fois la dernière page de ce premier volet tournée. La lutte de pouvoir reprendra, avec des pièges, de nouvelles alliances, des trahisons, des révélations et des personnages qui s'affranchiront de leur rôle de simples pions. Des Dael aux Spadelpietra, en passant par Mical, le pire reste à venir...

lundi 8 janvier 2018

"Dépêchez-vous ! Ne lui laissons pas le temps d'oublier le Chant de notre Mère".

Ah, nous y voilà... Je me demande souvent par quel bout prendre un livre, comment en parler, dans le fond, dans la forme, du texte, de l'objet livre, qu'est-ce qui est intéressant, original, pertinent... A propos de notre livre du soir, j'ai déjà plein de pistes et d'idées. Mais, reste l'histoire, et là, je dois dire que je ne sais pas vraiment comment je vais m'y prendre. Direction un univers très particulier, pour un roman de science-fiction associé à une trame de polar ; c'est tout du moins ce qu'on pourrait attendre en l'attaquant. Mais, ce n'est pas la seule surprise que réserve au lecteur "Celle qui portait l'orylium", de Paladine Saint-Hilaire (en poche aux éditions 1115, qui se présente comme une agence de voyages littéraires, j'aime cette idée). Voici une histoire qu'il faut contempler dans son ensemble pour en comprendre toutes les subtilités ; il faut donc accepter et respecter le pacte que vous propose de signer Paladine Saint-Hilaire (romancier ou romancière, d'ailleurs, je l'ignore...) et se laisser porter, même si vous vous sentez dérouté par le début de ce roman...


Ekkil 546 est originaire de Bsélinor, une petite ville des Terres Hautes de Mara, sur le continent, dont elle n'est jamais sortie jusque-là. Mais, depuis la mort de sa meilleure amie, Denza, Ekkil n'a plus qu'une envie : quitter Bsélinor. Ne surtout pas passer la saison chaude dans cet endroit, à l'écart du monde et à ressasser les souvenirs de la défunte.

Ce qu'il lui faut, c'est de l'action, si possible loin des Terres Hautes, pour pouvoir penser à autre chose, faire son deuil. C'est alors que se présente une affaire qui ne semble emballer personne, loin, très loin des Terres Hautes. Ekkil appartient à la caste des Nageuses, dont l'un des rôles est d'assurer ce que l'on pourrait appeler les affaires de polices.

Le cas en question semble particulièrement intrigant et Ekkil aime ce genre d'histoire délicate, dans laquelle son intuition fait souvent des miracles. Alors, elle se porte volontaire pour aller enquêter sur cette mort mystérieuse et prend aussitôt la route. Un long trajet l'attend, d'abord sur le continent, de Bsélinor jusqu'à la ville portuaire de la Riva.

Ensuite, direction le Grand Galactaire, où cette mort inexpliquée est intervenue. Il s'agit d'une immense ville, surtout lorsque l'on vient de Bsélinor. C'est une gigantesque capitale qui est en fait une cité marine, rassemblement de plusieurs cités autour d'un noyau central. Chaque caste de la société est attachée à un secteur particulier et toutes contribuent à l'activité de la mégapole.

Mais, ce n'est pas tout : le Grand Galactaire est aussi connue pour être un lieu placé sous la domination de l'Institution, une mystérieuse instance qui semble assurer un pouvoir tant politique que religieux. C'est une autorité souveraine qui détient d'énormes pouvoirs et qui ne laisse que des miettes aux autres castes.

Ekkil s'attend donc à une enquête difficile, mais elle a confiance en ses compétences. Pourtant, après une traversée presque sans histoire, elle arrive dans cette impressionnante cité et comprend rapidement que rien ne s'y déroule vraiment comme prévu. Que, dans cet endroit qui devrait pourtant montrer l'exemple, il règne une ambiance particulièrement tendue, presque inquiétante.

Ignorant tout de la manière dont on vit au Grand Galactaire, naïve et un peu perdue, Ekkil va alors trouver du renfort, auprès de jeunes femmes maîtrisant mieux les codes et les règles en vigueur dans la capitale. Mais, à qui faire confiance quand on enquête sur une mort suspecte ? Et  Gazi et Varma, qui n'appartiennent pas à la même caste qu'elle, sont-elles fiables ?

Voilà, je ne vais pas en dire plus, j'ai limité le contexte au maximum, car il faut entrer dans cet univers pour le découvrir peu à peu, comprendre sa structure, ses particularités (en tout cas, avec notre regard de Terrien), son fonctionnement social, mais aussi la physiologie des personnages, sensiblement différente de la nôtre.

Assez rapidement, à travers le nom des différentes castes et d'autres indices, on comprend peu à peu sur quel modèle est construit le Grand Galactaire. Quand je parle de modèle, c'est en pensant à l'auteur et à sa relation de connivence avec le lecteur. Pas en pensant aux personnages qui évoluent dans un contexte qui leur est tout à fait familier. Qui, pour eux, est normal.

Pourtant, si les indices et les éléments se multiplient pour permettre au lecteur de se créer quelques repères, d'autres aspects restent bien plus flou. En fait, la construction même du roman ne permet de dévoiler les choses que petit à petit, comme si chaque élément du fonctionnement de cette société participait directement à l'intrigue.

Il y a des secrets et des zones d'ombre au Grand Galactaire et Ekkil et le lecteur se retrouvent dans cette même position inconfortable, celle qui consiste à ne rien maîtriser et à se sentir étranger à ce monde... Avant de pouvoir espérer élucider la mort suspecte qui a provoqué le départ de la Nageuse de sa petite ville, il va falloir comprendre où tout cela s'est produit...

A ce point du billet, je dois changer complètement d'angle. Car je n'ai pas encore évoqué des éléments très importants de ce livre, à commencer par l'objet. "Celle qui portait l'orylium" est un livre de poche, mais son format est plus petit que celui que l'on trouve habituellement : dans sa hauteur, il mesure 15cm, contre près de 18cm pour des maisons comme Folio ou le Livre de Poche.

Avant même de l'ouvrir, on a donc un livre un peu spécial entre les mains. Et ce n'est pas fini. Ouvrons-le, si vous le voulez bien. Et là, nouvelle surprise : le texte n'est pas écrit de gauche à droite, mais de bas en haut. Il faut donc tenir le livre différemment de l'habitude, comme c'était le cas avec la collection "Points 2" des éditions du Seuil, si cela vous rappelle quelque chose.

On doit donc s'adapter, tout comme on doit s'adapter à un détail : l'absence de numérotation... Chercherait-on à nous perdre ? Car, dans le même temps, ces premières pages nous privent elles aussi de tout repère tangible. On plonge dans une espèce de rêve (ou de cauchemar), un texte étrange, très visuel, mais qu'on ne maîtrise pas.

Où est-on ? De quoi parle-t-on ? Qui sont les... intervenants ? On ne sait que bien peu de choses, à part qu'on se trouve sur Homégare, titre de cette première partie. Mais, avançons encore. Cette histoire est troublante et prenante malgré les questions qu'on se pose et qui ne trouvent pas de réponse. On se demande où l'on va, où nous emmène exactement Paladine Saint-Hilaire. Et puis...

Au premier tiers du roman, rupture. Rien de très surprenant, la première partie du livre s'achève, tournons la page et attaquons la suivante. Mais, là encore, surprise : on est à la fin du livre... En tout cas, les mentions que l'on trouve semblent l'indiquer. Alors, quid des deux autres tiers du livres ? Ne trouverons-nous plus que des feuilles blanches ? Et à quoi rime cette histoire sans queue ni tête ?

Tournons encore quelques pages pour en avoir le coeur net et... soudain, cela s'éclaire : il faut retourner le livre, l'attaquer par la fin, par sa quatrième de couverture. "Celle qui portait l'orylium" est un livre qui se lit par les deux bouts (aucun rapport avec la banane, enfin, je ne pense pas), et l'on attaque alors une deuxième histoire, celle d'Ekkil.

Reste à découvrir le lien entre ces deux parties qui sont plus que distinctes, puisqu'elles sont carrément séparées et même, d'une certaine façon, autonome, puisque, après tout, on peut lire l'une ou l'autre d'abord. Je ne le conseille toutefois pas : l'ordre, même présenté de manière particulière, n'est pas anodin, le premier tiers doit être lu en premier.

La deuxième partie, elle, est donc bien plus traditionnelle, au moins dans la forme. Vous le voyez, les repères existent, même s'il faut les affiner, on retrouve la numérotation des pages, enfin, on se sent dans une position plus confortable, plus habituelle... Mais, on remarque encore quelques détails amusants...

Ainsi, en ouverture de la deuxième partie, quelques éléments pratiques nous sont donnés : les chiffres, les jours de la semaine, l'enchaînement des saisons, les doigts de la main... Des éléments qui diffèrent de ce que nous connaissons dans notre monde terrestre. Et ces petites différences vont se glisser partout, car elles ne relèvent pas que d'une simple question de vocabulaire...

Voilà qui fait beaucoup d'éléments. Peut-être trop, et si c'est ce que vous pensez, je m'en excuse. Je suis parti dans l'idée de vous intriguer, si vous ne connaissez pas cette jeune maison d'édition lyonnaise et ses premières publications, pour cela, il fallait lever un coin du voile. Mais, croyez-moi, j'ai laissé bien des choses dans l'ombre et, si vous vous lancez, ce sera dans une expérience de lecture.

Entre planet opera, polar et thriller ésotérique, "Celle qui portait l'orylium" nous plonge dans un univers d'une grande richesse, où chaque élément qui apparaît va finir par trouver sa place dans un ensemble qui ne se révèle complètement que dans ses toutes dernières pages, pour ne pas dire ses toutes dernières lignes.

C'est aussi un roman que je qualifierais de féministe, je ne pense pas me tromper ni galvauder ce terme. Difficile d'en dire beaucoup plus, d'ailleurs, sur cette question, mais croyez-moi sur parole et suivez Ekkil dans son enquête, qui va la mener bien plus loin qu'elle n'aurait pu l'imaginer en quittant sa bourgade.

On retrouve des thèmes assez classiques, au final, mais l'univers est vraiment très intéressant et la narration permet justement de sublimer ces sujets, de nous les offrir sous un jour différent, renouvelé. A vous, maintenant, de vous lancer dans la quête des secrets du Grand Galactaire, d'aller voir derrière les apparences et élucider le mystère du Chant de la Mère...

Il fallait quand même que je dise un mot du titre de ce billet, sans pour autant ne rien dévoiler...

"Eh bien, si vous réussissez les tests, (...) vous deviendrez une des douze personnes – et peut-être même la seule – à vivre la plus grande aventure de tous les temps".

Cette lecture, c'est un peu une mise en abyme pour le lecteur. En effet, notre roman du jour est paru à l'origine (et se déroule donc) en 1970, il n'a été publié chez Denoël qu'en 1993 et arrive fin 2017 dans la collection Folio SF. Une mise en abyme, parce que le sujet central... c'est justement le voyage dans le temps. Un thème rebattu, a-t-on envie de se dire, et pourtant, tout cela sort de l'ordinaire. D'abord, du fait de sa date de parution, mais aussi par la manière dont se déroule le voyage... D'ailleurs, on se demandera si on a en main un livre de SF ou un roman fantastique... "Le Voyage de Simon Morley", de Jack Finney (traduction d'Hélène Collon), est un tout cas une lecture très prenante, ajoutant une trame de thriller au contexte du voyage dans le temps et utilise la question du paradoxe temporel de manière très intéressante. C'est aussi une formidable balade dans New York, la mégapole de 1970 et la cité pas encore gigantesque de 1882, où l'on peut constater à quel point la ville a changer en moins d'un siècle...



Simon Morley se rêvait artiste, mais comme il faut bien vivre, il a dû choisir une carrière dans la publicité, où ses talents de dessinateur font merveille. Mais, à 27 ans, il est loin d'être comblé, il se cherche. Professionnellement, personnellement. Sentimentalement, aussi. Il a une relation avec Kate Mancuso, mais cela n'a rien d'un engagement à long terme, pour l'instant.

Un jour, Simon reçoit la visite d'un inconnu qui souhaite s'entretenir avec lui. Il s'appelle Rube Prien, c'est une ancienne star du football américain universitaire qui, depuis sa retraite sportive, a poursuivi sa carrière au sein de l'armée. Et, de but en blanc, sans lui expliquer du tout la nature du projet, il propose à Simon de tout quitter pour participer à une expérience aussi exceptionnelle que secrète.

Simon, hésitant mais curieux, accepte de retrouver Rube dans un endroit à l'écart de l'agitation de Big Apple. Un endroit qui ne paye pas de mine, où travaille le professeur Danzinger, maître d'oeuvre du projet. Un scientifique, pas un militaire. Mais, sa théorie a vite été récupérée par l'armée, car ses implications pourraient être stratégiquement décisives...

Et voilà ce que proposent Rube et Danzinger à un Simon Morley ébahi : être un pionnier, faire partie d'un groupe de femmes et d'hommes triés sur le volet pour mener des tests afin de découvrir si l'on peut voyager dans le temps... Imaginez votre réaction, si on vous proposait cela... Simon Morley est partagé, entre incrédulité et envie d'en savoir plus. Il n'est pas au bout de ses surprises.

Car, la théorie du professeur Danzinger n'a rien à voir avec la machine à explorer le temps imaginée par Wells, avec la noëlite 3 élaborée par Noël Essaillon ou avec la DeLorean du docteur Emmett Brown. Pour Danzinger, il suffirait de s'immerger dans la période que l'on voudrait visiter, de rompre les amarres qui nous rattachent au présent pour se rendre là où l'on veut pour s'y rendre.

Pour cela, Danzinger préconise de vivre comme à l'époque que l'on veut visiter, dans un lieu qui rappelle cette époque. L'idéal, c'est de trouver des lieux qui n'ont que très peu changé à travers les âges, des villages, des rues, des paysages, des monuments... Tout ce qui a gardé un caractère très authentique. Et si l'on y plonge assez longtemps, alors, on doit pouvoir passer d'une époque à l'autre...

Pour faciliter ce voyage immobile, l'hypnose devrait aider à franchir le dernier pas. Mais, attention ! Ceux qui réussiront à voyager dans le temps devront évidemment prendre garde à ne pas influencer le passé pour ne pas modifier le présent, c'est une règle que les cobayes, comme Simon, s'engagent à respecter absolument !

Aussi improbable que cela puisse paraître, Simon Morley accepte de relever le défi. Reste à choisir le lieu et l'époque dans lesquels il a envie de se rendre. Simon a sa petite idée là-dessus : Kate lui a confié un mystère touchant à sa famille adoptive, le suicide de son grand-père, Andrew Carmody, un homme d'affaires qui fut proche du président Grover Cleveland dans les années 1890.

Personne n'a jamais compris pourquoi Carmody s'était tiré une balle dans la tête, alors que son fils, Ira, n'était encore qu'un enfant. Il n'a laissé derrière lui qu'une lettre bien étrange, au texte incompréhensible et une pierre tombale avec un motif bizarre gravé dessus. Sur l'enveloppe, le cachet indique la date du 23 janvier 1882.

Et voilà que Simon Morley se met en tête d'élucider le mystère du suicide d'Andrew Carmody en retournant en 1882, afin de découvrir celui ou celle qui a posté la lettre et comprendre pourquoi son contenu, assez ésotérique, a pu entraîner, des années plus tard, le geste de Carmody. Et Simon connaît le cadre idéal pour tenter sa chance, puisque c'est Rube lui-même qui le lui a montré.

Ce lieu, c'est un bâtiment, construit justement à cette période : le Dakota building (je rappelle que le roman a été publié en 1970, 10 ans avant que cet immeuble ne devienne mondialement célèbre avec l'assassinat de John Lennon à sa porte). C'est l'un des derniers vestiges de cette époque à New York et l'un des appartements était justement encore libre en janvier 1882.



Il n'y a donc plus qu'à mettre en oeuvre le protocole élaboré par le professeur Danzinger, à s'installer dans cet appartement, à y vivre comme on vivait en 1882 pendant quelques jours, à se détendre... Et lorsque le moment sera venu, à pratiquer une séance d'hypnose, en espérant que cela suffira à franchir les 90 années qui séparent le présent de la mise à la boîte de la lettre fatale...

Vous vous doutez bien que cela va fonctionner, sinon, le roman ne ferait pas près de 650 pages. Et Simon va se retrouver en 1882 pour mener l'enquête. Une situation délicate, car il doit s'habituer à la vie très différente de cette époque, il doit entretenir le moins de rapports possible avec les gens pour ne pas risquer d'influencer leurs destins...

Et surtout, il doit s'habituer à une ville qu'il ne reconnaît tout simplement pas... New York, en 1882, n'a pas grand-chose à voir avec ce que l'on connaît d'elle aujourd'hui, et particulièrement Manhattan : pas de skyline, le Dakota building est l'un des premiers immeubles à être construit et il reste encore à taille humaine. La course folle à la hauteur n'est pas encore lancée.

Il n'y a pas de statue de la Liberté, seule sont bras brandissant la torche est visible dans un des parcs de la ville, attendant qu'un jour, peut-être, le reste de son immense corps le rejoigne. La 5e avenue n'a rien de la luxueuse artère où les plus grandes marques veulent avoir pignon sur rue. Et si Broadway n'a pas encore des enseignes lumineuses un peu partout, on y circule difficilement.

On est même surpris, lorsqu'on s'éloigne du coeur de la ville, de se retrouver quasiment à la campagne, ou en tout cas, dans des zones faisant plus penser à des villages ou des faubourgs qu'à l'une des plus importantes mégapoles mondiales. Et Simon, qui connaît bien la ville telle qu'elle est en 1970, peine à s'y retrouver, se demande s'il n'hallucine pas...

Bon, je joue les touristes, d'une certaine manière, et cela peut sembler accessoire. Pourtant, c'est un élément important du roman, cette découverte d'une autre ville. Outre son enquête, Simon se comporte comme n'importe quel voyage découvrant un nouveau pays, une nouvelle ville : il observe. Et mieux : il fixe.

Simon est un artiste, un dessinateur talentueux, alors, il croque ce qu'il a autour de lui, les personnes qu'il rencontre. Et puis, mieux encore, lorsqu'il va se faire prêter un appareil photo, il va pouvoir réaliser des clichés de ce monde nouveau, enfin, de ce monde ancien, mais nouveau pour lui. Un vrai boulot de journaliste, de globe-trotter, sauf que c'est le temps qu'il arpente.

Ces dessins et ces photos, on les voit dans le roman, Simon est le narrateur du roman et il illustre ses propos avec ces images. Les références sont données en fin d'ouvrage, dans la postface de Jack Finney, et, à travers elle, c'est un monde qu'on fait revivre. A l'époque où Finney écrivit cette histoire, internet est encore embryonnaire. Mais le lecteur de 2018, lui, peut prolonger le voyage grâce à un moteur de recherche.

"Le Voyage de Simon Morley" débute donc comme je vous l'ai dit, avec ce qu'on peut considérer comme un préambule, même si c'est un peu rude de simplement considérer ces éléments ainsi. Le coeur du récit, c'est bien sûr le séjour de Simon en 1882 et son enquête, menée comme une sorte de thriller fantastique assez troublant.

En effet, il y a quelque chose de passif dans les agissements de Simon, au moins dans un premier temps : il respecte les règles établis et essaye d'interagir le moins possible avec les New-yorkais de 1882. Il ne s'agit pas pour lui d'intervenir, puisque, au départ, il ne cherche que l'identité d'une personne ayant mis une lettre à la boîte.

Et puis, de fil en aiguille, l'action et la tension montent de plusieurs crans, Simon est débordé par les événements et tout cela devient très spectaculaire, avec un point culminant qui s'appuie d'ailleurs sur un fait réel. Le voyageur a mis le doigt dans l'engrenage, lui qui ne voulait surtout pas être impliqué va se retrouver dans une situation bien inconfortable...

Oh, on pourrait passer en revue les différents rebondissements qui vont émailler ce voyage, mais bien sûr, ce serait trop en dévoiler sur le roman, son intrigue et sur les personnages que va être amené à côtoyer lors de ces semaines. Je ne sais pas si Jack Finney avait lu "l'Assassin habite au 21", ou vu son adaptation cinématographique, mais je n'ai pu m'empêcher d'y penser.

Le nom de Jack Finney n'est sans doute pas inconnu pour certains lecteurs. Et pas seulement à cause du "Voyage de Simon Morley". On lui doit également un roman qui a beaucoup inspiré les cinéastes, puisque, en 1955, paraît "l'Invasion des profanateurs", son premier roman. On a bien un romancier qui a marqué son époque par son imagination.

Instinctivement, on a envie de classer immédiatement "le Voyage de Simon Morley" en science-fiction, puisque le voyage temporel relève, depuis Wells, de ce genre précis. Et pourtant, ici, Finney imagine un voyage où la technologie ne tient aucune place, c'est l'hypnose qui remplace machines et substances diverses.

Bien sûr, on a un savant à l'origine du projet et la présence de Danzinger repose sur une réflexion entre science et philosophie. Mais, on est aussi tout proche du fantastique, car il semble bien difficile d'expliquer avec des équations ou des raisonnements scientifiques clairement établis la manière dont Simon réussit à se projeter dans le passé.

D'ailleurs, l'un des points de départ de l'histoire, c'est que tout le monde n'est pas égal devant cette méthodologie : 12 personnes ont été retenues, dont Simon, mais combien d'entre elles réussiront à voyager ? Et celles qui y parviendront seront-elles aussi "efficaces" que le jeune homme, qui se révèle un sujet exceptionnel.

Entre la concentration, la capacité à faire le vide, à oublier son présent pour s'imbiber comme une éponge de l'autre époque où l'on veut aller, la réceptivité à l'hypnose et la capacité à l'auto-hypnose, il y a bien des obstacles devant lesquels les individus se montreront très différents. Mais, pas besoin de savoir changer une pièce sur une machine extrêmement complexe.

Reste au lecteur à adhérer ou pas au projet, ce qui est, somme toute, assez amusant : l'hypnose pourrait ainsi faire débat, après tout, on touche à des pratiques qui en laissent beaucoup sceptique et à qui on dénierait sans doute le nom de science. Mais, alors, dans ce cas, pourquoi accepter la construction de machines ou la conception de produits pharmaceutiques sur des bases scientifiques indémontrables ?

Bref, il y a sans doute débat à avoir : science-fiction ou fantastique... Je ne vais pas trancher, je n'en ai pas les capacités, mais c'est vrai que j'ai eu plus la sensation d'être dans un roman fantastique que dans de la pure SF. Après tout, l'une des idées de Finney, c'est que le temps est poreux, puisque l'on peut passer d'une époque à l'autre en créant les conditions optimales. Alors, pourquoi les genres littéraires ne le seraient-ils pas aussi ?

"Le Voyage de Simon Morley" est aussi un roman politique. Ca peut sembler assez secondaire, mais c'est bien présent. A travers le rôle du gouvernement américain, qui finance ces recherches secrètes, et de l'armée, qui dirige les opérations. Difficile de ne pas imaginer que, derrière ce mécénat, ne se cache pas quelques idées inavouables...

Simon Morley fait d'ailleurs le même raisonnement au fil du récit. Il prend conscience que ce qu'il réalise pourrait avoir des conséquences très importantes, voire dramatiques : modifier le passé pour mieux contrôler le présent... En cette période particulière, guerre froide, assassinat de JFK, naissance du concept de complexe militaro-industriel, tout cela prend une connotation très spéciale.

Et puis, il y a la comparaison naturelle entre les deux époques, un petit côté "c'était mieux avant", parfois, mais qui pose de vraies questions et permet une discrète mais bien réelle critique de la société de consommation installée au tournant des années 1960-70. Fnney évoque aussi à travers son personnage des questions comme l'environnement ou la condition féminine.

Le dernier point concerne le dénouement du roman, avec un twist que je trouve très malin et très pertinent. Comme tout ceux qui se sont frottés à la question du voyage dans le temps, Jack Finney doit faire avec le paradoxe temporel. Il fait de cet élément un ressort important de son histoire, en imposant à Simon de faire très attention à ne pas laisser trop de trace.

Bien sûr, Simon s'éloigne de cette ligne directrice, mais sans rompre avec elle. Il reste attentif à ne pas influencer trop la vie de ses nouveaux congénères, malgré les traditionnelles erreurs en forme d'anachronismes qui font le sel de ce genre d'histoire. Finney joue avec le temps, avec sa porosité, avec la possibilité de passer d'une époque à l'autre, et renverse les codes. Jusqu'à ce final surprenant.

Et une question qui grandit au fil des pages : vaut-il mieux vivre en 1882 ou en 1970 ? Ou en 2018 ?

Le bras de la future statue de la Liberté, dans Madison Park.

P.S. : il existe une suite, "le Balancier du temps", publiée l'année de la mort de Jack Finney, en 1995. En France, elle est également parue chez Denoël, mais elle est désormais indisponible... Sans préjuger de la qualité de ce roman, il serait bien que les éditions Folio se penchent dessus, si possible, pour compléter le diptyque...

dimanche 7 janvier 2018

"Il ne boxe pas, il fait la guerre".

J'ai choisi cette citation un peu par défaut, n'ayant pas trouvé mieux, une phrase qui rende au mieux la tonalité du livre dont nous allons parler et la personnalité de son personnage central. On reste dans le monde de la boxe, on avance de quelques décennies et l'on s'intéresse à un champion qui a certes marqué l'histoire de son sport, mais a laissé derrière lui une image pour le moins trouble et une mort entourée de mystère. Un destin qu'on croirait sorti d'un roman noir à la Ellroy, mais ce n'est pas l'auteur du "Dahlia noir" qui s'est penché sur son cas. C'est Nick Tosches qui s'y est collé et nous raconte la vie, la carrière, les sorties de route d'un des plus impressionnants poids lourds de l'histoire de la boxe, Sonny Liston. "Night Train", qui vient de sortir en poche chez Rivages noir (traduction de Julia Dorner), est une véritable biographie, nourrie par d'impressionnantes recherches, servie par une écriture dure, tendue, un vair style de roman noir. Et l'on ressort de cette lecture avec un mélange d'émotions contraires et le genre de doute qui vient vous caresser désagréablement la nuque... Sonny Liston, victime ou coupable ? Victime et coupable ? Faites-vous une opinion...


Lorsqu'il devient champion du monde des lourds, la catégorie reine, en 1962, Sonny Liston est au faîte de sa gloire et nombreux sont ceux qui lui promettent une hégémonie longue et douloureuse pour ses adversaires. Car, Sonny Liston est une force de la nature, un colosse de près de 100kg et 1,85m, avec une allonge de plus de deux mètres et des poings énormes, nécessitant des gants taillés sur mesure...

Deux fois, cette année-là, il détruit Floyd Patterson, le champion en titre, l'envoyant au tapis pour le compte dans les premières minutes du combat... Mais, ce titre, il ne va pas le défendre longtemps. Un jeune loup du nom de Cassius Clay lui ravira en 1964, puis le conservera. Deux défaites cuisantes pour Liston, qui ne retrouvera jamais le niveau atteint face à Patterson.

Mais derrière ces combats, ces victoires et ces défaites, derrière le boxeur, il y a le destin d'un homme bien particulier, Charles L. Liston, surnommé Sonny, fils d'un homme qui a connu l'esclavage et en a appliqué les règles à sa nombreuse progéniture, délinquant sauvé par la boxe, successeur du légendaire Joe Louis, homme de main de la mafia... Un personnage au double, au trouble visage, à propos duquel rien n'est vraiment certain.

A commencer par sa date et son lieu de naissance : officiellement, il est né le 8 mai 1932 en Arkansas. Mais, en fonction des documents officiels, liés à sa vie ou à sa carrière, on trouve des dates qu varient, surtout l'année, des lieux qui changent... D'une certaine manière, cela en dit beaucoup sur Sonny Liston, insaisissable, même pour lui-même.

Son enfance est loin d'être heureuse, je l'ai dit plus haut. Son père le bat, comme ses autres frères et soeurs. Combien en a-t-il ? Là encore, impossible d'avoir de certitude, personne, pas même a famille, ne semble connaître exactement de combien d'enfants se composaient la fratrie... Et, dans ce contexte, difficile de recevoir une éducation académique...

Rien d'illogique, malheureusement, à ce que Charles découvre la prison dès les années 1940. C'est au cours de cette période qu'il va découvrir la boxe. La phrase qui sert de titre à ce billet est prononcée par le directeur adjoint de l'établissement pénitentiaire... Car, rapidement, Liston montre des qualités pugilistiques impressionnantes.

Une puissance brute, un punch dévastateur, un physique très au-dessus de la moyenne qui compense une technique un peu fruste. A sa sortie de taule, il suit donc cette voie et devient boxeur professionnel et enchaîne les victoires et les KO. Attirant ainsi l'attention, y compris celle de gens pour qui la boxe est un secteur juteux...

Mafieux, Sonny Liston ? Là encore, il est compliqué de définir son rôle exact : roule-t-il pour le crime organisé uniquement sur le ring ? Joue-t-il aussi les hommes de main lorsqu'il ne combat pas ? Rôle actif au sein du crime organisé, ou simple manière de mener une carrière où tout est décidé pour lui ? Décidément, chez Sonny Liston rien n'est gravé dans le marbre...

Il mène donc une espèce de double vie, le boxeur à succès et le délinquant, qui retourne de temps en temps derrière les barreaux, qui doit faire face aux interrogatoires de procureurs luttant contre le crime organisé. Bref, le bad boy, celui que tous aiment détester, mais qu'aucun de ses adversaires n'a très envie de rencontrer.

Peut-être l'homme le plus haï des Etats-Unis, une haine qui transcende jusqu'aux différends raciaux... Dans une Amérique où le racisme reste une norme, rien de surprenant à ce que les Blancs détestent Sonny Liston, le méchant sur le ring, un gangster en dehors. Mais, le raisonnement vaut aussi pour la communauté noire dans son ensemble : l'image que donne Sonny Liston est bien trop négative.

Lors du combat pour le titre contre Patterson, c'est l'Amérique dans son ensemble qui soutient le champion sortant contre son encombrant challenger. Tous, y compris parmi les dirigeants des grandes associations luttant pour les droits civiques, espèrent la défaite de Liston... L'Ennemi Public n°1, c'est lui, et ça ne semble pas le traumatiser plus que cela...

Je ne vais évidemment pas tout dire, les soupçons de matches truqués contre Cassius Clay. Mohamed Ali (qui, sous la plume de Nick Tosches, a droit à un portrait bien peu flatteur : l'enfant chéri des médias, provocateur puéril et boxeur médiocre, entre autres...), sur ces liens avérés avec la pègre, largement détaillés dans le livre, sur son déclin de boxeur.



Et, sans entrer dans le détail, il faut parler de son décès, à la fin de l'année 1970. Une mort soudaine qui a alimenté depuis bien des rumeurs, bien des hypothèses, sans que jamais rien ne soit prouvé. Mort naturelle ou meurtre ? Overdose accidentelle ou provoquée ? Jusqu'à son dernier souffle, Sonny Liston aura su brouiller les pistes et laisser ses biographes face à leurs incertitudes.

Nick Tosches est né en 1949, il est donc un jeune adolescent quand Sonny Liston corrige Floyd Patterson et se pare de la ceinture mondiale. L'écrivain le reconnaît lui-même, il faisait partie des rares personnes fascinées par Liston et c'est ce qui l'a amené, bien des années plus tard, à se lancer dans l'écriture de "Night Train", biographie fort bien documentée.

Avant d'aller plus loin, quelques précisions sur ce livre : il a été publié aux Etats-Unis en 2000. Tosches a donc pu rencontrer pas mal de témoins ayant côtoyé Liston, l'homme et le boxeur, parfois les deux, obtenant des informations complémentaires à la somme de documents écrits ou audiovisuels à disposition dans les archives.

Le plus troublant, c'est de se rendre compte que ces témoignages, loin d'éclaircir l'horizon, ne font qu'apporter des doutes supplémentaires. Entre les faits, les rapports de police, les déclarations des uns et des autres, on se retrouve avec tout et son contraire, un ange et un démon réunis en une seule (et massive) personne.

D'ailleurs, le titre original du livre, c'est "The Devil and Sonny Liston", comme s'il était un cousin de Robert Johnson qui aurait choisi la boxe plutôt que la musique, mais aurait lui aussi vendu son âme au diable. Un diable mafieux qui a su proliférer dans le monde de la boxe à cette période, malgré les assauts de la justice...

Ce n'est pas un blues qui rythme la vie de Sonny Liston, mais un morceau de jazz, le fameux "Night Train", de Jimmy Forrest, qui a donné son nom à la version française du livre. Un morceau d'ailleurs largement pompé sur un standard de Duke Ellington, mais passons. Cette musique a accompagné durant la majeure partie de sa carrière les entraînements du champion.


Pour retracer l'histoire très sombre de ce boxeur hors norme, il fallait une écriture au diapason. "Ce mec écrit comme Sonny cogne", a dit de lui Chuck Wepner, dernier adversaire de Sonny Liston, quelques mois avant la mort de ce dernier. L'écriture de Tosches, formée au roman noir, qui sent le rock et l'alcool, la noirceur et le chaos, se prête parfaitement à l'exercice de la bio d'un homme aussi complexe que Liston.

Si le mot biographie vous effraie un peu, par son côté trop rigide, un peu ennuyeux, genre cours universitaire, rassurez-vous, "Night Train" est bien différent de cela. Je ne dirais pas que ça se lit comme un roman, ce n'est pas tout à fait le cas. Que ce soit la première partie sur les origines familiales de Liston ou les explications sur la mafia, on n'est pas dans une histoire qui coule de source.

Mais, le style de Tosches donne vie à tout cela et lui donne ce cachet "noir" qui est fort agréable, avec un personnage central absolument impossible à cerner. Mais c'est justement là que se trouve la partie très romanesque de cette histoire : personne, pas même Tosches, ne sait qui était vraiment Sonny Liston. Il est un personnage de roman, puisqu'il n'existe qu'à travers une espèce de légende.

Il y a, dans le cours du livre, toute une réflexion sur le mot "personne", qui revient souvent sous ses différentes acceptions. Liston n'est personne, depuis sa naissance, il ignore tant de chose sur lui-même, il plane tant d'incertitudes sur et autour de lui, qu'il n'est personne, une personne au milieu d'autre, une personne qui ne se distingue de la masse que sur le ring.

"Liston savait seulement qu'il n'était personne, qu'il venait de nulle part et qu'il n'avait atterri nulle part. Il ne savait pas qu'on pouvait être personne avec un "P" majuscule", écrit Tosches, se référant à l'épisode de "l'Odyssée", quand Ulysse se présent au cyclope Polyphème sous ce nom, "Personne". Lorsque Polyphème voudra dénoncer celui qui a crevé son oeil unique, il ne pourra dire que ceci : "Personne"...

C'est aussi contre cela que lutte Sonny Liston, contre la certitude d'être personne. Cela pourrait-il expliquer sa soumission à la mafia, son acceptation de ce rôle de petite frappe à la grosse frappe, d'une carrière contrôlée par d'autres, alors qu'elle aurait pu être immense ? Liston... Personne... Celui dont on se souvient plus pour des défaites contre Clay que pour ses victoires sur Patterson...

Pourtant, sous la façade brutale, violente, même, sous ses airs taciturnes et son illettrisme, il y a une intelligence vivace, certainement sous-estimée par tous, ceux qui le redoutaient comme ceux qui le manipulaient ou croyaient le faire. Mais lorsque l'alcool et/ou la drogue (dans les deux cas, les témoignages divergent sur sa consommation) le désinhibent, alors, c'est une toute autre personne qui apparaît.

J'ai évoqué James Ellroy, et il est difficile de ne pas y songer, à certains moments. On croise autour de Liston des personnes que l'on pourrait tout à fait rencontrer dans ses fresques noires, où il décortique les liaisons dangereuses entre mafia et politique. Parmi les mafiosi qui ont (auraient ?) gravité dans l'entourage de Liston, certains apparaissent dans d'autres affaires, et jusque dans le fameux rapport de la commission Warren...

Au coeur de "Night Train", un homme controversé, décrié, même, mais un boxeur d'exception, peut-être la frappe la plus puissante de l'histoire de ce sport. Autour de lui, une véritable intrigue, tant sur le plan personnel que sur ses choix de vie. Et une légende, telle qu'on peut l'entendre au sens propre, puisque quasiment rien ne peut être démontré, en dehors de ses combats (et même là...).

Qui était vraiment Sonny Liston ? Si Nick Tosches qui a tant travaillé sur le sujet n'est pas en mesure de le dire vraiment, si même dans les témoignages de ses proches amis il y a des divergences avec ce qui apparaît par ailleurs, comment pourrais-je répondre ? Reste un personnage que résume cette phrase d'un de ses amis : "Je crois qu'il est mort le jour où il est né".

Oui, mais quand est-il vraiment né, au fait ?


On termine en musique, avec une autre personnalité que Sonny Liston fascine sans doute, puisqu'il lui a consacré une chanson : Mark Knopfler. Elle n'est pas évoquée dans le livre de Nick Tosches, puisqu'elle est ultérieure, mais je trouve qu'elle fait une bonne conclusion à ce billet, consacré à un livre qu'on peut lire même si on est pas un amateur de boxe, car cela va bien au-delà de ce sport...